INTRODUCTION XIII
Davray, M. Théodore Stanton, le poète russe C. Balmont ont bien voulu mettre à ma disposition les ressources de leurs bibliothèques; — aux Etats-Unis, M. George E. Woodberry, M. J.-H. Whitty, M. le professeur C. Alphonso Smith, de l'Université de Virginie (i). Qu'ils veuillent trouver ici V expression de ma sincère gratitude.
Mrs Isaac M. Dyckman, de New-York, a autorisé la reproduction, dans le présent ouvrage, d'un portrait daguerréotype de Poe et d'un manuscrit d'Annabel Lee, qui sont sa propriété; je la prie d'agréer l'hommage de ma profonde et respectueuse reconnaissance.
Paris, 3o mat 1918.
(1) Actuellement professeur à Naval School, Annapolis, Maryland.
Not only do I think it paradoxical to speak of a man of genius as personally ignoble, but I confidently maintain that the highest genius is but the loftiest moral nobility.
Edgar A. Poe.
Des martyrs de l'art et de la pensée, il en est peu pour qui la vie ait été aussi constamment, aussi inexorablement accablante et hostile que pour le grand poète américain Edgar Allan Poe. Sans cesse résolu à des tentatives nouvelles qui logiquement eussent dû le sortir d'embarras, voué à des besognes qu'il acceptait d'une âme forte, ardent en ses affections comme en ses espoirs et en ses rêves toujours lucides, d'un courage que les déceptions ont parfois lassé, mais jamais abattu, en proie à
une tourmente d'horreurs, de souffrances, d'inimitiés qui se prolongèrent par delà les jours de son existence terrestre, égaré au milieu d'un monde nouveau dont les préoccu-
pations positives ne pouvaient comprendre ni admettre son intellectualité dédaigneuse et exclusive, déchiré dans les affections les plus tendres où il avait cru trouver le refuge, le repos, la fontaine fraîche et persuasive dont Jes ondes claires endorment et ensevelissent les pensées amères et douloureuses et exaltent la foi vers un avenir plus radieux, jouet de la misère, victime de l'inconstance et de l'inintelligence des hommes aussi bien que de l'implacable fatalité qui ne mit sur son chemin pour qu'il les aimât d'amour que la plus cruelle succession de femmes vaines ou indifférentes — à l'exception d'une seule, qui lui aurait été la plus douce consolatrice, la plus fervente et la plus sûre conseillère si elle n'eût été ravagée par la maladie à laquelle elle succomba trop tôt, — tel, orphelin dès le berceau, traversé dans toutes ses entreprises, environné d'une nuée grandissante d'ennemis acharnés et puissants, frappé même par les amis en qui il avait placé sa confiance, Edgar Poe subit les quarante années angoissantes de sa lamentable destinée.
Certes, il n'est plus possible, comme l'ont tenté les premiers défenseurs qui se levèrent pour laver sa mémoire de la lie honteuse des outrages et de la calomnie, de prétendre (ce qui a été essayé, avec aussi peu de raison et de clairvoyance, au sujet de maint autre homme de génie) qu'Edgar Poe vécût exempt de faute et de faiblesse, que les vices qu'on lui prêta fussent entièrement imaginaires, et qu'il ait concentré en lui l'image parfaite de la vertu, comme dans un miroir qu'on ne saurait démentir. Edgar Poe fut un homme, un homme indubitablement noble, grand par le coeur autant que par la pensée, un des plus admirables modèles de ce que peut réaliser de beau et de pur la splendeur de l'esprit humain conscient et volontaire, mais il eût été* destitué de ce caractère d'humanité s'il n'eût, comme les autres, cédé par instants devant quelques-unes des séductions du jeu, de l'ivresse, de l'égoïsme universel ou de l'orgueil. Mieux que pour beaucoup d'autres, on pourrait invoquer en sa faveur l'excuse de son isolement, de ses découragements momenta-
nés, de sa nervosité torturée sans rémission et même de son hérédité. Mais, comme excellemment l'écrivait dans une lettre intime le poète Edmond Clarence Stedman, qui fut toute sa vie avec fermeté un de ses meilleurs apologistes, « les pires ennemis qu'ait eus son renom, ce furent, à mon sens, les nicodèmes, les barbouilleurs mélodramatiques à demi cuits de l'un et de l'autre sexe, qui ont toujours essayé de se mettre eux-mêmes en évidence en accusant le monde de s'être ligué contre son génie et contre sa mémoire... J'estime qu'Edgar A. Poe fut avant tout un homme — comme Burns et comme Shelley, — comme vous, comme moi et comme n'importe qui... Il y a eu, il y a, dans la vie et la gloire de Poe quelques lignes pénibles, mais qui n'en supporterait cent fois autant pour aboutir à sa faveur universelle et à sa renommée inoubliable ? (i) »
L'idéal auquel, par les seules forces de la
(i) Life and letters of Edmund Clarence Stedman, Lettre adressée à M. Michael Monahan, le 3o mars 1906.
raison, il avait résolu d'atteindre déconcertait ceux-là même qui autour de lui avaient groupé leur attentive admiration. Ce n'est qu'au loin ou ce n est que plus tard que ses semences furent fécondes. Le poète anglais Robert Browning, sa femme, Elizabeth Barrett-Browning, dont l'art avait inspiré à Poe une estime telle qu'il lui offrit la dédicace de ses poèmes réunis, Charles Dickens entrevirent sur le champ la grandeur nouvelle de son génie ; plus récemment, Swinburne le commenta et le louangea comme il convient ; mais c'est surtout en France qu'il fut accueilli en novateur,, en inspirateur bienvenu, et par Baudelaire, et par Mallarmé, et par Villiers de l'Isle-Adam, par bien d'autres encore qui lui doivent puisqu'ils ne supposent.
Mais quand, de toutes parts harcelé d'attaques, d'outrages, d'injustices incohérentes et folles, le poète écœuré et brisé implorait le secours de la féminine caresse et des regards aimants, dont la fange des plus obstinées insultes et des agressions malavisées ne saurait ternir la pureté ni lasser la tendresse, il ne
rencontrait à ses côtés qu'une pauvre, bien douce, bien frêle malade ; il n'osait lui confier, pour ne pas ajouter à ses douleurs physiques une effrayante douleur morale, ce que la vie lui infligeait de déboires redoutables et de honte imméritée ; il l'épargnait, il renfermait en son coeur l'excès de ses affres, il saignait solitaire, maudit, inconsolé ; son grand courage s'effondrait, ses certitudes étaient mortes. Pour échapper à lui-même, il buvait alors jusqu'à l'ivresse, jusqu'à l'oubli. Avant qu'il eût rencontré la délicieuse puérile créature dont il allait faire sa femme, — ensuite, lorsqu'elle eut disparu de la terre, le martyre désespéré l'obséda le plus cruellement : celles qu'il avait élues, dans ses affections, dans ses délires, dans ses déceptions, comme de pures, de bienveillantes, d'intelligentes auxiliatrices qui auraient pu l'aimer, le fortifier, le comprendre, ne tardèrent pas à se montrer d'âme sèche, mesquine, méfiante, asservie à de sottes et artificielles conventions, et, saisies d'une vaine, indicible terreur sinon pétries d'une lourde et mondaine indifférence bien que
subissant pour toujours l'ascendant de son prestige, à s'éloigner de lui, à le repousser.
Dans ses tout enfantines années, à un âge où on ne les apprécie guère, il reçut les soins chaleureux des plus attentifs dévouements. Sa mère mourut le 8 décembre 1811, deux ans à peine après lui avoir donné le jour. Elle avait connu au théâtre maints succès, quoiqu'on en ait voulu prétendre. Une notice, envoyée au Norfolk Herald, le 26 juillet précédent, au sujet de sa dernière apparition sur la scène dans cette ville, en fait foi :
« Permettez-moi, y est-il écrit, d'attirer l'attention du public sur le bénéfice de Mrs. Poe et de Miss Thomas, qui aura lieu ce soir, car elles sont grandement en droit de compter sur la générosité des spectateurs de Norfolk. Je me souviens (j'avais alors treize ans), quand la première de ces dames parut ici pour la première fois, qu'elle fut accueillie par des applaudissements sans fin. On disait qu'elle était une des plus belles femmes d'Amérique ; elle était à coup sûr la plus belle que j'eusse jamais vue. Jamais elle n'entrait en scène sans qu'un
murmure général parcourût le théâtre : « Quelle créature admirable I Dieux, quelle beauté ! quelle physionomie animée et expressive I Comme elle joue bien I — Et sa voix, aussi ! — Sûrement, il n'y a jamais rien eu d'à moitié aussi agréable I » D'année en année elle a continué de provoquer ces explosions d'enthousiasme spontané parmi ses auditeurs de Norfolk, et de les mériter, car jamais personne dans sa profession ne s'est appliqué à plaire autant qu'elle. Mais maintenant h la scène a changé ». L'infortune s'est abattue sur elle. Abandonnée, unique soutien d'elle-même et de plusieurs enfants en bas âge, sans amis, sans protection, elle ne soulève plus la même admiration que naguère. Honte au monde qui tourne le dos dans la détresse à la même personne qu'il avait accoutumé de chérir dans la prospérité. Et cependant elle est aussi exacte à plaire que jamais, et bien que le chagrin ait pu ravir à ses joues quelques-unes de leurs roses, elle conserve toujours la même douceur d'expression, le même agrément dans la figure et dans les traits. Elle se risque, ce soir,
à un bénéfice, avec le bon espoir que les habitants de Norfolk se souviendront de ses services passés... (1) »
Divers journaux, dans les différentes villes où elle parut, ont décerné des éloges analogues à son talent et à sa beauté. Il semble toutefois qu'elle ait obtenu des succès plus certains quand elle chantait ou quand elle tenait un emploi de comédie légère que dans les grands rôles tragiques, même les plus touchants, Desdémone, Juliette ou Ophélie.
