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LA VIE D'HOTEL

Dans toutes les parties du monde il y a, en cette fin de saison, une catégorie de voyageurs abattus. Ce sont ceux qui aiment la vie dhôtel et qui pensent avec ennui que l'instant approche où il leur faudra réintégrer le domicile ordinaire, ce domicile qui n'est que légal et n'a point leur cœur. Car ils ne se sentent jamais vraiment chez eux, ces étonnantes gens, que hors de chez eux.

Ne supposez pas que ce soient de pauvres petits bourgeois privés, dans un modeste intérieur, du confortable qui les charme ou du luxe qui les éblouit dès qu'ils franchissent le seuil du dernier des Métropoles? Non, la

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plupart sont riches et habitent de beaux appartements ornés de glaces, fraîchement ou anciennement décorés, quelques-uns même possèdent des hôtels. Mais, si somptueux et si bien aménagé qu'il puisse être, leur hôtel n'est pas F hôtel, l'immense et amusant palais enchanté avec le carillon de ses sonneries électriques, le labyrinthe de ses couloirs, ses corridors de deux cents mètres où Ton s'avance le 'soir entre une double rangée de bottines flasques et béantes, déboutonnées, sans secret. A ceux qui ont la faiblesse de se plaire dans leurs meubles il faudra toujours un gros effort pour comprendre les délices de la vie d'hôtel, et cependant ces délices ne sont point vaines. Curieux de les connaître, j'ai interrogé une dame de mes amies, une veuve honoraire, très remuante, avec laquelle j'ai mon franc-parler et qui est une fanatique de logis d'aventure.

— Les charmes de la vie d'hôtel I s'est-elle écriée, faut-il donc que ce soit moi qui vous les précise, et vous les énumère? Ahl quel faux-pas vous faites dans mon estime I J'es-

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saierai de vous en donner un rapide aperçu, mais le pourrai-je? Car, en vérité, se sont là de ces choses que Ton éprouve et qui s'expliquent mal. D'abord, c'est une joie sans mélange que de n'avoir à se soucier dq rien.

Plus de maison à tenir I Plus d'ordres à donner I Seule I Seule avec ma femme de chambre et mes trois grandes malles dévouées, qui me suivent partout comme des chiens.

Mais, procédons par ordre. J'arrive devant le « Colossal » ouïe « Splendide ». L'omnibus n'est pas encore arrêté que le directeur est là, déférent et courbé à croire qu'il va me présenter les clefs de la ville. Je descends. Des bras s'empressent à me soutenir et, triomphale déjà, je pénètre dans mon nouveau domaine, j'entre « chez moi ».

— A l'hôtel?

— A l'hôtel. Moi, l'hôtel, oui. A partir de cette minute, rien ne m'échappe, tout m'enchante. C^est une série d'impressions aussi agréables que variées. Voici le portier, ce personnage d'opérette, considérable et divertissant, avec sa casquette de cuir galonnée, le

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velours à la médecin-major de son col, sa redingote brodée habillant un ventre de bourgmestre, et cet air de gravité qui n'est çi'à lui, qui participe du chambellan et de l'amiral. Sans me connaître, il m'a reconnue. Je suis celle qui aime la vie d'hôtel, A l'avance, il a lu le gros pourboire sur mon visage. Comme je vais être soignée I C'est lui qui me vendra les timbres du pays et les cinquante cartes postales qu'il me faut expédier par jour, qui me dira, en n'importe Tielle langue, le tarif des voitures, où sont W antiquaires et le pharmacien, le chemin '^ plus direct pour aller au musée. Il connaît la ville dans les coins, et l'étranger encore ïïïieux que la ville. Cependant le directeur sest avancé, des papiers d'État à la main, et ^e communique le numéro de la chambre ^'il m'a réservée sur ma dépêche de l'avantvçille. Je me hâte vers l'ascenseur.

Ici, je crus devoir interrompre mon ai- Kiable emballée :

— A moins, cependant, que votre chambre ne soit au rez-de-chaussée?

aao LA VIB COURANTE.

