LES LITANIES DE L EAU
de Macbeth. Eau des prisons et des cachots, eau de la cruche et du pain sec, eau bue sans verre I
Eau du bourreau, de Téchafiiud, eau des pleins seaux I
Eau de la douleur, pleurs, sanglots, larmes des amants et des mères, sueurs d'angoisse et d'agonie.
Et finalement eau des morts, eau qui les lave et les bénit... Toutes les eaux.
Je ne pense pas qu'il y ait deux morales, une pour la ville et une pour les champs, celle des rues et celle des bois, mais je suis au moins certain qu'il y a deux verdures :
celle de Paris et celle de la campagne, parce que je viens de les contempler, de les respirer, toutes deux, à quelques heures d'intervalle, que j'ai pu, sans parti pris, avec calme et à œil reposé, en noter les différences de couleur, d'aspect et d'expression, les nuances de parfum, les oppositions de ton et de caractère. Aujourd'hui c'est pour moi une certitude acquise — et dont j'avais bien un peu, je vous l'avouerai, depuis que j'ai appris à
aimer le vert d'amour tendre, un secret pressentiment — que deux arbres de même espèce, l'un parisien, l'autre angevin ou normand, ne se ressemblent en rien, des pieds à la tête, surtout à cette attachante et délicate époque de l'année.
Oui, en effet, des lieues les séparent...
On ne quitte guère Paris à la fin du mois de mai. Quelquefois, pour ses intérêts, rarement pour son plaisir. A-t-on si grand tort?
Qu'irait-on faire, je vous le demande, en cette solitude des champs P Se poisser les doigts à la gomme du bourgeon ? Voir pousser l'herbe ? éclater la capsule des premières fleurs P mourir la pervenche? naître le lilas? perler la clochette de nacre du muguet et jaillir du fourreau le sabre de l'iris à la garde héraldique ? Passe-temps de gueux, de poète ou d'original à l'âme bocagère !
La mode, enrubannée de soie et coiffée de roses artificielles, la mode qui asservit si aisément nos libertés, ne dit pas d'ailleurs un mot de ces choses dans son programme bourré de vent. Elle nous enjoint de savou-
rer sur place avec avidité le printemps de Paris... nous le savourons et je n'en médis point. Je connais trop, pour l'avoir éprouvée jusqu'à l'exquis, toute l'ensorcelante séduction de ses charmes.
Un matin d'avril vous êtes sorti, sans penser à bien, fort éloigné de la surprise qui vous guettait en embuscade, à la porte. Aux premiers pas, sur le trottoir, tout vous a parlé, la brise tiède, le rayon de soleil, la bande blanche et rouge du store, tout vous a dit (( la nouvelle ».
Vous avez levé la tête pour regarder bien haut, la main au-dessus des yeux... Non, eUes n'étaient pas encore là, mais on les sentait prochaines, on avait l'illusion d'entendre déjà leur sifflement batailleur et joyeux... Il y avait des hirondelles dans l'air. Vous aviez trop chaud : vous avez retiré votre pardessus pour le porter avec désinvolture sur le bras. Un homme en chapeau de paille qui arrosait a failli vous inonder... vous avez ri... Les voitures étaient découvertes. Toutes les plus jolies femmes de Paris, ce matin-là — ren-
contre étrange — se sont, comme par hasard, trouvées sur votre passage, et plusieurs vous ont regardé d'un petit coin d'œil qui déclarait : (( Pas mal du tout. » L'ami que vous avez croisé a décidément un peu vieilli cet hiver, tandis que vous vous sentez, en toute franchise et sans complaisance, Tesprit et le cœur de vos anciens vingt ans ! Et vous voici dans les Champs-Elysées I Tout y chatoie, dans lallégresse du bruit et du mouvement.
Des visages aimables, des étoffes claires, de larges et vaporeuses ombrelles, champignons de tulle poussés en une nuit, sages cavaliers au pas, jouant du mors, lourdes et souples autos volant vers le Bois avec des voiles de femmes flottant comme des fumées. Vous vous arrêtez près des jets d'eau du rond-point où dansent des poussières d'arc-en-ciel, et vous pensez, à la vue de tous ces arbres, alignés de la Concorde à l'Étoile, poudrés à l'infini, d'un soir à un matin, comme d'une ^réchale d'émeraude, qu'il n'y a pas de plus belle, de plus impressionnante verdure ^u monde que celle de Paris.
a'jS LA VIE GOURANTE.
frère et ami Bazin pour vous en énumérer tout bas, feuille à feuille — comme une miraculeuse histoire contée en forêt — les chastes et ravissantes beautés I
Les premières taches vertes ont franchement paru dans nos jardins à Paris, que c'est à peine à dix lieues de là si le bourgeon se risque à montrer sa pointe d'asperge ; et cela s'explique tout seul. A Paris, on est toujours plus pressé. On veut arriver premier, — bon premier ou mauvais, peu importe, — mais premier. On exige, dans tous les genres, la primeur de toutes les floraisons. La province n'est servie qu'après, en seconde édition.
