CERTOSA
Si j'avais, en cette semaine, à choisir où taire retraite, c'est à un couvent que je sais, près de Florence, qu'il me serait reposant de passer quelques jours de méditation spirituelle : à la Chartreuse du val d'Ema.
Certosal... Val d'Ema! ces noms mélodieux suffisent à remettre toute l'ItaUe dans mon cœur. Par la pensée, je franchis la porte Romana, et à travers Gelsomino, Galluzo, je m'achemine jusqu'au monastère qui s'élève sur les hauteurs de Montaguto, parmi les oliviers. Tout le long de la route, j'ai croisé des attelages de mules harnachées de cuivre et de pompons, les naseaux dans leur
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maseroUe de corde gonflés d'herbes. Mon regard se laisse distraire aux joies buissonnieras : c'est le bras nu d'une femme qui accroche une cage, un Capucin mendiant ({ui offre une prise à une madrCj deux chevaux encapuchonnés de rouge comme des Gibelins, un chapelet de ramiers irisés dont les Pater et les Ave d'opale s'égrènent dans le ciel, et des fleurs, tentation perpétuelle. Tantale des yeux et des lèvres... On dirait le pays de la Science du Bien et du Mal.
Au bout d'une petite heure me voici à la Chartreuse, vraie citadelle moyen âge. On passe sous des voûtes tournantes et le pied foule des dalles qui résonnent dans Tombre fraîche. Il parah que ce pieux manoir doit être supprimé bientôt... Il ne compte plus que quelques moines oubliés là et qui, entre leurs saints exercices, s'occupent à faire de l'alkermès et des parfums. Mépriser la vie et attendre la mort sur cette montagne de Missel en composant — à ses prières perdues — des parfums I ... en faisant de l'encens avec l'âme des roses I... se peut-il rêver une exis-
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tence plus balsamique, plus exquisement florentine et plus capable que celle-là de vous endormir à jamais en sainte odeur?
Dès l'entrée, un jeune religieux drapé de blanc soulève sa calotte et me fait signe de le suivre. U a le crâne rasé, la barbe noire, la face olivâtre et des yeux d'Arabe. Il ne comprend pas un mot de français, je ne parle pas l'italien . Nous sauronspourtantnous entendre. U y aura toujours la traduction en regards.
Nous traversons d'abord la chapelle, vaste comme une église, pavée de marbre polychrome, et ce sont des corridors et des galeries immenses, froides et désertes. J'apprends qu'ils ne sont plus que quinze, sept Pères et huit Frères, pour occuper cetteforteresseàl'abandon. Nous descendons dans des souterrains où, à la lueur d'une cire, je vois couchés sur le sol, des évêques de carrare, des cardinaux de porphyre, des abbés mitres fondateurs du couvent, faces tumultueuses à la Michel Ange, au nez bossue, et, près d'eux, un jeune guerrier aux che-
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veux en boucleB, joli comme une femme qui serait page. Il a au flanc sa dague à oreilles et sa grande épée.
Nous remontons, et voici le cloître, un cloître de conte de la Vierge, comme on dit un décor de conte de fées. Tout autour, les arcades à colonnettes, filigrane de pierre ; au milieu, le puits, le puits réel et symbolique, le puits de Vérité, avec sa margelle de marbre doré, chauffé par tant de soleils, ses ferrures gothiques, sa poulie et sa roue de bronze qui semble faite avec un nimbe, et les deux amples seaux, lourdes pièces de chêne et de métal quatre fois centenaires, qui remontent toujours du fond des entrailles de cette terre calcinée Tonde glaciale qui baptise, désaltère et purifie. Et au milieu du cloître, le champ de repos, les tombes.
Assis sur un chapiteau brisé, un Père à barbe de Moïse, qui a Tair d'être le Temps lui-même, jette du grain à des pigeons. Où est sa fauxP Sans doute cachée là^ dans rherbe des morts.
l^ LA VIE COURANTE.
Je visite un des logements.
Préside la porte, la main brune de mon guide pousse le « tour )> de chêne où Ton dépose la nourriture. Puis, dans la serrure ouvragée, la clef au paneton percé à jour d'un trèfle tourne et grince. On entre. Une antichambre nue; la chambre à coucher peu éclairée, garnie d'un lit de sangle et d'un escabeau; le cabinet dé travail avec une chaise et une table, tout cela strict et cellulaire. Une autre porte dans la paroi, un escalier raidillon d'une douzaine de marches, et Ton. se trouve en un jardinet en contre-bas entouré de hauts murs, qui semble ménagé dans le fossé d'une fortification, dans je ne sais quelle douve de donjon féodal^ jardin pas plus grand qu'une bannière, jardin d'Annonciation avec ses trois petites plates bandes bordées de buis, ses espaliers et ses pots de lauriers-roses. On attend l'apparition de l'Ange, un lis aux doigts.
Je remonte et, au-dessus, j'accède à une galerie à arcades ouverte d'un côté seulement et aboutissant à une baie, dans la profonde embrasure de laquelle on peut s'asseoir, à
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même la pierre taillée en forme de banc.
