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L'ARRIVÉE

Rome.

Une femme à laquelle on demandait quel était le plus beau jour de la vie, répondit que c'était la veille. Ainsi, je crois bien que ce qu'il y a de plus charmant dans le voyage, c est Y arrivée.

Toutes les impatiences comprimées et accumulées depuis la longue gestation du projet, n'attendent pour éclater que l'étincelle de cette minute où l'on pose un pied frémissant sur la terre étrangère.

Nous descendons du wagon brisés de fatigue et d'angoisse, ivres déjà de nos espoirs, de nos désirs, avec des ardeurs de conque-

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rants et des anxiétés d'amoureux. De quoi l'arrivée sera-t-elle faite P Quel accueil nous réserve cette patrie nouvelle de quelques semaines? Allons-nous nous plaire P Nous accorderons-nous P C'est la question des fiançailles qui se pose. Nouséchangeons vite des regards, des phrases haletantes, des interjections, des cris — caries heures nous pressent — avant d'en arriver aux déclarations, aux confidences, aux serments de s'aimer toujours et de se revoir. Inoubliables instants I Vous seuls on ne vous oublie pas I

Plus tard, tout s'effacera, disparaîtra, les villes d'Ys du monde entier s'écrouleront dans Tabime insondable de nos cœurs, l'immense panorama des campagnes, des lacs, des montagnes et des mers s'obscurcira dans le petit temple circulaire de la Mémoire, que nous nous rappellerons encore avec une gratitude nette et toujours vivante les juvéniles et frissonnantes délices de l'arrivée. Oh I la première promenade, seul, par la ville nouvelle, au hasard, le matin, dans le dédale des rues étroites et fraîches, et la tête levée comme

iSa LA VIE COURANTE.

l'astrologue qui se laissait choir dans un puits I

Tout nous sourit et nous souhaite la bienvenue, Tenfant qui passe et la femme penchée au balcon, la touffe d' œillets qui tombe à nos pieds sans que nous sachions qui l'a lancée, le chien qui accourt à notre caresse et n'aboie pas. Nous sommes ailleurs et pourtant chez nous. Tout est à nous et pour nous, et, sous le vélum d'azur tendu sans un pli au-dessus des maisons, nous allons, heureux et légers, au bruit reposant des fontaines, parmi la gaieté des altercations populaires et le rire des linges multicolores claquant dans Tair vif comme le grand pavois des flottes. Nous sommes bons, nous n'avons pas d'ennemis, nous vivrons longtemps... Nous venons d'arriver.

Chacun de nos pas fait lever des milliers de souvenirs : souvenirs de jeunesse et ' d'adolescence plus grave, souvenirs de dessins d'après l'antique, d'estampes, de statues , de lectures , de récits ; souvenirs de classe

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quand, chétif écolier, le coude usé sur le pupitre, nous rêvions d'avenir à la cadence d'un ample vers latin; souvenirs vagues, perdus , insaisissables et pourtant animés et précis .

D'une main presque filiale, nous essuyons, au fiir et à mesure, toutes ces vieilles toiles peintes de l'enfance, ces obscures et mystérieuses compositions formées lentement au cours des siècles que sont toutes les brèves minutes de la vie, et, comme en un portrait d'ancêtre retrouvé que l'on mouille avec une éponge, et dont les claires prunelles réap^ paraissent et nous fixent, pensives, voici que les souvenirs, ces yeux divins du passé qui ne se ferment jamais, nous regardent encore.

Ces évocations ont leur poignante douceur, mais aussi nous laissent un amer regret, celui d'avoir eu trop tôt une idée insuffisante et dérisoire de beautés qu'alors nous ne pouvions pas même soupçonner et comprendre, et qu'il ne nous serait permis d'atteindre que très longtemps après les avoir convoitées. Tout arrive trop tard.

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Quel malheur, la première fois que Ton gravit les degrés du Gapitole, de posséder assez d'histoire romaine pour n'en rien savoir et savoir cependant qu'on la sait mal I Quel chagrin d'avoir été défloré, rebuté par les leçons prématurées du collège où l'on nous a fait souvent de cette magnifique antiquité — qui aurait dû être la plus attiranterécompense — le plus morose pensum I Ah I si nous pouvions aujourd'hui n'avoir jamais entendu parler de Virgile et d'Horace, les lire ici pour la première fois dans une vieille édition reliée de parchemin jauni, la tête appuyée sur une colonne rompue où tremble la rose des ruines... et ensuite connaître dans la stupeur et l'épouvante Caligula, Tibère et Néron, en même temps que sous nos yeux hagards la grande carcasse pourpre du Colisée se dresse et défie le Temps 1 Mais ce serait trop beau.

Ces redoutables et copieuses émotions nous tueraient sans doute, et qui sait si nous ne devons pas bénir, au contraire, la fatale et sage loi qui semble présider aux échéances des félicités humaines. On nous les montre

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d'abord de loin, on nous laisse nous en approcher et faire le tour, on permet que nous y touchions de la main, qu'une seconde nous y goûtions, puis on les retire, on les éloigne, on les cache, on les met sous clef, on nous les fait oublier pour ne nous les rendre que des années après, quand nous y avions presque renoncé comme à des rêves irréalisables, et que nous avons enfin un esprit enrichi, un cœur ruiné, presque plus d'illusions, et cette courte philosophie, fruit d'hiver des vaines expériences, que nous prenons complaisamment pour de la sagesse I

Malgré tout, les premières impressions de V arrivée ont cependant un ensemble de virginité. Heureusement, même après de mauvaises études, il nous reste encore bien de menues choses à connaître, et cette joie unique ici'bas de découvrir à quarante ans la Méditerranée plusieurs fois par jour, nous paye alors au centuple de tout ce que nous avons commis la faute d'apprendre.

n y a une orgueilleuse et touchante volupté

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à se sentir, modestement, du matin au soir, un petit Cristophe Colomb qui ne compte plus ses Amériques. Parce qu'en face des spectacles millénaires et aussi anciens que le monde, nous avons, à la manière d'un sauvage ébloui, des explosions de sentiments naïfs et neufs et de sensations printanières, nous nous berçons de cette erreur délicieuse que nous avons Tâge de ces candeurs et de ces ingénuités dont nous avions perdu Tbabitude, nous oublions que nous sommes plus vieux qu'elles, nous redescendons, pour une bien rapide visite, dans le passé qui redevient momentanément du présent, et c'est encore un (( voyage » inattendu que nous £edt faire le voyage! Il nous restitue, aller et retour, valable seulement pour trois mois, une âme primitive.

