LE PRIEUR DE CARENNAC
U y a une jouissance toute particulière et de qualité mélancolique et fine à visiter — lorsqu'elles n'ont point trop changé — les demeures où vécurent les hommes célèbres des temps passés, à se dire qu'ils ont gravi ces perrons et ces escaliers, poussé ces portes usées et branlantes, frôlé ces murs et touché ces boiseries où nous posons la main, qu'ils ont, par ces longs corridors, suivis du page fidèle qu'était leur ombre, pensé, senti, rêvé, souffert !
Cette impression, déjà bien vive, est éprouvée avec intensité à l'aspect des paysages au milieu desquels s'est déroulée, ne fût-ce que
LE PRIEUR DE GARElfllAC. sag
pendant pen de jonrs, une partie d'existence glorieuse. C'est que la nature est ce qui change le moins. Elle est conservatrice et se respecte, tandis que l'homme, sacrilège et malfaisant, ne se passionne qu'à détruire. La nature ne se modifie pas, ou si lentement, au cours des siècles, que nous sommes incapables de nous en apercevoir. Un site, sans que nous nous en doutions, peut être le même depuis Jules César, à la minute où l'archéologue, penché, ne retrouve plus un seul petit caillou de l'aqueduc bâti, sous le fouet, par les milliers d'esclaves, pour lasser l'éternité. Quelles rares émotions nous procurent en ces instants un certain ciel et ses images, l'air d'un pays, son odeur, sa transparence, l'eau du fleuve régional, sa fuite, ses manières, son rire et sa couleur, les mouvements, les surprises et les coquetteries du sol I Les visions que nous en recevons sont pareilles à celles qu'en reçut l'immortel défunt dont nous évoquons l'esprit et l'enveloppe. Au caractère de la province nous associons celui de son enfant. S'il a pris à ces paysages un peu
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de leur âme, n'a-t-il pas dû nécessairement leur en donner beaucoup de la sienne?
Éparse dans la lumière et les branches, elle leur est restée, elle est là qui flotte et vit, au pays natal comme à celui des dernières années, mieux encore que dans le souvenir des confuses actions d'éclat, mieux que sous la couronne des lauriers flétris et qu'entre les feuillets poudreux du poème qu'on ne lit plus.
Pour toutes ces raisons, il serait d'une précautionneuse sagesse et d'un goût intéressé de n'étudier l'œuvre des grands morts qu'après avoir entrepris le pèlerinage des stations où ils l'ont préparée, méditée, accomplie. On expliquera toujours plus clairement la victoire ou la défaite du capitaine après avoir parcouru son champ de bataille...
Mais voilà un bien lourd et pédant préambule pour en arriver à ce qu'il eût été si simple de dire en deux mots dès le début :
qu'en flânant au pays de Quercy, comme le fait à travers la France avec tant de fruit pour nous mon savant et brillant confrère
LB PRIEUR DE GARBlfNAG. a3l
M. André Hallays, j ai pu, grâce à la parfaite obligeance des propriétaires actuels, visiter le château oii Fénelon a écrit son TéU" moque, et que jamais je n'ai mieux apprécié que depuis le charme enlaçant, Taménité ferme et le zèle allègre de l'archevêque de Cambrai, pur et câlin génie d'automne.
Ce château de Garennac, au pied du village de ce nom, d'une tenue encore toute gothique, est adossé à l'église et au cloître, seuls restes d'un prieuré dont Fénelon était titulaire. L'église, où l'on admire, taillée dans la pierre par les obscurs et naïfs artistes du moyen âge, une émouvante mise au tombeauy s'ouvrait alors aux fidèles par trois portes en ogive dont il ne reste plus qu'une. Paresseuse, caressante et tiède, la Dordogne, à quelques pas, reflète les toits gondolés, les meneaux et les verdures, serre à la taille, comme avec une cordelière de veuve, l'Ile spacieuse et riante, à jamais baptisée : l'Ile de Galypso.
Située au premier étage, la chambre où furent rédigées les fameuses Aventures s'éclai-
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rait, à l'époque, par trois fenêtres donnant sur la rivière. Elle a conservé son plafond caissonné recouvert de ses anciennes peintures, mais on Ta coupée en deux par une cloison. La vue y est exquise et d'une obligeante beauté, sur les eaux sans secousses, les saules en bosquets, les profondeurs lilas et bleuâtres des montagnes. Aux angles du bâtiment, deux tourelles sont accolées, sveltes et fines, mitrées de leur poivrière, et un jardin en terrasse, idéal promenoir d'évêque, surplombe la rive plantée d'ormes en somptueuses perruques et contemporains du grand Roi.