Quand on se penche, on a la muraille à pic plongeant dans des flots de verdure, des dômes de pins et d'oliviers, cascades mouvantes de tous les verts qui dévalent, s'engouffrent et se perdent parmi les rocs, et si Ton jette les yeux autour de soi, c'est la campagne de Florence à perte de vue, les villages, les coteaux, les montagnes, miraculeuse et adorable toile, paysage de litanies où montent les sentiers mystiques, lacets d'argent déroulés comme pour des processions, paysage d'Angelico, divin de transparence et de béatitude, où, dans la mollesse bleuâtre des lointains, se dresse le sombre campanile du cyprès... Enfin, là, tout au fond du val, étendue, couchée, voluptueuse, lasse de sa vieille histoire, appauvrie de son sang répandu, épuisée par ses luttes civiles et les regrettant aujourd'hui, la Cité... avec ses tours rouges, ses coupoles, les dômes de ses églises... l'antique cité noyée d'or, ruisselante, étincelante dans l'arc-en-ciel de ses souvenirs... tandis que lentement les invisibles mains de Dieu
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abaissent sur elle le soleil, ostensoir du monde ! Quel spectacle I Et ces moines Font tous les jours.
J'imagine que la majeure partie de leur temps, ils doivent la passer assis à la fenêtre crénelée, et qu'ils restent là des heures, attentifs comme des vigies. Us n'ont qu'à contempler. Voir, admirer, c'est prier. Respirer en face de ces beautés, c'est louer Dieu. Il est partout ici, plus qu'ailleurs, semble-t-il. Il " est en plein ciel, sur les routes, dans l'air léger, dans le cantique des cloches, dans le vol neî* geux de cette tourterelle, qui peut-être est le Saint-Esprit P En ce monastère, on se sent loin de tout et de soi-même, de l'homme ordinaire et flétri avec lequel on a la nausée de vivre depuis qu'on se connaît, et l'on revient toujours, avec une obstination accablée, à ces religieux..., à leur existence... On les voit greffant leurs fleurs, marchant sous les arcades, un livre à tranches rouges aux mains, assis dans la stalle au chœur, chantant, priant, se taisant, n'interrompant leur pas glissé sur ces
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marbres que pour une lente génuflexion...
Penchés sur Talambic, ils font, certains jours, des parfums, et c'est encore un oremus.
Aux instants de repos et de rére permis ils s accoudent à la logette de pierre et ils regardent Florence. Le soir s'insinue... Le vol confiant d'une même hirondelle, qui a son nid à portée de la main, effleure sans cesse leur front immobile. . . A quoi peuventils songer? Et les nuits torrides, quand, désertent le lit de sangle, ils viennent à cette même loggia boire le calme et la fraîcheur, quand tous les bruits de la vie sont alors éteints, que les ténèbres sont bleues comme les eaux du lac de Tibériade, et le grand ciel aspergé d'étoiles... dans le vaste et tragique silence que déchire la seule voix d'un rossignol éperdu d'amour qui chante dans les jardins... à quoi pensent-ils P Croient-ils voir dans leur extase poser sur le croissant de lune les pieds nus de llmmaeulata?
Et les nuit d'hiver, quand ils se lèvent, firissonnants, pour l'office de la crypte, et que l'âpre vent des Apennins souffle leur
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lanterne au tournant du corridor... et les jours de pluie fine, dans le réfectoire où le Frère lector psalmodie la vie de saint Zenobius... et toujours et partout... où va leur esprit P pour qui bat le sang « dépouillé » de leur cœur?
Os bénissent Dieu. Us le remercient, ils attendent le nanc dimittis souriants, rassurés. Quand, après vingt, trente, quarante et plus d'années encore de cette vie, desséchés, courbés, avec des barbes de patriarche, ils reçoisvent le baiser de paix de la mort, on rabat sur leur face le capuchon de laine, on dit, à la chapelle, les lamentations autour de leur dépouille étendue entre les derniers cierges qui ont éclairé leur agonie et, dans le camposanto, près du puits de Vérité, le lendemain, aux premiers feux de Taurore, dans la fosse qu'a creusée la bêche du Frère fossoyeur, on les couche... et cette terre qui leur a donné le repos passager d'ici-bas, les reprend, les recouvre, et leur procure le repos définitif, Requiem, éternel, œternam.
Puis l'herbe a tôt fait de poindre sur la
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terre violette un instant troublée par leur ensevetissement, les fleurs y refleurissent et dans leur même cellule réhabitée, à la même fenêtre où ib ont rêvé et prié, un autre, hier encore jeune novice aux paupières meurtries, vient respirer, vivre et s'asseoir, et rêver et prier à son tour. Son front immobile est frôlé par le vol confiant de la même... ou d une autre hirondelle.
Et il en est ainsi dans tous les pays, dans les sierras d'Espagne, sur les glaciers du Dauphiné de France, sous les sapins du Tyroi, dans les Amériques, dans les Afriques, partout où dans des solitudes volontaires, dans des chartreuses, dans des prisons de piété, des bastilles et des citadelles de foi sont ensevelis vivants des hommes qui ne sont plus de ce monde et ont oublié qu'il est encore quelque part des villes qui continuent leur vain fracas et leur bruit d'armées.
MATtLDE SERAO
ET