C'est pourquoi le plus chétif arbuste Bas^ tille-Madeleine qui se respecte ouvre prématurément tout grands, aux derniers jours glacés encore d'avril, ses éventails de papiers vert-pomme. Il fait du journalisme à sa façon, de l'avant-printemps.
La campagne, moins <( dans le train », qui a devant elle plus d'espace et de champs, plus patiente parce qu'éternelle, autrement sûre d'elle-même et de sa force, ne met pas
LES DBUX TBRDUBBS. «79
ainsi, à l'étourdie, en une nnit, tontes voiles dehors. Nourrie d'expérience, elle sait que la sève ardente de Paris n'est que d'une heure, que sa fièvre verte tombera en quelques jours, qae son printemps un peu factice n'est pas de tout repos, et que les feuilles- sœurs de la capitale seront rapidement flétries, brûlées, lamentables et passées de mode, alors que les siennes s'épanouiront, et pour des mois, dans une saine et durable splendeur.
Aussi elle ne se presse pas, parce que rien ne la presse. Elle procède avec recueillement et réflexion, elle soigne sa palette et prépare petit à petit ses efiets.
Les verts timorés qu'elle broie d'abord sont dune déconcertante modestie. C'est moins quun feuillage, plus qu'une vapeur, une sorte de buée à la Corot, mollement verdâtre, qui flotte à travers les bois et semble l'âme éparse de la rivière. On cherche d'instinct sur les prairies de l'aube une ronde de nymphes aux pieds nus. Les peupliers trop clairs, légers et frisquets, se retiennent, l'acacia ne se prononce pas, les pommiers hésitent
aSo LA VIS GOURAIfTB.
à sortir de l'écrin leur parure de mariées, et les saules dont les chevelures mythologiques commencent seulement à pendre, rappellent à nos mémoires d'écolier, avec leurs moignons gauchement fleuris, quelque métamorphose du sensuel Ovide.
Puis ce soupçon de frimas végétal s'accentue, se précise, la feuille sort, éclate hardiment, avec une impétueuse et joviale crudité. Tous les verts têtus, et différemment assortis, de Mai, purs et durs à la fois, innocents et loyaux, crient et rient à la lumière et sous le fouet des giboulées. Une exubérante ingénuité les avive, les colore. Ils se permettent au nom de Daubigny et de Ghintreuil d'incroyables arrogances de ton et des audaces de langue verte, qu'heureusement ils ne pourront soutenir que quelques semaines, et c'est grand plaisir de les voir, enfin déchaînés, se battre entre eux et se raccommoder, depuis le vert naïf de l'herbe tendre, le vert taquin et pointillé de la haie, jusqu'au vert immuable et philosophe du sapin qui se moque de la neige. Le marronnier, en pein-
LES DBUX VERDURES. aSi
ture d'aquarelle, agite à la brise ses feuilles retombantes en forme de chapeau chinois, remettant à plus tard sa splendide palme en forme d'étoile et ses plumets de grenadier.
Le pré, piqué de pâquerettes, donne des aunes de velours à la dent du mouton et aux grosses lèvres du bidet velu en liberté. Le hanneton en chocolat se cramponne au panache du lilas blanc. Verdure de la campagne. Autres délices, plus sincères, plus honnêtes et plus fortifiantes que celles qui nous viennent du rapide feuillage des villes 1 Mais que ce soit ici ou là, à Paris ou aux champs, il n'en reste pas moins que le vert est la reine de Saba des couleurs. Ce n'est, en effet, ni le rouge du sang, des flammes et de la guerre, ni le jaune de l'or et des blés de la paix que nous exalterons, si merveilleux soient-ils : c'est le vert... et je souhaiterais pour un instant avoir la subtile et noble éloquence de Ruskin, ses images ingénieuses de vieux sorcier de la Nature et sa pittoresque poétique pour justifier ma prédilection.