On montre aussi en haut d une tour, dite de Télémaque, une chambrette ronde garnie d'une jolie cheminée de cette pierre du pays qui prend, au frottement éternel et léger des âges, le ton de l'ivoire et de l'ambre, la pâle couleur dorée des marbres antiques et des os des morts. Unécusson, celui de l'illustre abbé sans doute, en ornait le manteau; il fut arraché, comme beaucoup d'autres, à la Révolution.
Enfin, dans une autre partie de la vieille
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demeure, s'étend une longue galerie dallée dont une des murailles, mitoyenne avec Téglise à la moitié de sa hauteur, est percée d une élégante fenêtre sculptée contre laquelle, à genoux sur le prie-Dieu, Fénelon suivait loffice. En levant un peu la tête, les pauvres gens pouvaient, d'en bas, à travers le trèfle de larceau, voir ses maigres et belles mains jointes sortant des dentelles de l'aube.
Il a conté lui-même, avec une solennité enjouée, son entrée « pompeuse » àCarennac, dont il avait gardé un souvenir d'autant plus ému qull voulait s'en défendre. S'il est imperceptiblement moqueur, c'est par modestie et pour dissimuler jusqu'au frisson de sa sensibilité :
(( Je suis arrivé aujourd'hui même, à deux heures et demie de l'après-midi, au port de Garennac, et j'ai aperçu le quai bordé de tout le peuple en foule. Deux bateaux, où se trouvait l'élite des bourgeois, se sont avancés, et, en même temps, j'ai découvert que, par un stratagème galant, les troupes de ce lieu les plus aguerries s'étaient cachées der-
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rière une vieille tour, dans une cour de la belle lie que vous connaissez. De là, elles sont venues en bon ordre de bataille me saluer avec de nombreuses décharges de mousquets ; Tair était tout obscurci par la fumée de tant de coups, et Ton n'entendait plus que le bruit affreux du salpêtre.
« Le fougueux coursier que je montais eût mérité de figurer dans un tournoi. Il s'est animé soudain d'une ardeur sans pareille et a voulu s'élancer dans l'eau, mais moi, plus modéré, j'ai mis pied à terre.
« Après la mousqueterie est venu le tour de la musique et des tambours. J'ai passé sur une toue la belle Dordogne, à un endroit où l'on tournoie d'une manière peu rassurante. Au bord m'attendaient gravement tous les vénérables moines en corps. Cette foule immense s'est fendue pour m'ouvrir un chemin ; il n'était personne qui n'eût les yeux fixés sur moi. Je suis monté ainsi au château, d'une marche lente et mesurée, afin de me prêter, par un peu plus de temps, à la curiosité publique.
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<L Pendant le trajet, mille voix confuses faisaient résonner l'air de leurs joyeux vivats. Enfin me voilà à la porte arrivé, et le magistrat de la ville, monté sur un coursier qui valait bien vingt livres tournois, a commencé sa harangue, qu'une toux importune a plus d'une fois interrompue.
<ic Qui pourrait dire les paroles gracieuses qu'il a laissé tomber de sa bouche éloquente ! Il m'a comparé, tour à tour, au soleil et à la lune; tous les autres astres radieux ont eu ensuite l'honneur de me ressembler. Alors le aoleil était déjà couché, et, pour achever la comparaison de lui à moi, je suis allé dans ma chambre pour me préparer à faire de même. »
Le morceau est délicieux, nous l'avons presque tous su par cœur au collège, et cependant, je n'ai pas pu résister à l'envie de le reproduire pour la surprise des bienheureux illettrés qui, par hasard, pourraient ne pas le connaître, ou pour l'agrément de ceux qui l'auraient oublié.
Car, il faut le dire avec regret, Fénelon est
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aujourd'hui un peu délaissé. C'est un retardataire de la Postérité dont la mode s'écarte.
Et puis l'Aigle de Meaux, qui fut pourtant son ami, continue à « lui faire des misères » , comme au temps du quiétisme. Aussi bien du fond de la tombe que du haut du fastueux et noble monument que vient de lui dresser le sculpteur Ernest Dubois, Bossuet semble vouloir encore pulvériser l'imprudent et généreux adepte de M"^* Guy on.
