‹ La vie d'Edgar A. PoeChapitre 16 sur 19 · X. SONNETS · texte numérisé non relu

X. SONNETS

Vainement mon cœur avait lutté avec tes magies : Il était sans refuge contre ton amour, — nul ciel Qu'en ta fatale présence, — de loin Il était en ton pouvoir et tremblait comme une

étoile Surchargée de lumière et de splendeur. Pouvais-je

juger De quelles ténèbres une ombre peut obscurcir son

rayon ? — Pouvais-je croire que la souffrance pourrait jamais

habiter

Où ta présence brillante jetait son charme bienheureux ?

Tu étais mon fier palladium; — pouvais- je craindre Les Destinées vengeresses quand tu étais auprès ? — Tu étais ma Destinée ; — ton chant, ta renommée, Les farouches enchantements groupés autour de

ton nom Etaient l'héritage de mon âme, son douaire royal ; Sa gloire, et son domaine et sa puissance !

La première fois que je regardai tes yeux glorieux Et que je vis, avec leur beauté non terrestre et

souffrante, Les cieux s'approfondir dans les cieux comme le ciel Des nuits d'automne qu'aucune ombre ne tache, Je restai comme quelqu'un qu'un songe étrange

asservit ; Car, bien loin, dans une vie divine perdue, Une terre que chaque songe de gloire rappelle, Un esprit me regardait avec des yeux comme les

tiens.

Même à présent, bien que la mort ait voilé tes yeux

étoiles Et clos leurs paupières dans sa nuit sans pitié — Comme quelque songe étrange, dont on se souvient

en songe,

Je revois endormie leur tendre rayon ; D'inflétrissables espoirs emplissent leur azur sans

nuage Des cieux approfondissant dans les cieux, sereins

et paisibles.

Souvent depuis que tes yeux terrestres se sont

fermés aux miens, Nos âmes errant obscures dans le palais des songes Conversent mystiquement sur la vie divine, A la paisible musique des courants immortels ; Et souvent ton esprit raconte comment les âmes,

fiancées Par des destinées souveraines, ne peuvent plus se

séparer, — Comment la mort et l'enfer sont impuissants à

désunir Des âmes dont la vie profonde est liée cœur à cœur. Et si, parfois, quelque ombre traînante s'étend Pesante sur mon chemin, quelque terreur qui me

hante, Alors je t'indique, aux harmonies De ces calmes hauteurs jusqu'où nos âmes élèvent Malgré leur souffrance, la foi qui confirme Dans la mort la puissance éternelle et la vie divine

de l'amour.

Nous nous sommes rencontrés sous les rayons fastueux de septembre :

Longtemps dans ma maison de vie ton étoile avait régné ;

Sa splendeur en deuil tremblait dans mes songes,

Et ne s'évanouissait pas avec les gloires fantômales

de la nuit.

Nous errions pensifs par des prairies dorées Vers un bois solitaire éclairé de fleurs étoilées, Où conduit un sentier sauvage, solitaire Entre des sépulcres croulants et des berceaux de

cyprès.

Une tristesse songeuse emplissait l'air automnal, — Près d'une tombe basse et sans nom, je me tenais

près de toi, Mon cœur accordant à ta prière murmurée Les pleines, douces réponses que mes lèvres te

refusaient.

0 foi en deuil, scellée sur cet autel lugubre — Triste aube d'amour révélée dans les royaumes de

la mort !

Sur notre sentier solitaire ne fleurissait nul espoir terrestre :

Le chagrin et la mort étaient près de nous, comme nous nous tenions

Où la forêt obscure des pentes des terres hautes

Glissait ténébreusement vers la mer. Le bois enchanté

Tressaillait comme ému d'une terreur prophétique ;

Et comme les vagues brisaient sur le rivage solitaire

Dans leur monotonie à voix basse, il me semblait entendre

Une voix solennelle soupirer : « Vous ne vous rencontrerez plus. »

Là, tandis que les rayons du soleil horizontal semblaient brûler

A travers les longs bas-côtés d'ombre rouge, automnale —

Où de pompeux cénotaphes historiés ensevelissent

De douces espérances humaines, trop belles pour fleurir sur la terre, —

Etait le bouton moissonné, dont les pétales, purs et froids,

Dorment sur mon cœur jusqu'à ce que le ciel déplie la fleur.

Si ton triste cœur, affligé de l'amour humain,

Dans sa solitude terrestre devenait sombre de crainte,

De peur que le haut soleil du ciel lui-même ne se prouve

Impuissant à sauver de cette sphère fantômale

Où ton esprit errait, — si ces fleurs

Qui se pressaient autour de tes pieds, ne semblaient que fleurir

Dans des Gethsemanis solitaires, par des heures sans étoiles,

Quand tous, qui aimèrent, t'auraient laissé à ton sort, —

Oh, crois pourtant, que, dans la creuse vallée

Où mon âme se traîne, attendant pour atteindre

Autant de la douce grâce céleste qu'il en faut

Pour soulever son fardeau de souffrance et de remords —

Mon âme te rencontrera et renoncera à son ciel Jusqu'à ce que le grand amour de Dieu dispense à tous deux un seul espoir, un seul ciel.

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