Le vert captive les yeux, les rafraîchit, leur
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jette un sort divin, étanche leur soif éternelle, apaise les tumultes de Tesprit et les tempêtes du cœur ; il tamise l'infini du ciel ; il caresse et berce la mélancolie, et verse inépuisablement à l'homme l'Espérance dont sa couleur est le symbole. Il est évocateur de sieste, de sommeil et de mort reposante.
Mahomet en avait teint l'orageuse soie de ses étendards et le vélum immense de son paradis.
Et tous les verts sont déUcieux, celui de la grenouille, de la sauterelle et du scarabée ; le vert d'une gargoulette du Midi, de la jupe d'une fille du Tyrol ou d'un caparaçon marocain, le vert d'un sceptre de jade, du saule d'Alfred de Musset, celui des faïences persanes, celui d'un turban de fakir... et cent autres... mille autres...
Mais celui qui, pourtant, les passe peutêtre tous, c'est, en mai, le vert d'un clos normand, où danse un veau roux, un peu frisé.
Vous soupirez — me dit le vieillard — et vous vous plaignez de ce que, chaque été vos vacances ne vous profitent pas, ne vous servent de rien, que vous n'en retirez aucun bénéfice, physique ou moral, et que même après plusieurs mois de fiévreux séjour à la mer, aux champs ou sur la montagne, vous rentrez dans votre Paris annuel, sous le linceul de brume de la fête des Morts, aussi las et découragé qu'avant le départ. C'est votre faute. Vous omettez de faire vos devoirs de vacance. Tout âge a les siens. Vous avez des devoirs de vacances à remplir, très importants. Ils sont au nombre de trois.
a84 LA VIB COUaANTB.
Le premier c est de redevenir enfant.
On n'est homme, Traiment homme, qu'à cette condition, de temps à antre, de se résoadre à FoubUer. Esto vir ; esta puer.
Henri le Béarnais ne lut un grand Roi que parce qu'il savait, à certaines heures, se mettre à quatre pattes et se laisser chevaucher par les plus aimés et les plus petits de ses sujets. Rien n'est aussi fécond en heureux résultats que ce rajeunissement volontaire.
Ne m'objectez pas que l'entreprise est difficile — pour ne pas dire impossible — que l'on ne se « juvénilise » pas plus à son gré l'esprit et le cœur que le visage. Il est très aisé de faire aux pays d'Hier matin cette jolie excursion en arrière que je conseille. C'est la partie de plaisir la plus attachante et la moins coûteuse, d'où l'on revient chargé de bouquets d'impressions.
Brusquement s'interrompre, tourner le dos à l'avenir et rétrograder vers son passé, redescendre jusqu'aux barreaux du bas de l'échelle branlante dont on occupe déjà le milieu ou le haut, s'apphquer à redevenir le
LBS TROIS DBTOIBS. a85
petit être aux naïfs élans, d'ardeur joyeuse, curieuse, ingénue et tendre, que nous étions à une époque si courte, qui nous paraissait si longue I Apporter aux choses Tentrain neuf et le goût d'une intelligence aux vivacités en éveil, toutes frémissantes; écarquillerà nouveau les yeux, comme si l'on n'avait jamais rien vu ; ne plus savoir ce qu'on sait, c'est-àdire qu'on ne sait rien ; détendre ses nerfs, déplisser son front, chasser les graves pensées d'intérêt, les nobles calculs d'affaires et d'argent; suspendre ses haines, reculer ses amours, donner congé pour trois mois à ses ambitions, dépouiller le vieil homme affreux des villes , et se mer, s'enfoncer la tête lapremière dans le tas de foin grisant et doux, dans les meules de ses anciennes années. . . voilà un simple effort qui déjà donne au centuple sa récompense, un acte d'humilité dont on a le droit de s'estimer fier. Et la meilleure manière de se rajeunir à fond, c'est de vivre le plus possible avec les enfants — les vacances en sont pleines ! — de les aimer, de les étudier, d'être leurs élèves en nous en constituant les maîtres.