Fénelon et lui ne sont point sans doute sujets à parallèle, mais en se gardant de les rapprocher, et tout en sachant bien que celuici dépasse celui-là d'une incommensurable hauteur, on peut souhaiter que le périlleux voisinage de Bossuet ne nuise pas outre mesure à Fénelon dont la gloire, à peine voilée, est si amène et touchante, si française de grâce loyale et de dignité fière.
Pour admirable que soit Bossuet dans ses majestueuses lignes et ses escarpements, il n'est pas d'une escalade aisée et quotidienne. On n'entreprend pas tous les jours l'ascension du Sinaï pour entendre le tonnerre. Nous
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sommes retenus la majeure partie du temps dans les vallées, parfois arrosées de larmes, où la voix confidentielle et spirituellement tendre de Monsieur de Cambrai nous pénètre, nous touche et nous instruit souvent mieux que les terribles Erudimini, spécialement proférés à l'adresse des Rois. Fénelon est courant, sociable, amical, sympathique. On se fait même communément de lui, à ce sujet, dans les masses de l'opinion publique, une idée assez fausse. Il a été peu à peu détourné de son vrai sens ; la légende et l'anecdote l'ont dénaturé, ont marqué avec excès le doux, le vertueux Fénelon, le pasteur débonnaire qui ramène au paysan sa vache égarée, ou le mièvre épistolier aux menues gentillesses et aux préciosités d'église.
La vérité est tout autre, et il suffirait de vingt lignes prises au hasard dans l'œuvre considérable, variée, charmante, pleine de force, de hardiesse et de vivacité de ce séduisant et grand esprit pour s'en convaincre.
Mais^ qui lit aujourd'hui T^/^magrwe? Mentor n'est plus très bien reçu. Il est permis, sans
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jugement téméraire, de supposer que peu de personnes dévorent les ouvrages de théologie, de philosophie, de politique et d'histoire du protégé de M"'^ de Maintenon. C'est tout au plus si les curieux de littérature et de morale parcourent le traité de VÉducation des Filles et feuillettent la Correspondance très étendue où il s'est tout entier révélé, homme d'âme exquise, distinguée, ardente à l'encouragement, philosophe attinmt, délicieux et in&tigahle du bien.
Il faut lire ses lettres au duc de Ghevreuse, à M*"^ de Grammont, au vidame d'Amiens.
Plus encore que dans celles au duc de Bourgogne où il ne se départit jamais d'une sévérité de jugement qui parfois étonne, il se montre à toutes les lignes le plus suave et le plus piquant chrétien d'Athènes qui se puisse imaginer, guide sûr, attentif, conseiller patient, fidèle, d'élégance et de pénétration raciniennes, indulgent à la fragilité des belles âmes de Gour, troublantes et troublées, dont il avait le gouvernement méticuleux.
Il les élevait et les relevait, combattait en
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elles tout ce qm pouvait les a apetisser ». Et il leur recommandait le sUence qui était pour lui le suprême remède et refuge, le cloître facile et portatif dans lequel on peut toujours s'enfermer. Despotique et séduisant jusque dans le reproche et le blâme, il rendait la contrition désirable et dorait la pénitence.
La manne et le miel coulaient de sa bouche et de sa plume.
Par-dessus tout, il connaissait les princes et les femmes, sur lesquels il aurait pu fournir à La Bruyère des observations et des traits, et, sans verser dans l'amertume, il n'était cependant point dupe des hommes, principalement au déclin de sa vie, qui eut la tristesse d W soir sans rayons, a Je suis, écrit-il alors, dans une paix sèche, obscure et languissante, sans aucune vue d'avenir en ce monde, avec un présent insipide et souvent épineux... »
Plainte que l'on pourrait rapprocher du cri de M°^^ de Sévigné : « Tout ce que je fais m'ennuie 1 Tout ce que je ne fais pas me tourmente I 2>
On voit alors, à regarder de près Fénelon
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et à se lier avec lui, que sa légendaire dou oeur n'était pas de la mollesse native, un( onction banale et naturelle, mais bien plutôi de la violence domptée, de la fougue maîtrisée, raisonnée. Il avait dû mater en soi un duc de Bourgogne; il avait su mourir à ses ardeurs, à ses passions, et c'est ce qui donna plus tard à sa sagesse, à son calme, à sa prudence, à sa grâce et à son enjouement un dessous de résistance et de solidité sans lequel il n'eût pas été le courageux auteur de la Lettre à Louis Quatorze, l'éducateur de fer et de velours, ce grand homme maigre, enfin, dont Saint-Simon nous dit que « le feu et l'esprit lui sortaient des yeux comme un torrent ».