Elle jouissait d'un excellent renom moral, particulièrement rare en ces temps-là, surtout en Amérique, chez les femmes de théâtre. Aussi était-elle loin de connaître la fortune. Les deux acteurs de sa compagnie, que successivement elle épousa, CD. Hopkins et David Poe, étaient assez médiocres, et le ménage ne subsistait que par les gains de la femme. Lorsqu'elle fut tombée malade, ses amis firent
(i) Cité par George E. Woodberry : The Life of Edgar Allan Poe personal and literary with his chief correspondence with men of letters (Boston and New-York, 1909), t. I, p. 363.
appel à la générosité du public ; on organisa en sa faveur des bénéfices, des souscriptions. A sa mort, ses trois enfants : William (1807i83i), déjà débile comme il ne cessa de l'être durant sa courte vie ; Edgar, né à Boston le jo, janvier 1809, et Rosalie, (1810-1874), se trouvèrent abandonnés dans le dénuement le plus complet (1).
Quand mourut Mrs. Poe, on ne sait ce que David Poe était devenu. Abandonnée, est-il
(.1) Une curieuse communication de M. le professeur C. Alphonso Smith, de l'Université de Virginie (à laquelle Poe a appartenu) met en lumière, dans le Public Ledger de Philadelphie, en date du 25 mai igi3, les recherches entreprises sur son initiative par les étudiants de cette Université, membres de la Raven Society (Société le Corbeau), en vue de découvrir le lieu de sépulture de la mère du poète et l'âge qu'elle avait lorsqu'elle mourut. L'âge qu'on lui prêtait généralement, ilx ans, avait été mis en doute par M. Woodberry, par la raison que, dans ce cas, elle aurait débuté sur la scène à neuf ans. Or. précisément, M. Smith a déniché, dans le numéro du 28 novembre 1796 de The Eastern Herald and Gazette 0/ Maine, qui se publiait à Portland.' un article où il est parlé de Miss Elizabeth Arnold fie premier nom de Mrs Poe) comme d'une actrice « qui, quoique âgée de neuf ans seulement, possède un talent que lui envierait
dit d'elle avant cette époque, et l'on prétend que son mari l'avait quittée, que jamais on ne le retrouva. Edgar Poe pensait que son père était mort, à Richmond également, presque à la même époque que sa mère. Rien ne vérifie, rien n'infirme cette assertion.
C'était le fils d'un général réputé de la Guerre d'Indépendance, à qui La Fayette témoignait l'estime la plus grande. Sa famille était d'origine irlandaise et normande, et le nom primitif aurait été Le Poër. De sept
mainte comédienne plus âgée ». — L'âge que lui assignait M. Ingram, le premier biographe sérieux de Poe, se' trouve ainsi confirmé : elle avait 22 ans quand son second fils est né, et ik ans quand elle mourut. — La sépulture de Mrs. Poe n'était localisée que vaguement, dans le vieux cimetière Saint- Jean, à Richmond (Virginie). M. Whitty a découvert qu'une seule inhumation y fut faite en 181 1, et il a été facile d'en déterminer l'emplacement. A l'instigation d'un étudiant, M. Samuel Pendleton Cowardin, un monument ne tardera pas à être élevé pour rendre hommage « non seulement à celle qui fut la mère d'Edgar Allan Poe, mais à l'épouse méconnue, à la mère mourant sur la paille en plongeant des regards désespérés dans les yeux de ses jeunes enfants ».
enfants, David était l'aîné ; son engagement dans une compagnie théâtrale l'avait brouillé avec sa famille, tous liens avaient été rompus. Ce furent des étrangers qui, émus par la misère des orphelins, consentirent d'abord à en prendre la charge. Des amis de David recueillirent William, à Baltimore, plus tard il fut élevé par le Général, son grand-père ; — Edgar fut réclamé par Mrs. Allan, de Richmond, et Rosalie par Mrs. Mac-Kenzie, de la même ville.
Mrs. Frances Keeling Allan, jeune femme de 25 ans, était mariée à un négociant en tabacs, d'origine écossaise, âgé de 3i ans. Bien que le ménage n'eût point d'enfants, ce ne fut pas sans déplaisir tout d'abord que John Allan accéda aux vœux de sa femme et accueillit chez lui le petit Edgar. Peu à peu, nous assure-t-on, touché par sa beauté, par la vivacité de son regard, par la précocité de son intelligence en éveil, Allan s'accoutuma à le traiter comme s'il eût été son fils véritable, et même, en présence de tiers, tantôt l'élégance de sa chevelure bouclée, tantôt la grâce de ses
LES ANNÉES D'ENFANCE l3
réparties ingénues lui arrachaient, paraît-il, des exclamations d'orgueil.
Lorsque, au mois de juin 1816, Allan, pour ses affaires, retourna en Angleterre, il emmena le jeune garçon à qui il donnait son nom, en même temps que sa femme et sa belle-sœur, « tante Fanny » ; il le fît entrer comme élève à Manor-House School, dans un faubourg de Londres, Stoke-Newington.
Poe, dans William Wilson, avec le souvenir démesuré qu'on garde des scènes et des paysages de l'enfance, a utilisé les particularités de sa vie d'écolier. Le chef de l'institution, le principal, le Révèrent docteur Bransby, dont il trace un portrait si étrange, estima tout de suite « le jeune Allan » comme on disait, arriéré dans ses études, quoiqu'il ne fût âgé que de 7 ans ; mais lorsque, cinq ans après, il fut retiré de l'école et ramené en Amérique, en 1821, « il était capable de parler français, d'expliquer tout auteur latin point trop difficile, savait plus d'histoire et de littérature que bien des garçons plus avancés en âge... » Le docteur Bransby en parle comme
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d'un enfant vif et bien doué, qui aurait pu être un très bon élève « s'il n'avait pas été gâté par ses parents. Ils le gâtaient, lui accordaient des sommes extravagantes d'argent de poche, ce qui lui rendait possible de se livrer à toutes sortes de méfaits. Cependant, j'aimais cet enfant, ajoute-t-il ; le pauvre diable, ses parents le gâtaient. »
La discipline de l'école était sévère, les journées longues et monotones, mais le souvenir s'en grava précieux dans l'esprit d'Edgar Poe. « Le cerveau fécond de l'enfance n'exige pas un monde extérieur d'incidents pour s'occuper ou s'amuser, et la monotonie en apparence lugubre de l'école abondait en excitations plus intenses, que toutes celles que ma jeunesse plus mûre a demandées à la volupté... En général, les événements de l'existence enfantine ne laissent pas, sur l'humanité arrivée à l'âge mûr, une impression bien définie. Tout est ombre grise, débile et irrégulier souvenir, fouillis confus de faibles plaisirs et de peines fantasmagoriques. Pour moi, il n'en est pas ainsi. Il faut que j'aie senti dans mon enfance,
avec l'énergie d'un homme fait, tout ce que je trouve encore aujourd'hui frappé sur ma mémoire en lignes aussi vivantes, aussi profondes et aussi durables que les exergues des médailles carthaginoises (i). »
Son étrange sensibilité, l'inquiétude de son esprit, le goût si sûr de sa dialectique nette et précise se sont éveillés dès l'école. Tel nous le reconnaîtrons dans les années de lutte, de souffrance, de découragement ou de volonté, il s'y forme peu à peu avec tout l'éclat de sa personnalité. Il note de façon inoubliable tout ce qu'on lui donne l'occasion d'apprendre, mais, par contre, il n'admet pas qu'on restreigne, qu'on amoindrisse ses plaisirs, ses fantaisies, ses caprices. Sur ceux qui l'approchent, il prétend exercer l'ascendant de son intelligence, mais ne souffre ni qu'on le domine, ni qu'on porte atteinte au prestige, justifié ou non, qu'il s'attribue, et tout de suite s'épanouit, magnifiquement ou douloureusement selon l'occurrence, cette tendance à se montrer en toutes
(i) William Wilson, trad. Baudelaire.
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choses excellent, à ne pouvoir supporter ni un maître ni un chef.
Allan, revenu avec sa famille à Richmond, habita pendant un an environ chez son associé, M. Ellis. A l'école voisine, où fut alors envoyé Edgar, il étudia les auteurs classiques, il se perfectionna dans la langue française, et surtout occupa son temps, le plus qu'il lui fut possible, à composer des vers latins. On se plaignait de son manque d'application et de docilité, mais on reconnaissait en lui un élève vif et brillant. Déjà il avait acquis chez ses condisciples la réputation d'être un poète, et le maître se souvenait qu'un jour M. Allan lui avait montré un cahier de ses vers manuscrits <( dédiés aux jeunes filles de Richmond».
Cependant, c'est surtout aux exercices physiques qu'il s'adonnait alors avec passion. Nul ne courait, nul ne sautait mieux que lui ; il faisait un peu de boxe ; il s'engagea dans le corps des volontaires, Junior Morgan Riflemen, de Richmond, et il y obtint bien vite le grade de lieutenant : quand, en 1824, La Fayette vint visiter la ville, Poe l'accom-
pagnait en qualité de garde du corps. Son triomphe était la natation ; tous ses biographes rapportent comme un fait extraordinaire que, à l'âge de i5 ans, il réussit, par une journée brûlante du mois de juin, à remonter le courant impétueux de la rivière sur plus de six milles, après quoi il redescendit vers la ville sans aucune trace de fatigue.