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de se baisser jusqu'à eux au lieu de les vouloir hausser jusqu'à nous, de rire avec eux et comme eux de tout et de rien, déjouer leurs jeux, partager leurs menus soucis et leurs gros chagrins, et courir, s'asseoir par terre et se rouler dans Therbe... Il faut remettre notre grande enjambée , molle et incertaine, à la mesure de ces alertes et impatients petits pas, percevoir le battement des cœurs rien qu'en tenant les mignonnes mains et avoir alors la sensation que c'est nous, redevenus bambins, qui posons notre menotte dans la robuste paume d'un frère aine. De même aussi le collier de leurs bras à notre cou et le baiser de leurs lèvres toujours offertes, nous rappelleront le temps où nous étions prodigues de ces pures caresses.
NonI vous n'imaginez pas les délices de ce pèlerinage à Notre-Dame de l'Enfance I Chaque année, je m'y entraîne avec une ferveur égale. Au sens exact du mot, je recommence ma vie, je me refais, au contact de cette jeunesse, une virginité momentanée et une âme que je crois toute fraîche. Un sang
plus vif circule en moi. C'est le miracle de la transfusion. Avec mes petits cadets, je mène l'existence buissonnière, qui ne dure, hélas! que le temps des vacances; je coupe des badines, je sculpte des cannes et taille des sifflets, je construis des forteresses de terre et des châteaux de cartes, je souffle des bulles de savon, j'effeuille des pâquerettes, je pose le morceau de sucre sur le nez du chien, je verse du lait au chat dans la soucoupe et j'embrasse l'âne sur le front. Je relis les contes de fées et Peav-d'Ane^ ou quelque chef-d'œuvre, niais et divin, de la Bibliothèque rose. S'il pleut, je me fais exprès mouiller, tête nue, et nous rentrons nous sécher à la cuisine, où flamboient les casseroles de pourpre et d'or.
Le soir, après dîner, je raconte avec courage des histoires de voleurs, et la nuit tombe à peine que je tombe aussi, à l'heure grise du marchand de sable.
— Le second devoir?
— Regarder hors de soi. Mener une vie extérieure.
L'obligation où nous sommes, presque tous, de consumer dans l'atmosphère desséchante des cités les trois quarts de notre temps, ne nous laisse que peu d'heures à consacrer à la nature. Utilisons et embellissons pleinement ces rapides loisirs. La nature est le remède et le refuge. Elle ne trompe pas, ne ment pas, elle écoute les confidences, les cris et les plaintes de Thomme, garde ses secrets et sèche ses pleurs aussi vite que la pluie et la rosée; elle le berce, l'apaise, l'endort et le console. Elle développe et nourrit en lui la puissante et régénératrice faculté d'admirer. Tant qu'on admire, on croit, on espère, on est heureux. Or admirer la nature c'est forcément l'aimer, et l'aimer d'une feçon toute particulière et privilégiée , l'aimer du plus égoïste et du plus facile et du moins fatigant des amours, celui qui consiste à ne rien donner et à tout recevoir. A ceux qui Taiment, la nature se Uvre entière, sans se faire payer.
Gratis, elle procure à ses fervents les plus pures, les plus extraordinaires félicités esthétiques, les plus magnifiques spectacles et les
plus harmonieux concerts. Elle nous rassasie, nous abreuve, nous sature, nous inonde et nous accable de beauté. Elle nous ouvre à deux battants les bois qui sont ses églises, les forêts qui sont ses cathédrales avec leurs nefs, leur transept, leurs autels de granit, leurs tapis de prières en mousses, leurs vitraux en bleu de ciel dans Togive des branches, les grandes orgues du vent dans les futaies.
Elle dresse pour nous la montagne, permanent hosannah I immuable et visible excelsior, les pics neigeux, où tournoient les aigles de Tlnspiration , et elle déroule jusqu'aux plus extrêmes limites de l'horizon la vaste mer, la flaque d'infini qui embarque la pensée, prisonnière au port, pour les lointains et fabuleux voyages.
D'elle, de la nature, tout est vivifiant, merveilleux, pittoresque et suave ; les tableaux animés de ses aurores et de ses couchants, les rochers qui sont ses statues, le panorama — sans cesse renouvelé par les saisons — de ses campagnes, le plain-chant de ses aquilons à travers les pins, le murmure de ses
ago LA VIE COURANTE.
sources, les Pyramides et les Parthénons de ses nuages, le remous vermeil de ses blés, l'odeur de toutes ses odeurs, le parfum spécial émané de tous ses parfums. Approchonsnous. Elle fournit de tout : du grandiose et du familier, du majestueux et de l'aimable.