GASTELNAU
(( Gastelnaul C'est un nom ancien qui » évoque pour moi des images de soleil, de » lumière pure sur des hauteurs, de calme )) mélancolique dans des ruines, de recueille- » ment devant des splendeurs mortes ense- » velies depuis des siècles.
)) Sur une des montagnes environnantes, » ce vieux château de Castelnau était perché, » découpant en Tair l'amas rougeâtre de ses » terrasses, de ses remparts, de ses tours et » de ses tourelles. Du jardin de mon oncle, » on le voyait passant sa tête lointaine au- » dessus des cours d'enceinte.
» ... Et. à présent que je le remets à son vrai
sis LA TIB GOURANTE.
1» point» le regardant en souvenir avec mes | » yeux qui ont entrevu toutes les splendeurs I )) de la terre, je continue de penser que ce | )) château enchanté de mon enfance était | )) bien, dans un site charmant, un des plus j )> somptueux débris de la France féodale. » |
Ainsi s'exprime — vous l'avez déjà re- \ connu à la mystérieuse grâce de son style?
— Pierre Loti dans le Roman d'un Enfant, ce pur récit oii il a versé, et comme distillé, goutte à goutte, les tendres confidences de son esprit et de son cœur c[ui s'éveillaient au spectacle exaltant des choses. Et ce château qui, du fond de l'Espagne de sa première jeunesse, lui a laissé une si magique impression, j'ai eu la fortune d'y recevoir souvent la plus amicale des hospitalités.
Je ne sais si le petit Viaud, depuis les jours heureux où il grimpait aux arbres — c'était déjà presque des mâts I — est jamais retourné dans le jardin de son oncle. . . mais s'il y revenait à présent, comme il trouverait Castelnau transformé, ressuscité, relevé de ses cendres!... Ayant toujours, sans doute, sa
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pathétique architecture de ruines, son front balafré, sauvage et chevelu, ses lèpres de mousses, sa cotte de mailles de lierre, sa fraise de créneaux déchiquetés et son grand manteau du Temps, couleur de murailles...
mais un Castelnau ranimé, conservé, paré de vignes et de feuillage, dont le squelette est à demi* drapé par toutes les plus belles étoffes de verdure, d'où les pigeons ont chassé les hiboux, prolongeant, enfoncé jusqu'aux genoux dans les raisins et les fleurs, sa pacifique longévité de pierre, la seule qui lui convienne et qu'a su lui rendre, avec un soin filial et pieux, la compétence la plus avisée et la plus prudente vénération, un autre enfant de ce pays, Tartiste aimé que Paris applau* dissait hier encore, M. Mouliérat, devenu depuis plusieurs années le châtelain recueiUi de cette merveille.
C'est à la lisière septentrionale de l'ancien Quercy , tout près des firontières actuelles de la Gorrèze et du Lot, que s'élève Castelnau , le plus robuste spécimen de l'art militaire au moyen âge que nous possédions peut-être en France.
Si4 LA YIB GOURANTE.
Forteresse avant tout, il dresse, sur le plateau qu'il occupe et coiffe, ses nombreux étages de remparts et de tours superposées, rouges de cette chaude carnation d'ocre et de cuivre que devait avoir, sous la calotte étroite et brûlante du casque, le visage de Boabdil. Je n'essaierai pas de vous le décrire, il y faudrait des pages et d'abord une érudition qui me manque.
Songez seulement qu'il s'agit là d'une place de guerre ayant l'importance de Pierrefonds, avec ses trois enceintes triangulaires, sa chapelle, sa chambre des morts, ses terrasses, fossés, cachots, oubliettes, son tour de créneaux de un kilomètre, ses souterrains, ses écuries pour cent chevaux, ses cuisines, logements, magasins et fours où l'on cuisait le pain des soldats. G^est une petite ville.
Tous les caractères des diverses époques y sont représentés et tracés dans la pierre, depuis le byzantin de la fin du onzième jusqu'au style du seizième. Et quant à l'histoire de Gastelnau, elle se boucle et se noue par les plus fortes et lointaines racines au roc de la
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province et aux entrailles de la terre française.
Elle part du onzième siècle avec le premier baron, Hugues de Castelnau. Guerre des Albigeois, cycle de crimes, d'inquisition, d'apostasies, luttes et sièges, autodafés de moines par centaines, puis la désastreuse épopée des guerres décent ans, l'occupation anglaise et le traité de Brétigny qui impose au roi Jehan l'abandon de Cahors et du Quercy livrés en pâture au léopard.