Si fier que de ses prouesses dussent être ses camarades, ils ne l'aimaient pas. Lui qui n'était qu'une sorte d'enfant trouvé, il se permettait de tels regards de supériorité et -de dédain vis-à-vis de ceux qui appartenaient aux meilleures, aux plus riches familles du pays, qu'ils supportaient malaisément d'être dans les sports dominés et dirigés par lui. En faveur de rares favoris, il adoucissait cette rigueur, leur manifestant un attachement profond, et sensible à leur affection.
Vers cette époque, M. Allan, de qui les affaires supportaient une crise, se trouva contraint de diminuer ses dépenses et ses libéralités : Edgar Poe, au milieu de ses camarades riches, subit une situation de gêne. L'humi-
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liation qu'il en éprouva compte peut-être pour beaucoup dans l'origine de l'antipathie qui grandissait entre le père et le fils. D'ailleurs, l'esprit positif du père d'adoption ne comprenait rien à cet enfant primesautier, capricieux, volontaire, dont les accès de tendresse étaient à ses yeux des boutades et les mouvements de fierté des entêtements qu'il importait de briser.
Toute autre était Mrs. .\llan, qui, elle, le choyait, le chérissait, ainsi que sa sœur « tante Fanny ». Sa vie durant, il se souvint de leur bonté, de la douceur de leur affection, de la suavité de leurs voix.
Mais un désir de rencontrer auprès d'une femme choisie les sources de la consolation, de la ferveur, de la pure beauté de l'âme et de la pensée, s'exaltait en lui déjà, à la suite d'un incident récent : un de ses condisciples l'avait emmené chez lui, et sa mère, Mrs. Jane Stith Stanard, l'avait accueilli de façon si simple, si cordiale, si ardemment cordiale, que sur le champ, sans y réfléchir, il ne put s'empêcher de l'aimer idéalement, comme aime un jeune
garçon de i5 ans à peine, et que jamais dans la suite ne s'effaça l'ineffable douceur de ce premier amour.
Il a été raconté bien des choses, des légendes se sont formées au sujet des relations qu'il aurait eues avec Mrs. Stanard. L'intérêt de cette dame, peut-être un peu sa compassion s'étaient évidemment éveillés tout de suite, et, avec bonté, elle s'était informée de tout ce qui le touchait, de ce qui l'attristait, et de ses espoirs. A en croire même une lettre que, beaucoup plus tard, écrivit sa tante et bellemère, sa « plus que mère » comme il l'appelait, Mrs. Glemm, « quand il était malheureux chez lui (ce qui était souvent le cas) il allait chercher auprès d'elle de la sympathie, des consolations et des conseils (i). »
La vérité, c'est qu'il n'a vu Mrs. Stanard qu'une seule fois (2) ; il conserva d'elle un souvenir reconnaissant et ébloui ; mais elle était morte le 28 avril 182^, à l'âge de 3i ans.
(1) Cité par M. Emile Lauvrière : La Vie d'Edgar A. Poe, Paris 1904, p. 33.
(2) Woodberry, p. 29.
On a raconté (i) et répété sans examen que Poe, tourmenté par la pensée quelle gisait seule, abandonnée dans son cercueil, passait au cimetière de longues nuits horribles et glaciales, car il y allait de préférence quand la pluie tombait, quand le vent mugissait. Cette romantique histoire — il se peut que ce soit Poe qui l'ait forgée plus tard — rien ne permet d'y ajouter foi, et cependant M. Lauvrière, dans cet ouvrage de parti pris dont il a réuni les deux tomes sous le titre significatif : Un Génie morbide, y attache une importance considérable ; il aperçoit dans cet attachement au corps de la morte, à sa sépulture, le germe premier de cette hantise, de cet effroi de la mort, dont son œuvre, selon lui, est emplie, de même que sa vie, de même que ses amours.
Le souvenir de la première femme, étrangère au cercle familial, qui le reçut avec une bienveillance souriante et sympathique s'était imprimé en lui très profondément. Des commentateurs prétendent retrouver la trace de
(i) Sarah Helen Whitmann : Edgar Poe and his critics (New-York, 1860, et 2e édition Providence, i885, p. £2).
ces sentiments dans plusieurs de ses poèmes de jeunesse. M. John H. Ingram (i) désigne les deux poèmes : A Hélène (« Hélène, ta beauté est pour moi comme ces barques nicéennes d'autrefois... (2) »), et le Péan, qui, plus tard, a pris pour titre : Lénore. Mais, dans sa récente et définitive édition critique des Poèmes (3), M. J.-H. Whitty ne s'arrête pas à cette origine pour le premier, et, quant au second, il lui en assigne une toute différente. On peut admettre, sans qu'il ait écrit de vers spécialement consacrés à commémorer cet épisode dont ses années adolescentes furent transfigurées, que son œuvre, en maints endroits épars, en est demeurée pénétrée, et que son culte idéal de la femme date de cette époque. Dès son plus jeune âge, il recherchait les amitiés de l'autre sexe. Son extrême sensibi-
(1) John H. Ingram : Edgar Poe; his life, letters and opinions, 1891.
(2) Traduction Stéphane Mallarmé.
(3) The Complète Poems of Edgar Poe, eollected, edited and arrangea, with memoir, textual notes and bibliography, by J.-H. Whitty (Boston and New -York, 191 1).
lité, sa délicatesse fière, et aussi son goût de la beauté subtile et intelligente, son mépris de toute brutalité rapprochaient son âme de celles de ses compagnes plus que de celles de ses compagnons. Elles ont toutes gardé du camarade de leurs premiers jeux un souvenir ineffaçable. Une énigmatique «Mary», une autre, miss Catherine Elizabeth Poitiaux, qui était la pupille de Mrs. Allan, ont, plus tard, après sa mort, quand on fit appel à leur témoignage, rendu compte en termes émus de leur affection réciproque, qui avait été plus tendre sans doute que lui ou elles ne l'imaginaient.
« Celle qui écrit ces lignes, confessait en i852 Miss Poitiaux, était dans son enfance la compagne de jeu du malheureux Edgar A. Poe, et la pupille de la dame qui l'avait adopté. Dès lors, il promettait ce talent qui depuis a fait de son nom un de ceux des écrivains dont on se souviendra longtemps, — je ne puis dire d'un poète inégalable, mais que nul poète de son temps n'a surpassé (i). »
(i) J.-H. Whitty, lxxxi.
Ce n'était encore que délices et désirs inconscients dans la plus innocente des affections, « Les anges (1), dit Madame Dudevant, cette femme qui disperse mainte pensée admirable dans un chaos de fictions impudentes et tout à fait inadmissibles, les anges ne sont plus pures (2) que le cœur d'un jeune homme qui aime en vérité. L'hyperbole est à peine moins qu'exacte. Ce serait l'exactitude même si elle parlait de l'amour de celui qui est à la fois jeune et poète. L'amour d'un poète enfant est sans conteste celui des sentiments humains qui réalise au plus près ce que nous rêvons de la volupté pure dans le ciel. »
(1) Poe, Marginalia.
(2) Sic.
Cet amour céleste, incomparable, il avait été donné au jeune Edgar Poe de l'éprouver avec toutes les fougues de son extase, avec son plus religieux recueillement, avec les élans de ses désirs chastes et enthousiastes, avec ses joies, mais aussi avec ses peines, et l'inoubliable, douloureuse et divine stupeur où il plonge et retient l'âme à jamais après que son objet a disparu.
Il avait chez Miss Poitiaux rencontré une de ses amies, miss Sarah Elmira Royster, qui précisément habitait en face de la nouvelle demeure des Allan. Il lui fut donc aisé de voir souvent la jeune fille. Les deux enfants se plurent, échangèrent de petits souvenirs et finalement se lièrent par une promesse de mariage. Miss Elmira était âgée de 16 ans, Poe en avait dix-sept.
Je n'ai pas de mots — hélas I — pour dire (i) le charme de bien aimer I
Je n'essaierai pas non plus de décrire maintenant la surhumaine beauté d'un visage
(i) Tamerlan, Poésies complètes, trad. Gabriel Mourey.
dont les traits, sur mon esprit,
sont comme des ombres sur le vent qui fuit...
Oh ' elle était digne de tout amour I
Mon amour était comme d'un enfant,
il était tel que les esprits des anges d'en haut
pourraient l'envier; son jeune cœur était le sanctuaire
où chacune de mes espérances et de mes pensées
était l'encens — alors don précieux,
car elles étaient enfantines et loyales —
pures — comme me l'enseignait son jeune exemple...
Nous crûmes en âge — en amour — ensemble —
Moi, je ne voyais le Ciel — que dans ses yeux...
La première leçon du jeune Amour est le cœur :
Car quand au milieu de ce soleil et de ces sourires,
quand, loin de nos soucis d'enfant,
et riant de ces câlineries de jeune fille,
je me jetais sur son sein palpitant
et épanchais mon âme dans les larmes —
il n'était pas besoin de parler davantage —
pas besoin d'apaiser les craintes
de celle — qui n'en demandait point la raison,
mais tournait vers moi ses yeux tranquilles '
Transfiguration du monde par l'amour adolescent, ah î pureté de l'extase, naissance I
Toutes les heures de la vie apparaissent enchanteresses et parfumées ; ni chagrin ni souci n'a de prise sur l'âme et sur le cœur. Fortunés ceux de qui le destin sourit en d'aussi propices moments, se fixe et s'épanouit. Mais les traverses les plus redoutables où une existence délaissée peut, par la suite des temps, se heurter, le désastre des illusions dernières dans le dessèchement définitif qu'amène en l'esprit d'un homme le déni éternel du moindre bonheur réalisé, jamais n'empêchera qu'il se souvienne avec une sorte de joie religieuse, reconnaissante, de toutes ces possibilités écoulées, de ce mirage trop tôt évanoui d'espoir, de splendeur, de beauté et d'amour.