Feuilletons à tout instant le passionnant et miraculeux atlas peint des sept couleurs, et penchons-nous sur les cartes. Étudions le sol et le cours de Feau, ou plutôt, non, n'étudions pas ; regardons, contemplons, promenons-nous en joie dans le Jardin, dans ce qui nous reste encore du premier paradis, nous surprendrons la vie cachée de Tinsecte et FeiTort de germination du grain. Les nids vides et les nids pleins, la chenille et les papillons, Tétoile et le ver-luisant nous diront les choses qui ne sont dans aucun dictionnaire.
C'est ici seulement, dans ce radieux livre d'images, dans cette édition de luxe inépuisable, qu'elles sont imprimées en caractères éternels. Si nous savons apprivoiser l'arbuste et le caillou, charmer la plante rampante et
nous faire connaître du libre rameau, nous serons plus avancés et nous pénétrerons plus loin que les docteurs. Nous découvrirons la pensée intime des arbres, Thumeur particulière de chacun, la câlinerie romane8q[ue du saule, la sévérité huguenote du sapin, Fesprit causticjue du houx, la robustesse él^ante du bouleau, la majesté léonine du chêne et la roideur administrative du peuplier qui borde les routes départementales.
Nous nous enivrerons de tous les bruits de la nature et surtout de ses innombrables silences, plus nuancés et plus divers que toutes les teintes, silence des prairies et des océans, des vallons et des sommets, silence du soir et de midi, de Taube et du crépuscule, 6t silence des nuits de voie lactée. Nous lirons la chiromancie de la feuille, nous saisirons le furtif dialogue de Tabeille et de l'oiseau, nous prendrons de la fourmi une leçon de prévoyance et nous suivrons le cours ie dentelle de Taraignée. Notre esprit accompagnera le vol de l'alouette dans la lumière ^e l'idéal et redescendra dans le sillon véné-
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le poids de ses remords? vérifier ses impressions et ses souvenirs? opérer une savante et minutieuse visite de tout son matériel de route? s'enquérir si l'aiguille de la boussole continue de marquer franchement le Nord, là où vraiment il est? si rien n'est faussé dans les rouages de la Volonté? si le pur métal de la cloche d'avertissement qu'est la Conscience sonne toujours clair? Voilà le vrai « voyage autour de sa chambre ».
Après être redevenu enfant, après avoir vu, avec les yeux du dehors, tout ce qui est beau, on verra forcément mieux, avec les yeux du dedans, tout ce qui est bien. Pour avoir pénétré le sens de l'Art dans la Nature, on approfondira mieux le sens de la Vie dans l'Humanité. Nous serons ainsi, doucement et inexorablement, conduits au problème de la fin de nos destinées. Le résoudrons-nous?
Peu importe. Il est résolu d'avance, maigre' nous, en dehors de nous et sans nous.
L'homme peut frétiller tant qu'il lui plaît, il est dans les mailles, il n'échappera pas aux filets de Dieu.
Septembre ne jouit pas des faveurs mondaines autant que le vaniteux Août, son frère ^né. C'est cependant un mois charmant, délicat, de nuance indécise et rare, gris perle et vermeil. Il a la grâce des transitions heureuses. Il sent la pluie tiède et la fleur fanée. Quelque chose vient de finir, quelque chose va commencer. Il parle à mi-voix d'adieu, de réparation, de regrets. On y soupire, en regardant s'avancer pas à pas, sur l'aubusson des feuilles, le romantique automne.
Nulle part, mieux qu'à la campagne, Septembre ne répand sa suave douceur. Il la pro- ^gue aux humbles, passionnés de la nature,
agC LA VIS GOURANTE.
qui vivent en naïf contact avec elle, dont les grandes joies et les petits chagrins sont faits de la couleur du ciel, du souffle et de la direction du vent, d'une alouette qui chante, d'un fruit mûr qui tombe, d'une branche cassée.
Écoutez les candides ritournelles de Septembre. «
— Ahl comme les jours diminuent I — Hier encore il faisait si beau I
— Julie, vous me mettrez ce soir une couverture en plus. — Il pleut? Tant mieux, la citerne sera pleine...
Dans le sureau qui pleure ses feuilles voici, presque à portée de la main, que l'on aperçoit un nid, noir et vide. Personne ne s'en était douté. Si on avait sul Voyons-le!