Ce fut l'âge héroïque de Castelnau. Il ne se soumet pas, il veut rester Français. Trois ans auparavant, le pape Innocent VI avait promu à l'évêché de Cahors Bégon de Castelnau, qui avait la permission de célébrer la messe avec son épée et sa bourguignote posées sur l'autel. Mais comme l'Anglais tenait la ville, Bégon refusa d'y entrer... quia nec se Anglo permittere, nec sub hostilijvgo op^ pressant vrbem videre posset.
Enfin, après quatre ans de cet exil volontaire, l'heure sonna où il put chasser l'enva- Wsseur et prendre, à cheval, possession de
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son évêché, ainsi qu'il est relaté dans les Registres avec une concision sonore : Lou dotixé de noubembré dé lan 1370 Bec de Castelnaou intrec à Caou.
Les Castelnau devaient encore, le siècle suivant, vaincre et repousser Téternel ennemi. Puis, au début du seizième, ils s'éteignent, et leur dernier rejeton donne ses biens à Pons de Gaylus. Presque par miracle, la terrible et compromettante forteresse est, au XVII' siècle, épargnée ou ignorée par le cardinal de Richelieu, qui ne contemplait pourtant pas d'un œil bienveillant ces sortes de refuges « propres à devenir un boulevard pour les religionnaires », et elle échoit en 1706 à la maison de Luynes, où elle reste jusqu'en i83o, après avoir traversé, sans en souffrir, les orages de la Révolution.
Tout cela représente des douves de sang, beaucoup d'amours, de gloire et de fumée, de hauts faits et d'horreurs, au total le plus magnifique néant : celui du Passé.
Aussi, quand après avoir parcouru les vastes salles, les galeries, les couloirs et les
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appartements remplis de meubles et d'objets d'art qui ne seraient pas déplacés à Gluny, on vient s'accouder au parapet du rempart extérieur planté de vieux noyers entre lesquels, dans rherbe qui fait songer à « rherbe verte » de la chanson de Roland, sont posés des chapitaux et des fragments de mâchicoulis et que Tœil plonge à perte de vue sur l'admirable panorama qui se déroule tout autour du château, à vingt lieues à la ronde et auquel seul celui de Sainte-Odile en Alsace peut être comparé, on est aussitôt saisi et prisonnier d'une émotion qui vous retiendrait là des heures, l'esprit submergé de pensées et de rêves.
Imaginez des étendues de plaines, riches et grasses, que coupent des haies d'arbrisseaux et des barrières de peupUers, une vallée immense, profonde, aimable et grandiose, verdoyante de toutes les gammes chromatiques du vert, s'élevant peu à peu sans secousses et par mamelons embaumés de vignobles jusqu'à un cercle de montagnes dont les cimes inégales, chevauchant les unes sur les
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autres, vont expirer et se fondre dans les vapeurs bleues et indécises de Thorizon.
De toutes parts, des bois qui semblent le dôme d'un gros arbre et des forêts, la couronne d'un petit bois, et sur ce gigantesque plan d'un relief délicat, pittoresque et varié à l'infini, la Dordogne, la Gère, la Bave, naïades changées, aux temps fabuleux, en rivières, se suivant, se croisant, se fuyant, jouant entre elles à cache-cache à travers les frondaisons et les replis du sol comme de grandes guivres d'argent sur du velours et du brocart d'émeraude. Puis, des maisonnettes, de hautaines masures gasconnes, les gentilhommières des Cas tel-Jaloux, des toits bruns couleur de béret, des murs étincelants de lumière, le bétail de Lilliput, des villages de jouets de Nuremberg que le premier coup de vent va balayer, et trente clochers qui, chaque jour, font résonner trente Angehis dans la vermeille mélancolie du soir.
On peut demeurer là bien longtemps, émigrer aux âges révolus où ce décor était pourtant le même qu'aujourd'hui, suivre dans le
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ciel un galop de nuages caparaçonnés d'argent, relire un chapitre de Saint-Cendre, évoquer les âmes en peine d'autrefois qui vont revenir tout à l'heure sur les ailes de taffetas des chauves-souris voleter et gémir autour des arceaux rompus.
Cependant, les vallons s'effacent, inondés de brumes, voici le moment de repasser le pont-levis. Mais à peine s'est-on retourné que la splendeur nouvelle du tableau vous arrête et vous arrache un dernier cri.