La malçchance a été pour Edgar Poe adolescent ce qu'elle est dans la plupart des cas. Les parents de miss Sarah Elmira Royster n'encourageaient pas les illusions amoureuses de leur fille ; de son côté, John Allan tolérait mal que, depuis sa sortie de l'école, son fils adoptif demeurât oisif, il exigea qu'il partît pour l'Université de Virginie qui, l'année précédente, avait été établie à Charlottesville ; il
faisait confiance au développement intellectuel, aux goûts littéraires d'Edgar, mais il fallait qu'il ne songeât qu'à ses études, rien ne le retenait à Richmond.
Il partit. Une correspondance fréquente s'échangea entre les deux jeunes gens, puis, petit à petit, les lettres passionnées d'Edgar n'obtinrent plus de réponses ; il se désespérait, incapable de soupçonner ce qu'il apprit trop tard, au bout d'une année ou plus, que simplement ces lettres, qui rappelaient au souvenir de la bien aimée leur engagement réciproque, avaient été interceptées par le père 1 Il estimait sa fille « beaucoup trop jeune pour se marier », ce qui n'empêche pas que, ayant tout juste accompli sa dix-septième année, au mépris de la foi jurée, persuadée par ses parents, elle ne tarda guère à devenir Mrs. Shelton, ayant fait le mariage riche.
« Peut-être vaut-il mieux », écrivait Poe plus tard (i),«ne fût-ce que pour le caractère romantique de cette poésie amoureuse, que
(i) Marginalia, passage cité et traduit par M. Lauvrière.
leurs relations se soient rompues tôt dans la vie, et ne se soient jamais renouvelées avec continuité dans les années qui suivirent. Tout ce qu'il y eut dans ces relations juvéniles de chaleur, de passion idéale, de pure essence romantique doit être attribué au poète. Si seulement elle sentit, ce n'était que quand l'influence magnétique de sa présence la forçait de sentir. Si seulement elle répondit, ce n'était que parce que la magie de ses mots de feu ne pouvait qu'arracher une réponse. Bref, il était pour elle quelque jeune homme non sans élégance ni noblesse, mais assez mal pourvu et assez excentrique. Elle était pour lui l'Egérie de ses rêves, la Vénus Aphrodite qui surgissait en la plénitude de ses charmes naturels, de la brillante écume flottant sur l'océan tourmenté de ses pensées. »
Bien des années plus tard (i), après la mort de Poe, après qu'elle l'eût, dans les dernières journées de sa vie, reçu et réconforté, Mrs. Shelton, essayant de retracer la physionomie qu'il
(i) Appleton's Journal, mai 1878.
LES ANNEES D ETUDES ET D EPREUVES aq
avait alors, décrit sa figure et son esprit en termes — comme dit M. Woodberry — joliment conventionnels : « il était beau, triste, silencieux, mais sa conversation, quand il consentait à causer, était vraiment agréable. Edgar était très généreux, ardent et zélé dans toute cause qui l'intéressait, étant enthousiaste et impulsif. Il était doué de haine pour la haine, de mépris pour le mépris, avec de fortes préventions, mais son adoration pour la beauté était déjà pleinement développée, et il détestait tout ce qui lui apparaissait grossier ou dépourvu de raffinement. » Mrs. Shelton raconte enfin que son jeune amoureux dessinait très bien et fit une fois son portrait au crayon, en quelques minutes ; il était dès lors passionné de musique, « cet art que dans sa vie ultérieure il a aimé si bien ».
Le désespoir de Poe, en apprenant la trahison de son amie, emplit d'amertume et d'ironie sa pensée. Il lui avait apporté un cœur enthousiaste, exclusif et très pur, elle avait cédé sans résistance aux tentations vulgaires de la vie pratique, dont ses parents l'environ-
naient. La promesse réciproque que les jeunes gens s'étaient donnée, avait été religieusement observée par lui ; pour elle, c'était un jeu, que l'occasion avait suffi à défaire.
Les premiers poèmes composés par Edgar Poe palpitent de sa douleur et de sa déception juvéniles sans que, cependant, jamais une syllabe de reproche démente ou atténue le culte qu'il prolonge dans les replis intimes de sa foi meurtrie.
Le poème Tamerlan, publié, en 1827, dans une version que Poe, pour les éditions subséquentes, a modifiée et refaite au point que, sauf le thème général, presque rien n'en a subsisté, contenait les passages que voici :
Nous étions jeunes encore : aucune pensée plus pure n'habitait dans le cœur d'un séraphin que dans le tien ; Car l'amour passionné est toujours divin : Moi, je l'aimais comme le pourrait un ange Avec un rayon de la toute vivante lumière Qui flamboie sur l'autel d'Edis.
Je n'avais d'existence qu'en toi.
Le monde, avec tout son train brillant Et la beauté heureuse (car pour moi Tout était un délice indéfini)
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Le monde — sa joie — sa part de peine Que je ne sentais pas
Tout ce que je sentais, ou voyais, ou pensais, Se pressant confusément devenait (Doué de ta non-terrestre beauté) Toi — et le rien qu'est un nom.
Plus pénétrante, avec son émotion discrète, précieuse et concentrée, cette Chanson, dans la version de Mallarmé si heureusement rendue :
Je te vis le jour de tes noces — quand te vint une brillante rougeur, quoique autour de toi fût le bonheur, le monde tout amour devant toi.
Et dans ton œil une lumière embrasante (quelle qu'elle pût être) fut tout ce que sur Terre ma vue douloureuse eut à voir de Charme.
Cette rougeur, peut-être, était-ce virginale honte (pour telle elle peut bien passer), bien que son éclat ait soulevé une plus fougueuse flamme dans le sein de celui, hélas !
Qui te vit ce jour de noces, quand cette profonde rougeur te voulut venir, quoique le bonheur fût autour de toi, le monde tout amour devant toi.
Edgar Poe choisit un parti violent, mais sa déception amoureuse n'en était pas seule la cause.
Depuis le i/i février 1826, il était immatriculé sur les registres de l'Université de Virginie pour les écoles de langues anciennes et modernes. Il suivait les cours de grec et de latin, de français, d'espagnol et d'italien. Bien qu'il semble avoir été très studieux durant son année d'études, son goût, sa vieille passion l'entraînaient à la jouissance de tous les sports et de tous les jeux. Il parcourait aussi à pied les solitudes des montagnes voisines ; son âme s'y exaltait, il y composait des poèmes qu'il lisait, au retour, à des camarades réunis, dans sa chambre, autour d'un bol de punch, ce punch spécial qu'on préparait jadis dans les Etats du Sud, qu'on disait délectable, et qu'on appelait « pêche et miel ». Peut-être le verre de maint assistant ne s'emplissait que d'eau-de-vie de pêche, et c'est à cette époque qu'on signale pour la première fois le goût décidé de Poe pour les boissons fortes. « Il buvait en barbare », a écrit Baudelaire, et un de ses condisciples assure que « ce n'était pas la saveur du breuvage qui l'influençait ; jamais à petits traits, sans un claque-
ment de la bouche ; il se saisissait d'un plein verre sans eau ni sucre, et se renvoyait d'une seule gorgée ». Si cette pratique lui était habituelle, il y résistait parfaitement ; on ne signale pas, en effet, qu'il s'enivrât : c'était sa façon de boire, non l'effet de la boisson sur lui, qui paraissait, en ce temps-là, digne de remarque.
Par malheur, d'autres goûts aussi immodérés il était complètement la victime : le goût du jeu, le goût des cartes. De primcsaut dans tout ce qu'il entreprenait, excessif et obstiné, il s'entêtait contre sa chance, il perdait, ses dettes se multipliaient, il les laissait avec indifférence s'accumuler, ne s'arrêtait même pas à songer qu'il les lui faudrait acquitter un jour, si bien que, semble-t-il, petit à petit ses compagnons commencèrent à le tenir â l'écart.
On conçoit fort bien, au surplus, que son esprit logique, précis, serré, ait été longtemps inquiété par le mystère de la chance, par le rythme insoupçonnable et le retour des hasards, qu'il se soit éperdument épris du problème des probabilités inconnaissables du jeu, qu'il ait guetté, et tenté dans la pratique
d'atteindre à des solutions espérées. Tout ce dont le mécanisme demeure impénétrable à l'analyse humaine l'a toujours sollicité : non seulement les chances du jeu dont son œuvre s'est plusieurs fois préoccupée, mais, tantôt, comme on l'a trop répété et interprété si pauvrement, le problème de la destinée, matérielle ou spirituelle, de l'homme dans la mort, ou tantôt les voyages à travers les terres, les océans, les profondeurs inexplorées, les voyages aux régions interplanétaires, aussi bien que l'angoissant problème de la constitution générale de l'Univers. Toutes les solutions à de si grandes et secrètes questions confinent aux solutions qu'un jeu intelligent et raffiné se propose ; mais où domine et triomphe le réseau d'une logique savante, claire, prudente et hardie dans sa prudence, il n'est pas dit toujours (l'œuvre de Poe en fournit un éclatant témoignage) que la chance ne se laisse pas maîtriser, et que la raison n'ait rien débrouillé dans les ténèbres maléfiques de ces jeux.