— Jamais I fit-elle. Le premier étage ou le cinquième, cela m'est égal, pourvu que je puisse pratiquer Tascenseur. J'en raffole, et même quand je suis au premier, j'en use à tous les coups, pour le plaisir. J'oublie exprès mon mouchoir, afin d'avoir à aller le chercher. J'adore la montée, excitante et rapide, l'air bête et distingué que l'on prend aussitôt entre voyageurs silencieux dans cet étroit réduit, le brusque arrêt, les salamalecs et politesses pour sortir, et par-dessus tout la descente qui me coupe les jarrets et me chasse le cœur à droite. Chaque fois, je crois toujours que je vais pour de bon visiter une mine qui s'éboulera.

— Soit. Vous voilà rendue à votre chambre. Encore faut-il qu'elle vous plaise?

— Elle me plaît invariablement.

— Gomment cela?

— Parce que c'est la chambre d'hôtel, la chambre banale, ridicule et touchante, faite exprès pour moi. Sur le devant ou sur la cour je m'en accommode. Je n'ai un joli brin de plume aux doigts que sur du papier à en-

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tête de Palace et je me rafratchis — mieux qu en ma cuvette d'argent — dans une bonne grosse bête de porcelaine au fond de laquelle est tracé : Bristol. Si attachantes que soient les merveilles de la ville, je rentre cependant à l'hôtel avec belle humeur parce que tout m'y amuse à voir et à étudier. Pas une minute d'ennui. Mes yeux et mes oreilles sont occupés et distraits à chaque seconde.

Avec une curieuse et sympathique malice je regarde, sans jamais m'en fatiguer, cette hunianité cosmopolite, bizarre et indéchiffrable dont j'ai l'orgueil de faire partie moi-même. Jlmagine, j'invente, je suppose, j'arrange à mon goût l'histoire de la famille et le drame de Tindividu ; sur l'air et les façons je tâche de supputer la fortune, de deviner la profession. L'eau minérale du voisin m'en dit long SUT son caractère. Je me demande, de tous ces hommes qui mangent à cette table d'hôte, accourus des trente -six bouts du monde, quel est le plus riche? Et il se trouve qu'à ma chétive idée ce n'est jamais le même.

J observe les visages en défaut où se trahit la

aaa la vie gourante.

notion des cœurs, je note le front moite et pâle du veuf qui abat des pays, droit devant soi, pour oublier; les décolletages palpables de la demoiselle à éclat, en quête de mari, coiffée à la « prenez-moi jeune homme » et flanquée d'une mère de louage; les yeux rouges de la vieille dame seule, qui a sûrement pleuré dans le wagon, et tous les types, tous les échantillons de nationalité diverse et opposée, depuis l'Allemande charpentée, lourde et sentimentale, aux prunelles de turquoise dans de la chair à saucisses, jusqu'à l'Anglais frictionné qui ne plaisante pas, la mâchoire en pointe de cuirassé, sans oublier non plus le milliardaire américain aux dents criblées de minerai, qui a toujours Tair, quand il rit, d avoir à Tinstant croqué ses lunettes d'or. Je laisse de côté les mille et un manèges de la domesticité, ses politesses et ses égards qui ne sont pas les mêmes selon la fonction, car les humbles petits soins du simple et jeune garçon qui glisse un coussin sous les pieds ainsi qu'un amoureux de Scribe n'ont rien de commun avec la condes-

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cendance du maître d'hôtel qui daigne luimême, en observant des précautions de chirurgien, déboucher le clicquot dont il écarte la capsule comme s'il débridait une plaie.

Mais je me tais, car j'en aurais pour jusqu'à demain matin à épuiser la Uste des divertissements que me réserve la vie d'hôtel.

— Comment, ce n'est pas fini? m'écriaije, vous en trouveriez d'autres?

— Des cents I des mille !

— C'est trop! Donnez-m'en seulement encore une demi-livre.