Quand, en effet, sur la pourpre et le sinople du couchant^ on a vu se profiler une seule fois Gastelnau, poème en granit de la Légende des Siècles, flanqué de ses onze tours au-dessus desquelles guette toujours, avec son lanternon sur l'oreille, le donjon carré de cinquante mètres de jet qui ne signale plus que l'apparition des étoiles, quand on a regardé, le cœur battant, s'éteindre peu à peu, à travers les colonnettes des baies romanes, les flammes courbées du soleil semblables aux dernières convulsions d'un incen- ^e bouté par des Jacques, on ne peut pas
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oublier ce prodigieux spectacle, on Femporte à jamais en soi peint en traits de soufre et en couleurs de feu.
Il y a plusieurs années, à cette même date, en septembre, parmi les nombreux voyageurs qui de l'étranger et des quatre coins de la France viennent visiter Gastelnau, un jeune homme se montra particulièrement ému et impressionné dès c[u'il eut posé le pied sur le seuil de la forteresse. Il voulut la parcourir de fond en comble, se fit tout expliquer avec un désir et une joie insatiables ; il se rua par les cours, il monta comme à l'assaut jusqu'au faite du donjon, descendit aux oubliettes, entra sous les murs du château, dans la « prêtrerie », l'humble collégiale où il s'agenouilla quelques minutes près des stalles du plus bel art du quinzième.
La vieille place le captiva l'après-midi entier, tour à tour loquace et pensif. Il ne pouvait plus s'en aller, il avait l'air de se sentir un peu cousin du géant de pierre. L'admiration éclairait son énergique et doux visage et des éclairs passaient dans ses yeux bleus
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quand il touchait et flattait de la main les créneaux marqués encore de poix qui avaient essuyé tant de batailles.
Il apostrophait avec une juvénile ardeur les amis qui l'accompagnaient, il leur soufflait son enthousiasme, leur annonçait sa ferme résolution d'écrire une histoire de Gastelnau qui serait une étude de Tart de la fortification militaire au moyen flge. Il faisait ces projets dans la grande salle des États, le front baigné par la lueur du vitrail, et il partait en s'écriant : « Je reviendrai, d
Il ne revint pas. Quelques mois après il reposait pour l'éternité dans les cryptes de Dreux. Il s'appelait Henri d'Orléans.
LES VILLAS D'ALESI
Gap d'Ail.
J'appelle ainsi les innombrables maisons blanches de la côte d'azur qui, sur le boulevard maritime déroulé de Saint-Raphaël à Menton, s'étagent entre l'eau de saphir et le ciel de turquoise^ parmi les pins précurseurs de l'Italie. Elles ont l'air, ces villas du Désir et du Rêve, d'avoir été disposées et placées là exprès par la main de ce prestigieux enchanteur qui a dérobé un de ses rayons au soleil de la Riviera et depuis plusieurs années éclaire et réchauffe en plein nord — d'un peu de midi — nos tristes murs de geôle.
Toute cette région n'est qu'une vaste et incessante affiche d'Hugo d'Alesi.
LES VILLAS d'aLBSI. 953
Et ce ne sont point là des maisons ordinaires, comme celles que l'on voit ailleurs.
Elles n offrent pas cette solidité un peu lourde et honnête des demeures assises, des gentilhommières de lointaine noblesse, des familiales constructions de nos provinces où Ton devine qu'ont coulé pacifiquement sur les anciens parquets cirés des générations lentes et fidèles. Rien de religieux, de profond ni de grave n'émane de leur personne de pierre ou de marbre étincelant et crû. Pas de passé ni d'ancêtres dans leurs ruines récentes. Leur manteau de lierre n'est drapé que de la veille. Elles ont des histoires, pas d'histoire.
Ce qui les distingue c'est un je ne sais quoi de factice, de hâtif et d'artificiel. On dirait qu'elles ont été bâties en quelques heures ou apportées de nuit toutes faites et équipées en un clin d'œil, au sifflet du machiniste, comme un décor, dans le site pittoresque, choisi, bien orienté. Elles ont l'aspect de pavillons de théâtre chaudement brossés, éclairés à la grande herse, et l'on verrait soudain, à la brise méditerranéenne, trembler
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leurs parois comme la toile peinte sur le châssis d'un portant, qu'on n'en éprouverait pas trop de surprise. Brusques envies, coups de foudre de voyageurs, caprices à forfait... toutes ces villas, nées d'une fantaisie de millionnaire, d'une impatience d'amoureux ou d'une dernière volonté de phtisique, ont été vite échafaudées pour des gens qui attendaient, frémissants, pressés de jouir, qui n'avaient que de l'argent à perdre, mais pas de temps.
