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LA RUE A NAPLES

Réjane, va, nous dît-on, incarner aa théâtre l'héroïne à* Après le Pardon, le dernier beau roman de Matilde Serao. U semble tout logique, d'ailleurs^ que ces deux femmes, l'auteur et l'interprète, aient fini par se rencontrer, et si l'on s'étonne en voyant aujourd'hui leurs deux noms sur l'affiche, c'est à la pensée que l'heureux choc se soit produit si tard. Tant d'affinités les rapprochaient et, par une loi fatale, devaient les pousser l'une vers l'autre I

Deux tempéraments de soleils, deux en-

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flammées, deux emballées, deux soupes au lait, deux vins mousseux, le Glicquot et TAsti, deux santés de fer, deux voyageuses, deux directrices, deux virtuoses de l'action et du mouvement, deux professionnelles de Fart et de la passion, deux esclaves et deux reines de la vie à outrance, deux forces, deux éléments, deux courages, deux charités, deux natures d'une richesse, d'une impressionnabilité ardente, délicate, profonde, très liantes et nationales Tune et l'autre, patriotes, même « peuple » avec une mèche foUe, du poing, de la hanche et de la voix qui dit ce qu'il faut.

Chez toutes deux un même goût de la lutte, une même recherche du danger, une même habitude de la victoire, une même manière sympathique et hardie d'amuser, de séduire et de bousculer l'opinion, de franchir l'obstacle, de brutaliser l'argent, de parler leur vraie langue aux sentiments humains, de regarder dans le blanc des yeux et de mouiller les paupières, d'arracher l'admiration, d'y bouter le feu pour la faire exploser comme

»oi LA VIB GOURANTE.

une mine de poudre au milieu des éclats de rire, des torrents de larmes et de la mitraille des bravos, et surtout d'émouvoir aux moelles, aux entrailles, juscju'à secouer toute la machine, chacune rien qu'avec les simples et royales ressources d'un génie difiérent.

Bref, deux femmes, très complètes, et aussi deux hommes, deux honnêtes hommes par certains côtés de franchise de leur caractère, deux intelligences supérieures de ce temps tour à tour servies et desservies par deux diables de bons cœurs généreux et bouillants, jamais éteints, toujours en éruption, pleins d'or, de diamants et de laves et qui, celui-ci au boulevard de la Madeleine, celuilà sur le quai de la Marina, n'ont point une minute cessé de battre... sur un volcan.

C'est à Naples, chez elle, que j'ai vu, pour la première fois, il y a cinq ans, Matilde Serao. Tout de suite, j'ai reconnu l'auteur des livres robustes dont j'étais enthousiaste. Elle partait le soir même et multipliait les recommandations à son personnel au milieu des malles ouvertes. A quelque mo-

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ment qa'on la saisisse d'ailleurs, elle part toujours ou elle revient. Cette intrépide bougeuse n'est point une casanière. J'au^ rais été fort en peine de me représenter autrement le puissant conteur du Pays de Cocagne et le poète de la Vie en détresse, qui donnent assez l'idée d'un enfant de l'amour qu'auraient eu ensemble Dumas père et Georges Sand. S'il vivait, Balzac irait souvent lui demander une tasse de café.

Avec sa courte carrure, ses beaux yeux plus brillants que le jais, ses épais cheveux bruns tordus et noués sans façon, sur lesquels on n'imagine pas de chapeau, elle vous apparat bien plantée, de solide et vaillante humeur. On pense en même temps : voilà une gaillarde I Et une brave femme ! A peine a-telle ouvert la bouche que les vivacités de la physionomie, son exubérance, la camaraderie de sa parole et la fantaisie de ses propos accompagnés du télégraphe de son geste vous assiègent et vous prennent I Et la voix, extraordinaire^ brusque la cdtnquète. Une éton* nante voix, grave, sonore, gaie, bouffe, mo-

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queuse, comique et bonne, musicale et discordante, caressante et rude, rauque avec des douceurs, tour à tour pitoyable, maternelle et canaille, une voix de plein air et de quai, de dispute et de marché, de fête populaire et de procession, où il y a de tout, plus de métal que de cristal, de la cloche et de la crécelle, du cantique et de la chanson, l'eau des fontaines, le grelot du tambour de basque et le roulement des cailloux ratisses par la vague; voix symbolique enfin, dans les accents et les intonations de laquelle vibrent et résonnent toutes les voix de la rue. Matilde Serao, c'est Naples en personne. Il me suffit de parler d'elle pour qu'aussitôt en moi, par le cinématographe de la mémoire, se retracent et se succèdent les innombrables tableaux vivants du pavé napoUtain.

La joie de l'arrivée, à l'entrée en ville, c'est le carrocello tout étincelant de métal, étroit, haut sur roues et dont les chevaux, plaqués de fausse argenterie, ont l'air d'être harnachés avec de petites cuillers à café. Est-ce la faute de leurs ressorts privés d'élasticité ou

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