Les autorités académiques, qui prodiguaient
en ce temps-là leurs admonitions, les châtiments même, pour extirper chez les étudiants la maladie du jeu, ne sévirent jamais à rencontre d'Edgar Poe. Ce fut M. Allan qui intervint : un beau jour, il accourut à Charlottesville, solda les dettes urgentes, tout en se refusant, malgré les prières et le désespoir du jeune homme, à payer ce qu'il appelait ses « dettes d'honneur » qui étaient les dettes de jeu proprement dites. Ce fut l'occasion entre eux d'une querelle violente ; Poe résolut de se dérober à la tutelle d'Allan, et de vivre par lui-même.
Lorsque, le i5 décembre 1826, il quitta l'Université, Allan le voulut attacher à ses bureaux ; il n'en supporta la contrainte que peu de jours. Dès le début de l'année suivante, il sort sans argent de Richmond, las de vivre dans la dépendance autoritaire d'un étranger, navré au cœur par le mariage de miss Royster, et décidé à suivre le chemin de sa destinée personnelle, et, autant que possible, de ses goûts.
Que devint-il à ce moment ? Qu'entreprit-il
durant les deux années qui suivirent ? Cette période est demeurée longtemps mystérieuse, d'autant plus que Poe lui-même avait créé, propagé et soutenu des légendes qui, aujourd'hui, sont à peine dissipées.
Que son dessein premier ait été, il l'a affirmé, de passer en Europe, de gagner la Grèce, de s'enrôler volontaire dans les rangs de la jeune armée qui conquérait au pays sacré sa nouvelle indépendance, cela ne paraît nullement douteux. Poe avait la tête emplie, comme tous les jeunes gens, de rêves militaires et héroïques, et, puisque en même temps son admiration enthousiaste pour les grands poètes athéniens l'excitait à imiter l'exemple généreux de lord Byron, qu'il ait voulu partir, qu'il se soit même embarqué, rien n'est plus vraisemblable.
Il racontait volontiers, surtout en la présence de Griswold et de Lowell, qui furent ses premiers biographes, comment, avec un dollar dans sa poche, il était parvenu à se faire recevoir à bord d'un navire marchand, puis comment il s'était trouvé en Russie, à Saint-
Pétersbourg ; là, dans la plus atroce misère, secouru par le Consul Américain et rapatrié juste à temps pour apparaître à Richmond au moment précis où l'on enterrait sa mère adoptive, sa bienfaitrice, Mrs. Allan.
Mais lui-même, plus tard, durant une maladie longue et dont l'issue, croyait-il, allait lui être fatale, dictait de son lit, en 18/17, un récit plus fantastique et plus singulier. Après avoir séjourné à Londres, où il essaya en vain de se faire un renom littéraire, il aurait échoué,, cherchant toujours à parvenir en Grèce, ou s'en revenant de Grèce après la guerre finie, dans un port français, et il y aurait eu l'aventure suivante (1) :
A propos d'une dame il se serait battu en duel, et son adversaire, homme d'épée beaucoup plus habile que lui, l'aurait blessé. Ramené dans son logement et peut-être mal soigné, il fut saisi par la fièvre. La pauvre femme qui veillait à ses besoins et qui l'avait pris en pitié, parla de lui à une dame écos-
(1) Voir Ingram, op. cit., p. 53 et suivantes.
saise, qui se trouvait dans cette ville pour tenter de persuader un frère prodigue de délaisser sa mauvaise vie et de s'en retourner avec elle. Cette dame visita l'étranger blessé et, durant treize semaines, le fit soigner, fournissant à toutes les nécessités, y compris les veilles d'une garde-malade expérimentée, que, bien entendu, à plusieurs reprises ellemême remplaça. Aussi longtemps que Poe fut dans une situation précaire, elle le vint voir quotidiennement, elle détermina son frère à le venir voir. Quand il fut convalescent, pour témoigner sa gratitude envers sa généreuse bienfaitrice, il aurait écrit pour elle un poème intitulé les Yeux sacrés, car, d'après la description qu'en faisait Poe, les yeux de la dame étaient sa seule séduction ; elle était, d'autre part, la vieille fille banale, aux traits quelconques. En raison des motifs de sa présence dans ce port de mer étranger, elle désirait que son nom ne fût jamais publié, elle imposa cette condition au jeune poète. Elle lui fit enfin promettre de s'en retourner en Amérique — peut-être lui en fournit-elle les moyens — et
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d'adopter résolument une profession dans laquelle elle exprima l'espoir qu'il se rendrait un jour fameux.
Poe se serait encore une fois arrêté à Londres, il y aurait connu Leigh Hunt et Theodor Hook et il aurait, comme eux, gagné sa subsistance par des besognes littéraires. Enfin, il assurait avoir, en France, écrit un roman où ses aventures étaient narrées sous le voile de la fiction. Longtemps il en aurait conservé le manuscrit. Une traduction française, qu'on attribuait à Eugène Sue, en aurait même été publiée, mais en anglais il n'aurait pas consenti à le faire imprimer, à faire paraître un livre si sensationnel, si plein de scènes et de peintures un peu trop personnelles. 11 appelait ce roman The Life of an Artist ai home and abroad.
Telle est l'histoire dictée par Poe, alors qu'il se croyait à son lit de mort, mais, ajoute M. Ingram, que ce soit des faits réels, des faits et de la fiction mêlés, ou de la fiction pure, voilà qui est difficile à démêler.
Or, depuis, on a découvert que, loin d'avoir été absent, comme il le prétendait, pendant
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dix-huit mois, Poe, parti de Richmond en janvier 1827, se serait trouvé, le 26 mai de la même année, à Boston. L'intervalle est un peu court pour que les faits ci-dessus rapportés y aient pu prendre place, puisque ce serait durant quatre mois seulement qu'on ignore ce qu'il est devenu. M. Whitty (1) a tiré de notes conservées par le juge R. W. Hughes, Virginien, un récit provenant de confidences que Poe aurait faites soit à F.-W. Thomas, soit au poète H.-B. Hirst, dans la dernière année de sa vie. Il aurait eu l'intention, tout d'abord de se faire transporter par un navire qui voyageait pour le compte de la maison Allan and Ellis, et il aurait fait part de cette détermination à M. Allan. Mrs. Allan toute en larmes se serait opposée à ce départ, et le maître du bateau aurait reçu l'ordre de ne pas le recevoir à son bord. Un autre bateau l'aurait alors accueilli ; il aurait erré à Londres sans parvenir à y gagner sa vie, se serait fait rapatrier et aurait mis pied à terre à Boston dans l'été de 1827.
(1) Op. cit.
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Selon M. Woodberry (i), on possède la preuve que, dès le 26 mai 1827, Poe, sous le nom supposé d'Edgar A. Perry, contracta comme soldat un engagement dans l'armée des États-Unis (2). Il fut affecté à l'artillerie et envoyé à Fort-Indépendence.
(1) Op. cit.
(2) Toute la biographie d'Edgar A. Poe est fondée avant tout sur les travaux érudits, patients et clairvoyants de M. John H. Ingram. Les admirateurs du grand poète américain ne sauraient lui en témoigner assez de gratitude. C'est lui qui a entrepris de réfuter complètement les plus spécieuses calomnies de l'abominable Ruf us Wilmot Griswold ; il a voué sa vie à cette tâche, et tout ce que des études de détail plus récentes ont pu apporter de documents nouveaux n'a été jusqu'ici qu'une confirmation des faits dont M. Ingram avait fait le premier la découverte ou fourni la preuve. Parfois, tout au plus, peut-on différer d'avis avec lui sur l'interprétation de certains documents, et si l'on admet volontiers, ainsi qu'il l'assure dans une lettre adressée au Mercure de France (ier avril 1909), que le mémorandum autobiographique que Poe aurait remis lui-même à Griswold « n'est qu'un faux dont il n'y a pas à tenir compte », il est vraisemblable, d'autre part, que « les aventures réelles » d'un voyage en France, auxquelles M. Ingram ajoute la plus grande foi, aient été racontées par Poe dans le dessein, fort excu-
A ce moment déjà, un peu antérieurement sans doute, il avait fait la connaissance d'un jeune New-Yorkais qui venait d'installer à Boston une imprimerie. 11 le détermina à tenter la publication de ses vers, et bientôt paraissait, chez Calvin F. S. Thomas, un mince volume de quarante pages, Tamerlan et autres Poèmes,
sable, de mystifier un peu quelques-uns de ses contemporains. M. Ingram proteste, et met en cause la véracité inattaquable du poète. Elle ne saurait être contestée, en effet ; mais pourquoi ne se serait-il pas complu, pour railler la crédulité de ses confidents trop indiscrets, à inventer par amusement un récit de sa vie qui s'imposât au même degré que, par exemple, l'authenticité du Moon-Hoax ? D'après M. Ingram, les détails avancés par M. Woodberry au sujet de l'engagement de Poe dans l'armée américaine, sous le nom supposé de Perry, demeurent contradictoires et insuffisants ; soit 1 Mais n'est-il pas un peu suspect de passion lorsqu'il répète, visiblement satisfait (dans la lettre ci-dessus mentionnée), cette appréciation excessive que porte un journal américain sur l'ouvrage, si discutable qu'il puisse paraître, de M. Woodberry : « qu'il doit être classé parmi ces détestables productions qui ne sont purement et simplement faites que pour la vente ». et que « pris dans son ensemble, il est au-dessous du mépris » ?