De là cet indéfinissable sentiment à' éphémère attaché à elles toutes, même aux plus somptueuses. Elles ne prêtent que des chambres à la journée, des lits de passage.
Ce sont des haltes, des « rendez-vous » de santé ou de plaisir, comme on a des « rendezvous de chasse ». Une « saison » compte pour une année. Les locataires ne semblent avoir signé qu'un petit bail et sont absents de longs mois, ou bien partis tout à coup pour l'autre, l'éternel Midi où tout le monde finit par aller. Les écriteaux de bois, balancés aux grilles, répètent alors leur mélanco-
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lique refrain : « A vendre 1 à louer I » Et un jardinier poli fait visiter, ouvre les persiennes... cueille et oflTre une rose...
Ahl cette tristesse caressante et cruelle, et d une amertume délicieuse que dégagent par les après-midis de flamme et de clarté les villas assoupies, que de fois je Tai laissée à plaisir tyranniser mon cœur I
Je repeuplais ces maisons à terrasses des êtres d amour, de luxe, de beauté, de souffrance aussi, qui les avaient remplies un moment. Au tronc de cuir des dattiers, je suspendais à nouveau pour la dormeuse le hamac à crinière de soie ; j'étendais avec précaution le châle sur les genoux de la frêle malade, assise immobile et les mains jointes en face de la mer ; j'envoyais les enfants, qui ne savent encore rien de la vie, jouer au jardin. Je me perdais en rêves de toutes sortes.
Je m'imaginais être le roi, toujours jeune et pourtant séculaire, le monarque apitoyé de ce pays vermeil, et j'étais las et harassé des douleurs dont mon royaume était, depuis si longtemps, le théâtre insensible. L'écume des
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molles vagues me semblait faite de toutes les larmes versées sur mes rives. Je soupirais avec le poète :
Hélas 1 que j'en ai vu mourir de jeunes filles!
et mon empire de petites mosquées futiles, de villas de plâtre, de faïence et de marbre, mes karamanies de laine en gazon et mes aubussons de fleurs vives, mes bosquets de citronniers, mes labyrinthes, mes vergers des Hespérides, mes forêts de palmiers et d'aloès, les mosaïques de mes parterres, mes pics de grès rouge et mes frais vallons mouillés de sources n'étaient plus, à mes yeux consternés, qu'un immense campo-santo, paisible comme un cimetière arabe, où les pigeons viennent entremêler leurs ailes et roucouler sur la pointe des cyprès.
Je n'étais plus content d'être roi ; j'aurais volontiers jeté dans les flots mon sceptre en racine d'olivier et ma couronne aux fleurons de violettes sauvages.
Et puis je songeais que cet Éden n'avait
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peut-être été créé si magnifique et ensorceleur que pour mieux apaiser les souffrances crédules qui venaient essayer de s'y guérir, pour sourire avec une grâce plus attendrie à tous ceux qui pleuraient, leur être un spectacle — adorable et désarmant — de consolation, d'ivresse et d'espoir, leur donner jusqu'à la dernière palpitation, à force d'aromes, d'effluves, de senteurs et de câlineries embaumées, l'illusion de la vie et de la délectable jeunesse.
Ici, en effet, se déroule et resplendit le royaume chatoyant des fleurs, celles qui rampent, celles qui grimpent et enlacent, celles qui retombent et aussi celles qui n'ont point d'odeur, mais dont la vue seule équivaut à un parfum. C'est la terre promise de tout ce qui butine, le paradis de l'abeille et du papillon, le Ghanaan des lourdes grappes.
La fleur jaillit partout, aux jardins, auxter- ^sses, aux espaliers, à la rampe du balcon et ourles poutrelles de la pergola, dans la plaie du vieux mur et au feutre du mendiant, sur 'a voie du chemin de fer, entre les rails, au
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bord de la route enfarinée, jusqu'aux fentes du roc lavé par la bave marine.