Il nous procure aussi d'autres bénéfices. Comme il active notre énergie, aiguise nos sens et chauffe notre imagination, il transforme et renouvelle, pour l'amusement de nos yeux et de nos oreilles, les sons et les couleurs, il ajoute à la qualité de l'air, il spé-

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cialise les parfums et les eaux, il nous révèle une faune et une flore particulières, un ciel pittoresque et différent, un climat qui déconcerte, et des saisons d'une accentuation inaccoutumée.

Les aubes et les couchants du pays lointain sont toujours admirables ; chez nous, ils ne nous frappent point et troublent seulement le cœur de l'étranger. De bonne foi je trouve qu'ici, où je ne suis que depuis deux semaines, l'hirondelle ne vole pas autour du campanile comme autour des églises de France, les cloches ont leur idiome et sonnent en latin, et le Tibre a la couleur de boue terrible et glorieuse qu'il est tenu d'avoir après tout ce qu'il a reflété, englouti, lavé et charrié, et les roses embaument, mais en italien.

Je parlais tout à l'heure des ineffaçables souvenirs qu'évoque l'amufo. Elle en ranime aussi d'étranges et de presque surnaturels, ceux d'une vie que nous n'avons jamais vécue, et que nous nous imaginons pourtant,

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sans grand effort, nous rappeler à chaque pas.

Nous nous trouvons contemporains d'autrefois. Nous avons certainement habité telle maison de tel quartier... Comme nous avons mené une existence longue à ce point que nous ne nous souvenons plus quand elle a commencé et fini, nous avons eu cette fortune de participer aux plus fameuses et tragiques journées du forum des rois et de la répubhque.

Les amusantes promenades que nous avons faites sous les portiques de la basilique Julia I J'avais le plaisir d'y rencontrer souvent Ovide, entouré de jeunes gens élégants. J'ai joué avec lui sur les dalles plus d'une partie de dames. Il était très fort. Combien j'ai aimé et regretté Tibère, si méconnu de la postérité, l'excellent Tibère, qu'une vieille inscription découverte dans les fouilles du Tabularium, nomme avec tendresse « le meilleur et le plus juste des princes » I J'ai vu les processions de prêtres allant au Capitole et les étonnants cortèges des triomphateurs. C'était tout

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antre chose (jue nos revues de Longchamps aux ides de Jnillet.

J'ai entendu Caton, les Gracques et Gicéron à la tribune. . . J'avais trouvé une bonne place, à l'ombre, au pied de la colonne de Phocas, d'oii je ne perdais rien du spectacle, très passionnant» vous pouvez m'en croire.

Et le jour oii fut assassiné dans le cryptoportique le précieux Galigula I... le ad janvier, l'air était très froid... Je devais justement aller le soir avec ma femme et mes enfants aux jeux palatins où Ton annonçait une très intéressante représentation des scènes de l'Enfer par une troupe d'Égyptiens et d'Éthiopiens... Quand tout à coup la terrible nouvelle se répand :

« Galigula n'est plus. — Qui donc l'a tué p — Gherea. — G'est abominable I Un si grand génie : à vingt-neuf ans 1 Êtes-vous sûr qu'il est bien mort? — On a vu son corps percé de trente coups. — Oui? Alors vive Gherea I...

Mais non, vive le voyage, père de ces impressionnantes métempsychoses !

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Et, après qae les joies sans déception de Tarrivée se sont un peu apaisées et atténuées, quand, au bout de plusieurs jours, l'inévitable habitude, sournoise et machiavélique déesse, éteint les couleurs, adoucit les sons, enveloppe toutes choses de ses flottantes et molles écharpes grises, un charme profond subsiste encore des chocs et des émotions tumultueusrs du début, le repos suave et féminin qui suit les crises de fièvre.

Le corps et Fàme, accablés de gratitude, se laissent docilement emporter par la roue des calèches, dans la poussière de la voie Appienne, l'existence devient un rêve magique, nébuleux et doré dont on a peur de trop tôt s'éveiller, la sensibiUté, surmenée à l'excès, fond en pluie bienfaisante, et il n'est pas rare que le voyage fasse jaillir à nouveau la source des larmes qui s'était tarie dans la sécheresse des mauvaises saisons.

Et enfin l'idée de la mort surgit, comme elle a coutume de venir voltiger autour des flambeaux, à tous les fameux moments de la vie. Elle est le papillon mystérieux et noir

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qui entre par la fenêtre, fait trois tours dans la chambre et s'en va, chaque fois qu'une grande joie ou une grande douleur, une grande haine ou un grand amour nous terrasse ou nous exalte. Mais cette idée de mort en ces beaux pays, n'apporte rien d'aflreux ni même de triste sur ses ailes.

C'est un sommeil, une récompense, un repos. On doit mieux attendre ici qu'ailleurs la résurrection, et sûrement les tombeaux de ce vieux sol de l'antiquité seront les premiers rouverts.

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