L'essentiel est que, si l'on peut différer d'opinion ?ur certains détails avec M. Ingram, sa biographie de Poe
par un Bostonien (i). Des neuf pièces fugitives qui accompagnaient le principal poème, Poe n'a conservé dans les éditions suivantes que : Rêves, l'Etoile du Soir, le Lac, en les retouchant considérablement.
A plusieurs reprises le corps d'artillerie auquel il appartenait changea de garnison, envoyé en dernier lieu dans un fort de la Virginie. Là, dit-on, le soldat Perry révéla au médecin-major sa véritable identité, et le médecin-major appela sur lui l'attention des autres officiers. Ils lui conseillèrent de solliciter, par l'intermédiaire de son père adoptif, son admission à l'Ecole des Cadets de West- Point.
demeure la plus sûre et la mieux documentée, la plus compréhensive également. Reconnaissons néanmoins que certaines études plus récentes, outre celles de M. Woodberry ou même de M. Lauvrière, sont aussi fort précieuses, et, entre toutes, celle qui précède l'édition des Poèmes, par M. Whitty. Quant à l'admirable édition des œuvres complètes de Poe faite par les soins de M. Ingram, nous croyons bien qu'elle reste toujours la plus réfléchie, la plus certaine, à tous égards la meilleure.
(i) Tamerlane and other Poems, by a Bostonian. — Boston, Calvin F. S. Thomas, printer, 1827.
Allan reçut-il les lettres de Poe, ou dédaigna-t-il d'y répondre ? Au lendemain de la mort de Mrs. Allan, Poe, venu à Richmond en permission, put le décider à intervenir en sa faveur. Il fut renvoyé dans ses foyers, muni des meilleurs certificats de conduite, et, le 6 mai 1829, Allan consentit à le recommander à la bienveillance de l'honorable John H. Eaton, Secrétaire d'Etat à la Guerre, mais, toutefois, sans excès de chaleur : « Il m'a quitté », écrivaitil, « à la suite de pertes de jeux qu'il fit à l'Université de Charlottesville, parce que (je présume; je refusai de sanctionner une règle que les marchands et d'autres ont adoptée là-bas, et qui fait des dettes d'honneur de toutes les imprudences. J'ai grand plaisir à vous assurer qu'il subit son examen à la fin de l'année avec beaucoup d'honneur pour lui. Son histoire est courte. Il est le petit-fils du Général Quartier-maître Poe, du Maryland, dont la veuve, m'a- t-on dit, reçoit toujours une pension pour les services ou les infirmités de son mari. En toute sincérité je déclare, Monsieur, qu'il n'est mon parent à aucun degré, qu'il est du nombre
très grand de ceux dont j'ai pris activement intérêt à améliorer les leurs (i), avec ce seul sentiment que tout homme a droit à ma sollicitude lorsqu'il est dans la détresse. Je ne demande rien pour moi, mais je sollicite votre bienveillance pour aider ce jeune homme dans ,1a réussite de ses projets d'avenir (2) ». Ainsi Allan, veuf, s'intéressant une dernière fois à l'orphelin qu'il avait adopté pour complaire à sa femme, oubliait, en raison de l'antipathie de leurs deux caractères, qu'il lui avait donné son nom, et il l'excluait enfin de sa famille. Il condescendait à lui faciliter l'accès d'une carrière honorable, mais, loin de présenter en lui, comme il l'eût fait quelques années auparavant, son héritier, il se gardait de signaler qu'il l'avait recueilli, soigné et élevé comme son propre fils. L'humiliation était si douloureuse qu'une rupture définitive s'en fût suivie, si Poe, ému de gratitude, n'eût
(1) [in] whom I hâve taken an active interest to promote theirs.
(2) Lettre, datée du 6 mai 1829, citée par Woodberry, I, 53.
pas conservé avec piété le souvenir de ses jeunes années et n'eut particulièrement voué le culte le plus profond à la mémoire de Mrs. Allan, qu'il avait toujours connue bonne, tendre envers lui, maternelle et confiante.
En s'en allant présenter au gouvernement de Washington ses lettres d'introduction, Poe traversa Baltimore, et il y fit la connaissance de ses parents les plus proches. Il y revint ensuite et y résida plus de six mois, peut-être chez sa tante Mrs. Clemm, qui n'allait pas tarder à devenir sa belle-mère (i). Il semble avoir subvenu tant bien que mal à ses besoins grâce à de menues besognes de journaliste.
Son second recueil de vers parut (2), mais n'attira pas l'attention sensiblement plus que le premier. Le directeur du journal qui l'employait déclara que de tels poèmes ne dénotaient que <( des tendances à des occupations
(1) Pour M. Ingram, Poe n'a pas habité avec Mrs Clemm avant son mariage.
(2) Al Aaraaf, Tamerlane and Minor Poems, Baltimore, 1829.
d'affaires positives ». Un cousin du poète, nommé Neilson Poe, et le père de celui-ci, George Poe, s'étaient d'avance inquiétés de l'opinion que pourrait en prendre un critique réputé, John Neal, éditeur du Yankee, à Boston ; ils lui avaient fait parvenir un des poèmes qui allaient paraître réunis en volume, et, dans les colonnes du journal réservées à la correspondance, voici le jugement que, en septembre 1829, ils purent découvrir :
« Si E. A. P. de Baltimore — dont les vers sur le ciel, quoiqu'il déclare les regarder comme quelque chose de tout à fait supérieur dans tout l'essor de la poésie américaine, à l'exception de deux ou trois bagatelles qu'il indique, sont, bien qu'une absurdité, une absurdité charmante, — voulait se rendre justice, il pourrait faire un beau, peut-être un magnifique poème. Il y a ici beaucoup pour justifier cet espoir. »
Poe n'en demandait pas plus pour se trouver encouragé. Il expédia à Neal de plus nombreux fragments de son livre encore inédit. Le Yankee en inséra plusieurs, que précédaient ces lignes d'introduction :
« Voici quelques passages des œuvres manuscrites d'un jeune auteur qui sera publié bientôt à Baltimore. Il nous est entièrement étranger, mais si les autres parties d\Al Aaraaf et de Tamerlan sont aussi bonnes que l'ensemble des extraits que nous en donnons, pour ne rien dire des parties les plus extraordinaires, il sera digne d'être placé haut, très haut, dans l'estime de la confraternité brillante. Qu'il veuille qu'il en soit ainsi, cela dépend toutefois moins de ce qu'il vaut à présent en pure poésie, que de ce que désormais il vaudra dans ce qui est encore plus élevé et plus généreux — nous voulons dire les propriétés les plus fortes de l'âme, cette détermination magnanime qui rend un jeune homme capable d'endurer le présent quel que soit le présent, dans l'espérance, ou plutôt dans la foi, la foi ferme, inébranlable que, dans l'avenir, il trouvera sa récompense. »
Le volume paru ne rencontra ni critiques ni louanges.
Sur ces entrefaites, Tordre d'admission à West-Point parvenait à Poe. Il y entra le
les années d'études et d'épreuves 4q
ier juillet i83o, mais, en raison de l'instabilité de ses goûts et surtout de son constant désir d'indépendance, il prit bientôt ses dispositions pour n'y pas demeurer longtemps, et il réussit à en sortir au mois de mars i83i.
Tout d'abord il y avait travaillé avec goût, surtout la langue française et les mathématiques. Il en imposait à ses camarades parce qu'il avait « voyagé en Europe, mené une vie aventureuse, avait été marin à bord d'un baleinier (i) ». Mais s'il vivait plongé dans les livres, il dédaignait à l'excès ses devoirs militaires, se montrait capricieux et irrégulier. Au fond, ce qui déjà l'intéressait par-dessus tout au monde, c'était la littérature, c'était d'écrire des vers, — à quoi il consacrait le meilleur de son temps. Il réussit à faire passer dans le Casket de Philadelphie son sonnet à la Science, en octobre i83o. Il était las de l'armée. Il chercha bientôt un moyen de s'échapper.
Délibérément, il négligea de remplir ses obligations d'école. Aux parades, aux appels,
(i) Souvenirs du Général Allan B. Magruder, dans une lettre adressée à M. Woodberry, le 23 avril i884.
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aux prises de garde il était absent ; deux fois de suite il désobéit aux ordres de l'officier de service, si bien que, le 28 janvier i83i, il fut appelé à comparaître devant un conseil de discipline. Il l'avait désiré, et il plaida coupable, sauf sur un grief, le plus évident, le moins discutable de tous : son absence aux parades, aux appels, aux prises de garde. De cette façon il ne s'exposait pas à exciter l'indulgence du tribunal, et, en effet, sa culpabilité dûment établie, une sentence de renvoi fut prononcée contre lui, ayant effet à dater du 6 mars suivant afin que le montant de sa paye fût assez gros pour acquitter les dettes qu'il avait à l'école.
Ce qui, racontait Poe plus tard, l'avait décidé à prendre cette attitude, c'est que M. Allan, remarié, venait d'avoir un fils, et que, tout espoir ayant disparu d'être institué son héritier, il avait compris qu'il lui fallait adopter une carrière plus convenable à un homme pauvre que la carrière des armes. Les souvenirs de Poe l'ont trompé : en janvier i83i, Allan n'avait pas encore d'enfant;
LES ANNÉES D 'ÉTUDES ET D 'ÉPREUVES 5l
il s'était remarié le 5 octobre précédent, et c'est tout au plus le mécontentement ressenti à la nouvelle de ce mariage inattendu qui aurait exercé sur lui quelque influence de ce genre.