Toutes les espèces sont représentées en ce lieu de délices, tout le Gotha des roses, toutes les tribus d'œillets à l'odeur espagnole^ simples, doubles, triples et panachés, tous les clans de giroflées, d'héliotropes et de verveines, tous les bleuets qu'on dirait des duvets de ciel, toutes les pensées de satin soufre et de sombre velours, si nombreuses que les livres de messe du monde entier ne sufiKraient pas à les contenir, prisonnières desséchées, entre leurs feuillets. La fleur abonde, foisonne, se multiplie, génération spontanée, incessante. H semble qu'on ne sache qu'en faire, on la prodigue, on la gaspille. Elle est au corsage, aux doigts, auxrobesdefemmes, sur le bureau où l'on écrit et sur la table où l'on mange, aux coussins de la calèche et dans les filets du wagon. Des fleurs encore, et toujours...
Cette contrée n'est qu'un palmarium et qu'une serre dont un génie vient d'enlever, dans un brusque coup de vent de son aile, la toiture et la carapace de vitres.
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II est donc naturel que le pays des fleurs soit celui de l'amour. La fleur et l'amour vont ensemble et sont choses brèves. Mais toutes ces corolles qui durent si peu, toutes ces amours fanées si vite aggravent l'impression (Téphémère qui m'oppresse. Fugitives longévités I Que de serments n'ont même pas la carrière d'une rosel Le plus long baiser est plus court encore que « l'espace d'un matin ». Et cependant, qu'importe que soient si rapides les délices
des plus beaux de nos jours...
dès lors qu'elles trouvent ici leur divin assouvissement! Nulle part on n'aimera plus et mieux. Voici les blanches colonnes à chapiteau de glycines au pied desquelles ont été déjà poussés les plus tendres soupirs. Les plus douloureux sanglots d'amour..., ce sont ces rives qui les ont entendus et oubliés I Les plus étroits enlacements ont été protégés par le parasol de ces pins et les « mariages de minuit » n'auront jamais ailleurs un plus pur ciel de lit d'étoiles.
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Profitez donc et désaltérez- vous de l'heure, pauvres amants, pauvres malades, frères jumeaux de souffrance et d'angoisse, vivez en hâte aux terrasses des villas d'Alesi, pâmezvous de douleur et de joie, prenez-vous les mains, cueillez-vous les lèvres, couronnezvous de projets, étourdissez-vous de rêves, achetez des terrains au Gap Mirage, bâtissez sur les sables de l'avenir, soyez heureux un instant aux rayons du grand soleil d'or, aux nuptiales clartés de la fraîche lune. Car vos minutes sont comptées et tombent plus vite que pour d'autres au gouffre du Temps. Plus d'un ne verra pas se coucher l'astre qui le réchauffait à midi. Toutes ces choses ne sont si belles que parce qu'elles doivent passer et les paradis n'ont été faits que pour être perdus.
Aussi, dans nul autre endroit du monde la vie n'offre un tableau de plus pittoresque fièvre qu'en ce pays placé sous le double protectorat de l'amour et de la mort.
Gomme ils sont exigeants l'un et l'autre et ne regardent pas à la dépense, l'or tinte et ruisselle du matin au soir et c'est ici le
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Klondyke de facile accès où il ne neige point. Des extrémités les plus opposées de la terre un éternel désir y amène les hommes, une même ivresse les y égare un jour, une même lassitude les en détache un soir. Ce n'est pas — en dépit des apparences — un lieu de tout repos. Jusq[ue sous la fenêtre du mourant les passions y font du bruit. Le doux ckpotis de la mer est dominé par le tapage de la ville : coup de canon des régates, ronflement des guitares et pizzicati des mandolines, éclats des voix qui parlent et rient en vingt langues, romances italiennes des chanteurs populaires, cloches des hôtels, timbres des tramways, grondement et sifQet des trains que jette à tout instant par ses tunnels le flanc percé de la montagne, beuglements enfin de Tautomobile à la carrure de parvenu qui dérape en fracas dans une puanteur de poussière, de pétrole et de patchouli.
A l'heure oii le soleil disparait au ras des flots, quand le crépuscule vous pose dans le cou, derrière l'oreille, son petit baiser perfide et froid, le sage relève le col de son manteau
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et songe qu'il est temps de rentrer, qu'il serait dangereux de continuer la promenade. . .
Ainsi doit-on faire ici, au bout de quelques semaines. On touche brusquement le fond glacé de ces chaudes et vides délices. Le frisson vous saisit. La sécurité physique et morale n'est point sur ces côtes de Gircé.
On les quitte donc sans hésitation, mais pourtant avec un regret.
On se dit tout bas qu'on y reviendra.