Elle reprit avec une gaie fureur :

— Moquez-vous de moi! J'aime à la passion, je le répète, cette vie de fauteuil à bascule dans des courants d'air. Moi qui suis malade ici à l'idée de mettre une petite robe de six sous pour aller dîner dans l'intimité chez ma mère, je n'éprouve aucune répugnance en voyage à sortir le grand pavois tous les soirs pour des gens que je ne con- ^ais pas, qui passent, et que je ne reverrai jamais. A l'hôtel je loge une âme de concierge et de provinciale et je suis très bien femme à

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patienter cinquante minutes, Tœil à la pendule arrêtée, dans le salon de conversation où personne ne parle, rien que pour avoir le bonheur de voir enfin passer une dame qu'on dit être la tante de Mme Rockfeller, ou le petit chien de M. Pierpont Morgan. Ohl le soir, après le dtner, dans le hall, quelle douceur — éreintée de pinacothèques et aplatie de cathédrales — d'écouter d'une oreille vague les violons de la loggia qui peu à peu font rêver de la patrie I Et l'hôtel me rend meilleure, il secoue chez moi une bonté native encline, à Paris, au sommeil. Gomme alors je plains sincèrement les femmes de chambre, les « filles de quartier » pour lesquelles une pancarte bienveillante averfât qu'il faut sonner deux fois, pauvres créatures sans âge et souvent sans sexe, espèces de femmes-hommes attendrissantes, taillées sur le même patron et dont seule varie à travers le monde la forme du bonnet, qui savent comment s'appelle un édredron dans quatorze langues et travaillent comme des esclaves, de la pointe du jour à l'extinction

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de la dernière lampe électrique I J'ai pour elles autant de pitié que d'admiration; que de lits elles auront faits au bout du compte I (pie d'eau pas chaude elles apportent et rapportent au galop, ces malingres Danaïdes, éternellement souriantes au difficile étranger I

— Vous avez raison, lui dis-je, et avec vous je m'apitoierai volontiers aussi sur le garçon d'hôtel en gilet rayé qui pour dessert s offre tous les soirs à cirer quatre-vingt-dixhuit paires de bottines pendant que vous dormez la tête pleine de Van Dyck, de Velasquez et de Rubens. Y songez-vous à ce ver de terre qui tient et fait reluire dans ses grosses mains votre souUer de poupée?

— Quelquefois, répondit-elle. Et sérieuse elle ajouta : Un bon point pour les mains du ver de terre. L'image est savoureuse.

— Et le groom de l'ascenseur I m'écriaije, Tinfortuné garçonnet, en veste de hussard, à boutons de métal ronds comme des grelots, c[ui vit debout, en cage, sans air, dans une montée et une descente perpétuelles, la paume des mains râpée par la corde, et qui exécute

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ainsi, par jour, deux, trois, cinq cents voyages, en saluant correct et les talons joints, chaque fois qu'on entre dans la cabine et qu'on en sort! Y songez-vous à ce petit enfant de troupe P Et les géants en tablier de lustrine verte, à moustaches tombantes couleur de bière, qui amènent, à bout de cordes et de crochets, comme des cercueils, les gros bagages dans les chambres, débouclent les courroies des malles, posent le sac et s'en vont, hébétés et lents, en laissant après eux une rude odeur de lansquenet? Y songezvous aussi P

De la tête, gentiment, elle faisait oui. Je concluais :

— Non, voyez-vous P A moi, ne me parlez pas de la vie d'hôtel. Au bout de quarantehuit heures que je réside au a 4 ou au ^7 de n'importe quel Continental, je deviens la proie du spleen. La vue des malles, de la mienne, me plonge dans des abîmes de détresse, car y a-t-il au monde quelque chose déplus désespéré qu'une malle P Je sens bien, à vrai dire, que j'eusse assez volontiers pris

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mon parti des chères, incommodes, ridicules et exquises auberges d'autrefois. Mais elles n'existent plus. Cet été, j'ai même fait à ce sujet un singulier rêve. J'ai rêvé que je rencontrais dans un bois un cbeval blanc, un lion d'or et un grand cerf qui se lamentaient à l'envie, inconsolables de la disparition des hôtelleries qu'ils baptisaient. Et puis ce qui rend par-dessus tout tragique mon dégoût de vivre dans la cbambre d'bôtel, c'est la venette que j'ai d'y mourir, subitement. Avezvous bien envisagé cette épouvante?

Ma jolie enragée souriait.

— Bah, fit-elle, là ou ailleurs, c'est toujours le Terminus.

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