Si l'on rapproche la conduite de Poe, celle d'Allan et les expressions dont il s'est servi quand il a recommandé Poe au Secrétaire d'Etat, comme on l'a vu plus haut, on peut supputer que Allan, irrité parce que Poe a refusé d'entrer dans sa maison de commerce, lui déclare tout d'abord qu'il ne sera pas son héritier ; ensuite, à condition qu'il mène une vie sérieuse et sage à l'école des Cadets, revient, au moins en partie, sur sa décision. Mais il se remarie. Toute illusion est perdue, et Poe se refuse à supporter plus longtemps les charges et les contraintes de la vie militaire ; il s'évade et se libère.
Il est dépourvu des moindres ressources. Sa première pensée est de tirer parti d'une nouvelle publication de ses poèmes. On n'est pas, à l'Ecole, profondément fâché de la façon dont il s'est comporté pour en sortir et de ses manquements à la discipline, puisqu'il obtient du
directeur l'autorisation de demander leurs souscriptions à ses anciens camarades, et que presque tous souscrivent.
C'était une réédition, corrigée et augmentée, du volume paru en 1829. Il lui donnait comme titre simplement : Poèmes (1) et les dédiait « au corps des Cadets des Etats-Unis ».
La Lettre à B..., qui sert d'introduction, révèle déjà toute sa conception de la poésie : « Un poème, selon moi, s'oppose à une œuvre de science en ce qu'il a, pour objet immédiat, le plaisir, et non la vérité ; au roman, en ce qu'il a pour objet un plaisir indéfini, et non pas un plaisir défini ; il n'est un poème que pour autant que cet objet soit obtenu ; le roman présente des images perceptibles par des sensations définies, la poésie par des sensations indéfinies : dans ce dessein la musique est essentielle, car l'intelligence du doux son est la plus indéfinie de nos conceptions. La musique, quand elle se combine avec une idée agréable, c'est la poésie ; la musique
(1) Poems by Edgar A. Poe. second édition, New- York, William Bliss, i83i.
sans l'idée, c'est simplement la musique ; l'idée sans la musique, c'est de la prose en raison même de son caractère défini. »
Le volume se vendit peu, ou ne se vendit pas. Les Cadets, qui avaient souscrit dans l'espoir d'y retrouver quelques pièces satiriques à l'égard de leurs officiers (Po^ les en avait régalés durant son séjour parmi eux), n'éprouvèrent plus envers leur camarade parti qu'un profond dédain. Les journaux ni les magazines n'en dirent un mot. Poe restait inconnu ; il était dans la misère ; Allan refusait de le voir et défendait qu'on lui parlât de lui. Il songea de nouveau à s'enrôler, il voulait obtenir de La Fayette une recommandation pour être accueilli dans l'armée polonaise, puis il renonça à ce triste projet, quitta New-York et simplement s'en vint chercher asile et subsistance au milieu de ses parents, à Baltimore.
Il y rencontra, en premier lieu, son frère aîné, William- Léonard, âgé de vingt-quatre ans. C'était, dit-on, un jeune homme doué de manières agréables et d'une voix séduisante ; il écrivait des vers, il en publia, et on le croyait
destiné à une fortune bien plus grande que celle à laquelle Edgar aurait pu prétendre. Son grand-père, le Général Poe, l'avait élevé, puis on l'avait envoyé à l'étranger. Depuis son retour, sa faible santé inquiétait son entourage. Edgar ne jouit de cette intimité que pendant trois à quatre mois à peine, William- Léonard mourut en juillet i83i.
Sa tante, Mrs. Clemm, était veuve et élevait deux enfants : une fille, que son mari avait eue d'un premier mariage, et qui plus tard épousa Neilson Poe, et sa propre fille, âgée alors de neuf ans et qui allait devenir Mrs. Edgar Allan Poe. Elle était pauvre, elle habitait tout au haut d'une petite maison, elle vivait de couture. Poe vécut désormais auprès d'elle (t) jusqu'à la fin de ses jours.
(i) Auprès d'elle, non peut-être encore chez elle. Pour M. Ingram, il résulte, en effet, de l'examen de la correspondance de Mrs Clemm ainsi que de divers autres documents, que Poe n'aurait pas habité chez sa tante avant son mariage. Il estime, au surplus, à peu près impénétrable le mystère de son existence, du printemps i83i à l'automne i833.
Sa grand'mère aussi habitait Baltimore ; il fréquenta ses cousins, Neilson Poe et miss Herring, âgée de 16 ans, pour qui même il ressentit un moment une pointe d'amour. Il lui avait remis affectueusement un exemplaire de Poems, et c'est sur cet exemplaire que plus tard fut faite l'édition définitive de i84o.
A son arrivée à Baltimore, son premier soin avait été d'adresser à celui qui l'avait naguères jugé apte seulement à des entreprises pratiquesr au directeur de la Fédéral Gazette and Baltimore Daily Advertiser, la lettre qui suit :
(( Monsieur,
<( Je suis tout à fait honteux de solliciter de vous une faveur, après ma sotte conduite dans une occasion précédente, — mais j'ai confiance dans votre bonté. Je suis très désireux de demeurer et de m'établir à Baltimore, car M. Allan s'est remarié, et je ne puis plus considérer Richmond comme le lieu de ma résidence. Mon désir a du reste obtenu son approbation. Je voudrais m 'adresser à votre influence pour obtenir une situation ou un
emploi dans cette ville. La question de salaire est de seconde importance, mais je désire ne pas rester oisif. Peut-être (puisque j'ai entendu dire que Neilson vous a quitté) pourriez-vous avoir la bienveillance de m'employer dans vos bureaux. S'il en était ainsi, je ferais tous mes efforts pour être digne de votre confiance... J'aurais voulu aller vous trouver personnellement, mais je suis confiné dans ma chambre par une forte entorse (i)- »
Aucune réponse. Il se tourna vers une autre relation, un M. Brooks qui venait d'ouvrir une école dans les environs, à Reisterstown ; il lui demandait s'il lui fallait un assistant : rien, non plus de ce côté.
En résumé, on n'est pas sans conserver quelques doutes sur le lieu de résidence de Poe durant ces deux années de misère terrible, et l'on ne sait rien de ses travaux ni des efforts désespérés qu'il dut faire pour tenter de s*y arracher.
Jusqu'à quel point convient-il qu'on tienne
(i) Woodberry, I. 89.
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compte des Souvenirs (i) de sa cousine, miss Herring, qui raconte qu'il lui faisait à cette époque une cour assidue, et pour qui il aurait composé et transcrit dans un album plusieurs poèmes (2) ? — Une autre dame, la mystérieuse Mary, raconte, elle aussi, que Poe, durant une année, la poursuivit de ses assiduités, alors qu'il venait de quitter West-Point, et qu'il la pressa de l'épouser. Mais sa famille s'opposait à cette union, et la rupture définitive se serait faite un soir que Poe, après avoir dîné dans une taverne et bu du Champagne avec d'anciens camarades, se serait comporté à son égard d'une façon tout à fait « incorrecte » (3).
(1) Ces souvenirs, ou ces confidences, de Miss Herring sont rapportés dans une lettre de Miss A. F. Poe à M. Woodberry, en date du i3 septembre 1884.
(2) Edition Whitty, voir p. i4o-i4i, 28A et 285.
(3) Il est bon de remarquer que le récit de cette dame a été publié en 1889 seulement dans le numéro de mars du Harper's New Monthly Magazine. Elle y confesse que c'est la seule circonstance où elle ait vu Poe sortir des limites des plus étroites convenances, tandis que miss Herring d'une part, et Lambert A. Wilmer, qui devenait, vers ce temps-là, son ami le plus intime, d'autre part, attestent que jamais encore Poe ne s'était livré à aucune intempérance de conduite.
La seule chose dont on soit, par malheur, parfaitement assuré, c'est que Poe était littéralement, comme l'écrit M. Ingram, penniless, sans le sou, et peut-être homeless, sans foyer. On peut conjecturer qu'il tentait de collaborer à des revues et à des journaux, mais aucun vestige de ces collaborations problématiques n'a subsisté.
Enfin, en i833, il prend part à un concours ouvert par le Saturday Visiter, journal hebdomadaire de littérature, paraissant à Baltimore. Les membres du jury, sans aucune hésitation, reconnurent que le poème intitulé le Colisée méritait le prix offert aux meilleurs vers, et que le Manuscrit trouvé dans une bouteille surpassait les envois de tous les autres concurrents. Néanmoins, il ne croyait pas devoir attribuer les deux récompenses au même compétiteur, et, comme le prix accordé à la prose était plus considérable que le prix accordé à la poésie, il couronnait l'œuvre en' prose d'Edgar Poe. Il n'y voyait qu'une difficulté : Poe lui avait soumis, réunis sous un titre commun, the Taies of the Folio Club,
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six nouvelles ; laquelle fallait-il choisir, car toutes, dignes d'être publiées sans retard par leur auteur, « se distinguent par l'imagination originale, vigoureuse et poétique, par la richesse du style, une invention fertile, un savoir varié et curieux. »
Aucun des membres du jury ne connaissait Poe, fût-ce de nom. Un d'eux, John Pendleton Kennedy, auteur de nombreux romans populaires, désireux d'en savoir un peu plus sur ce remarquable inconnu, lui adressa une invitation à dîner. S'imagine-t-on quel tourment douloureux ce fut pour un poète toujours fier et discret, d'avoir, à une si bienveillante prévenance, à répondre en ces termes :
(( Votre aimable invitation à dîner aujourd'hui m'a causé la plus vive blessure. Je ne puis pas venir, — et pour des raisons de la nature la plus humiliante : l'aspect de ma personne. Vous pouvez imaginer ma mortification k vous devoir faire cet aveu, mais il était indispensable (i). »
(i) M. "Woodberry ne place cette lettre qu'en i835, époque où Poe, dépourvu de ressources, sollicitait l'in-
Alors Kennedy se met à sa recherche, le découvre, comme il la consigné dans son journal, sans aucun ami(i)et réellement mourant de faim. Il s'intéresse à lui, il le réconforte, et s'institue dorénavant, à sa grande gloire, son ami constant, sincère et libéral.