On le prend avec précaution, comme s'il était plein de becs ouverts. Un papillon de nuit s'en échappe. Et il y a encore, au creux, de toute petites plumes, avec un brin de laine orange qui vient de la corbeille à ouvrage de tante Aglaé. Cependant il faut rentrer et bien essuyer ses pieds, car la pluie
resserre le faisceau de ses longues aiguilles. Immobile derrière la vitre où patine un moustique, le chat profond la regarde tomber, du même air égyptien qu'il observe les flammes de l'âtre, car il sait les secrets de l'eau et du feu, ce que dit le bavardage de la gouttière et le ronron des bûches.
Septeml^ donne au promeneur, dont il est l'ami, des spectacles d'une émouvante et rustique beauté.
Dans les chaumes, les femmes à petit bonnet et les enfants courbés en file à la ^ane lui offrent des Millet où l'Angelus tinte pour de bon. Je vous jure qu'il ne perdra pas son temps s'il passe un quart- d'heure à voir rentrer les blés. La longue charrette, attelée de ses six chevaux dociles, s'arrête et attend, devant chaque tas, que l'on charge les bottes liées. Les hommes, d'un geste vif et approprié, la jambe droite tendue contre le bois de la fourche, piquent et enlèvent prestement la gerbe qui, de loin, parait monter toute seule dans l'air du soir et prendre sa place au blond chariot. Est-ce le fouet du charre-
LA VIE GOURANTE.
lier qui clacpie avec cette force? Non. C'est le fasil d'un chasseur qu'on ne voit pas. Une automobile corne... et n'est plus qu'un voile de femme dans la poussière. Tout se tait.
Une caille rappelle.
Nous voici au sommet du coteau. Quelle vuel Hier, à cette même place, il y avait un jeune abbé qui lançait le cerf^lplant à une hauteur incalculable I . . . Où a-t-il appris cela?
Tout à coup le vent fraîchit, s'emporte et fait mugir sa sirène. Aux steppes du ciel galope une cavalerie de gros nuages. Les arbres affolés se tordent et s'agitent en criant : a Au secours! » Qui donc leur répond en l'air? C'est un parti de corbeaux qui lutte, enveloppé par la tourmente. Ils sont bien plusieurs centaines — claquant comme des drapeaux noirs — emportés, refoulés, charriés dans la nue. On entend leur croassement de guerre. Se roidissant contre les assauts de la rafale, ils s'ennoblissent de leur effort. A pareille distance, on ne distingue plus leurs pattes ridicules qu'ils tiennent ramassées, ni le bec de basse proie qui les aviUt, et ainsi
VUS par en-dessous, déployés à toute envers gure, les ailes battantes, presque retournées, pennes déchiquetées se découpant sur champ de suie, ils prennent tournure héraldique et blasonnent l'espace. Et Ton croirait presque un vol de grands-aigles de Prusse ou de Russie évadés de cette cage qu'est l'écusson. Bientôt vaincus, ils disparaissent, balayés comme des loques de papier brûlé après l'incendie. Trois gouttes d'eau, larges et dures. Les vents vont changer.
D'ailleurs, le couchant commence à mettre le feu à ses bûchers. Au ras de l'horizon les rouges et les ors jaillissent et se propagent. Le clocher officie, en chape de pourpre. Au ciel émerveillé des lueurs bleues, vertes, lilas éclatent, se fondent, pâlissent et rendent l'âme. D'où ruissellent ces averses de lumière? Quels volcans en Espagne vomissent ces laves d'opale, ces pluies de rubis, ces bouquets d'argent? Il y a des éruptions de phosphore, des Niagaras de soufre et des Mers-Mortes de sang rose. Puis, tout blêmit, s'efface, agonise et s'éteint. L'oiseau pressé
3oo LA VIE GOURANTS.
rentre vite au bois sombre. La triste loche en caoutchouc sort de terre, et le crapaud noctambule traverse avec timidité, par petits bonds, Tallée du jardin.
Plus rien ne bouge.
Il n'y a que la chauve-souris du grenier qui fait sa ronde habituelle en secouant son parachute en taffetas. Les enfants vont supplier que Ton raconte encore Thistoire de la jeune fille des tropiques endormie dans, un hamac et sucée au cou par un vampire... — Eh bien I qu'attend-t-on pour allumer la lampe ?
C'est le temps où le jardinier douloureux a le front ratissé de trois gros plis et ne cesse, la main coulée sous la casquette, de se fourrager la tête de ses doigts en pomme de terre. Il se tourmente. Son épais cerveau est encombré de paillassons primés et de plantsmodèles. Il s'absorbe à bien ramer ses tendres haricots, si fragiles! A l'avance il a calculé les semis de salade, la chicorée, la scarole, l'endive et la mâche « mal portée » qui est comme la laitue du pauvre. Il n*omet pas le chou-fleur et le persil. Son petit radis fera
SEPTEMBRE. 3oi
bisquer. Et à la seule pensée de la gelée blanche qui peut anéantir tous ces rêves il a les sangs qui se retournent.
S'il n'y avait encore que le potager P Mais les parterres dépouillés de leurs fleurs le réclament aussi I Les campanules et les œilletsde-poète n'arrêtent pas d'avoir soif. Il va falloir mettre en tas le gravier et tailler la haie « réglementaire d. Ahl qu'il voudrait bien être à la fin du mois, quand il pourra rabattre ses manches de chemise sur ses poignets et laisser ses arrosoirs faire les rentiers I
A cette idée, il rit tout seul à saint Fiacre, une brindille de rafia aux dents. . . Mais il n'a pas entendu venir, sur ses bottines de velours sans talons, la vieille dame qui le guettait, le malheureux! et qui le mène au .verger, presto, pour lui dire qu'elle n'est pas contente. Elle a ses gants de jardin dont l'index de la main gauche est éternellement percé au bout et entr'ouvert. Elle va devant par les allées étroites bordées de buis, en s'appuyant sur une canne-ombrelle, suivie du jardinier respectueux et qui souffre. Elle lui recom-
3o3 LA VIE GOURANTE.
mande, sans tarir, ses pèches d'automne, ses dernières prmies de plein-vent et surtout son grand espalier aux quatre cent dix-sept poires de beurré que se réjouit déjà de presser bientôt, une par une, son pouce diligent. — « Ce matin, j'en ai encore ramassé moi* même, vous m'entendez, SalomonP... trois belles « qui se mangeaient » .
Ahl les amusants contrastes qu'offre aussi ce mois étrai^e où se déchaîne la tempête des grandes marées et où l'on cuit les confitures I On a chaud et froid. A une demi-heure d'intervalle l'aiguille du baromètre saute de la pluie au beau fixe. Et même, certains après-midi, la canicule parait revenir. . . C'est simplement une journée de juin ou de juillet, inemployée naguère par distraction, que le dieu des saisons retrouve dans un coin et fait passer en retard, à l'ancienneté, pour qu'elle ne soit pas perdue.
Qu'on le veuille ou non l'on a des pensées spéciales, des pensées de Septembre, assorties avec cette époque mélancolique et nonchalante, à la fois rêveuse et un peu maus-
SEPTEMBRE. 3o3
sade. Car le cerveau, comme la terre, ne fournit pas à tous les knoments de Tannée les mêmes productions. Il a son calendrier de Flore. Et le choix des lectures se ressent également de cette chute de Tété. Les soirées sont fridches, plus longues, plus intimes, égayées de la première flambée de bois. On lit tard sous Tabat-jour, à moins que Timagination buissonnière ne vagabonde à travers les Septembres de l'histoire ou de la littérature. On situe volontiers en ces matinées fines quelques fables de La Fontaine, à coup sûr à Téquinoxe : Le Chêne et le Roseau, tout comme il n'est pas déplaisant de se figurer de préférence, devisant d'Epictète et de Montaigne sous les ombrages déjà disposés à jaunir, ces Messieurs de Port-Royal.
Mais la saison s'avance. Pour ceux que n'attend point de seigneurial château la cloche des vacances sonne la fin de la récréation.
Les écoliers sont pensifs. Les maîtres aussi. Dans les brumes froides et bleuâtres de la nuit l'éclat des étoiles tourne au givre.
Allons! Nous n'en avons plus pour long-
3o4 LA VIE GOUBANTE.
temps, sous le ciel couleur de limousine, à voir les sansonnets perches sur le dos des moutons. Bientôt on va fermer avec la grosse clef la porte de la barrière qui donne sur la route. Justement, voilà encore les gamins du bourg qui ont gribouillé dessus des dessins à la craie I — Non. Moi je sais que c'est un chemineau qui, avec un morceau de marne, a tracé un signe mystérieux pour les camarades qui, après lui, passeront là. Et cette croix entourée d'un cercle veut dire : « Bonne maison. Chien pas méchant. On donne du pain. )>