Poe pour vivre, n'avait de ressources qu'en son travail. Allan était mort, oublieux de l'attachement que sa première femme avait eu pour l'enfant recueilli, à qui lui-même il avait donné son nom, et qu'il avait présenté, dans ses premières années, comme son fils et son héritier : de son second mariage il avait eu un enfant, et le nom d'Edgar Allan Poe n'était pas même mentionné dans son testament.
tervention de Kennedy pour obtenir un emploi de maître d'école ! Mais, que M. Ingram ou II. Woodberry ait raison, cette lettre s'applique trop bien à l'effroyable situation où Poe se trouvait en i833 ; si elle n'a pas été écrite alors, la réponse qu'il fit à Kennedy a dû être probablement tout aussi poignante.
(i) Cette expression : sans aucun ami. ne confirmet-elle pas l'opinion de M. Ingram que Poe, en ce tempslà, n'habitait pas encore chez Mrs Glemm ?
En août i834, à Richmond, la ville même où s'était écoulée en grande partie son enfance pleine d'illusions et d'espoirs vains, une revue, the Southern Liierary Messenger (le Messager littéraire du Sud) parut pour la première fois, sous la direction de Thomas W. White. Elle faisait appel à la collaboration des hommes de lettres les plus connus ; Kennedy était du nombre, mais, empêché de répondre à cette invitation à cause d'engagements antérieurs et urgents, il s'empressa du moins de conseiller à Poe d'envoyer de la copie ; c'est ainsi que Bérénice, publiée en mars i835 dans cette revue, attira l'attention du public, en dépit d'un dénouement
qui faisait horreur, sur le style et sur le génie de son auteur.
La vie littéraire d'Edgar Poe, son âpre lutte pour la subsistance de chaque jour a commencé ; elle ne s'achèvera que le jour de sa mort.
Il collabore d'une façon effective maintenant à la plupart des revues et des magazines qui paraissent à Baltimore, à Richmond, à Philadelphie, à New-York. À la demande des propriétaires, il assume même la direction, ïeditorship, du Southern Literary Messenger, de décembre i835 à janvier 1837, puis, à Philadelphie, du Gentleman's Magazine, de juillet 1839 à juin 18/io, et du Graham's Magazine jusqu'en avril 18^2 ; enfin, à New-York, il est successivement sub-editor de YEvening Mirror (1 844-45), joint-editor (mars), seul editor (juillet) et propriétaire du Broadway Journal, qui, sous sa direction, connut une vogue sans précédent : par malheur, les capitaux manquaient, des exigences étaient pressantes, et le journal cessa de paraître dès le début de l'année suivante.
Souvent on s'est demandé pourquoi Poe passa successivement ainsi d'un magazine à l'autre, alors que ces changements n'étaient pas même, chaque fois, favorables à ses intérêts ; alors que, en quittant une revue, il lui est arrivé plusieurs fois de demeurer, un temps plus ou moins long, sans emploi régulier qui lui assurât son pain. L'animosité de son premier biographe a su tirer de cette circonstance, qui lui apparaît incompréhensible, le plus merveilleux parti : Poe quittait de la sorte la direction des revues qu'on lui confiait parce que les propriétaires de ces revues ne tardaient pas à s'apercevoir qu'il n'était pas l'homme de confiance sur qui ils auraient pu compter ; Poe ne songeait qu'à agir à sa guise, sans même les consulter ; et surtout, il avait surgi entre eux quelque querelle, où Poe, pris de boisson, se montrait violent et brutal, égoïste et entêté ; bref, on avait dû le congédier.
Les affirmations les plus audacieuses de Griswold ont ceci de remarquable, que, la plupart, elles se réfutent d'elles-mêmes dès qu'on connaît un tant soit peu les faits. Mais de la
64 la wa l'ee«g.vr a. poe
calomnie j] subsiste toujours la lie et. en dépit des phn ■- ~ nombreux deno la idniiralean du poète qui persistent à douter.
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écrits le prouvent, même lorsque, par exemple : -: .- :ertaines de ses études critiques, il l'ai visibierr.er.: : rompe I. : avance pas une affirmati'r. Q ne risque une oiw i ".on. ni un blâme ni une louange ivant de s'être bien assuré, en t: en toute vérité,
ayant mis à jour tous - arguments pour ou Donftre, que la valeur de ce blâme ou de louange est proportionnée à son objet et
dûment méritée. L'homme qui porte dans l'élaboration de son œuvre, même fugitive, cette lucidité précise et consciente ne saurait, dans les relations de la vie quotidienne. s'abandonner aux impulsions des passions les plus misérables sans Bongei à les maîtriser, à les dominer, à n'être leur victime ni leur jouet au hasard.
Mais il y a plus. 11 y a l'attestation de ceux qu'il aurait outragés, qu'il aurait trahis et dégoûtés. Tous successivement on! certifié qu'ils regrettaient que Poe les eût quittés ; tous se sont déclares satisfaits et honorés d'avoir connu en lui un collaborateur précieux ; tous enfin assurent — non moins que M. Graham dans une énergique lettre qu'il écrivit en réponse aux allégations tendancieuses de Gris wold, — qu'ils ont apprécie en Edgar Poe un homme d'une assiduité, d'un dévouement et d'une intelligence hors ligne, et, en toutes circonstances, d'une parfaite sobriété.
« Durant trois ou quatre années », écrit Graham, « je l'ai connu intimement, et durant dix-huit mois je l'ai vu tous les jours, la plu-
part du temps écrivant ou causant assis devant le même pupitre ; j'ai connu toutes ses espérances, ses craintes, les petits ennuis de sa vie aussi bien que sa lutte acharnée contre le sort contraire ; eh bien, il était toujours le même gentleman accompli, le lettré tranquille, discret, méditatif, le mari dévoué, économe pour ses dépenses personnelles, ponctuel et infatigable dans son travail, et une âme d'honneur dans toutes ses affaires. »
La raison pour laquelle il quittait successivement des postes enviés dont le revenu médiocre lui assurait des ressources régulières et certaines, c'est précisément dans ce sentiment d'extrême dignité, de scrupuleuse droiture, en même temps que dans son attachement incorruptible à l'art, à l'idée hautaine qu'il gardait de l'art littéraire, qu'il convient de la chercher et de la découvrir.
Les magazines, les plus intéressants aussi bien que les plus médiocres, les revues n'ont jamais eu d'autre visée que de plaire aux goûts de leurs lecteurs, de s'y conformer de leur mieux, d'obéir docilement à leurs préjugés les
plus aveugles. Quelle est la revue, quel est le magazine pour qui la littérature soit la matière sacrée, non pas une matière d'intérêt à l'égal de toute autre, mais la matière sacrée, absorbante, exaltante et exclusive, en dehors de laquelle rien n'existe ni ne saurait exister ? L'affirmation sainte de toute vue personnelle ou originale en désaccord avec la banale tradition offusque le plus grand nombre et n'offre aucune chance de rencontrer le succès, au moins immédiat. Or, que désirent magazines et revues, sinon le succès immédiat ? Ils s'accommodent mal d'un idéal trop absolu. Favorables, accueillants à la littérature, certes ils le peuvent être, certains le sont, mais pas jusqu'à la mort, pas jusqu'au suicide. Un peu de littérature plaît, en de rares occasions un peu de littérature du caractère le plus raffiné, le plus éperdûment subtil et pur, — un peu de littérature n'est-elle pas indispensable à la formation d'un homme de bonne éducation ?
Mais rien que de la bonne, vraie, franche et ingénue littérature, y songez-vous ? quelle monotonie, quel ennui, qui pourrait supporter cela ?
Edgar Poe songeait à faire supporter cela au public, et s'il prenait soin de ne pas agir en contradiction avec la ligne de conduite assignée par le propriétaire de la revue qui l'employait, du moins usait-il envers lui de toute sa dialectique, mettait-il en œuvre la véhémence de ses moyens les plus persuasifs pour le convaincre qu'il serait nécessaire, indispensable, et très beau de tenter autre chose, de tenter mieux, de risquer la revue d une haute et absolue tenue littéraire, sans souci de l'opinion du public ni de ses goûts contestables. C'était à eux, qui créaient, soutenaient et vivifiaient les revues, d'amener à leur goût un public jusqu'alors ignorant et dévoyé ; ils n'avaient pas à s'humilier jusqu'à flatter ses manies les plus obscures.
Les vues éloquentes de Poe avaient intéressé plus d'un de ces propriétaires de revues ; ils en sentaient la force et la vérité : s'il n'avait dépendu que d'eux, plusieurs se fussent peutêtre dévoués à la grande tâche préconisée. Mais tout repose sur les moyens matériels, sur des possibilités financières ; ils ne se faisaient
aucune illusion : adopter les fantaisies de ce poète, c'eût été, à brève échéance, le désastre et la ruine.
Et Poe, point découragé, s'en allait. Il allait tenter la fortune ailleurs, ou bien, — ce qui était le rêve le plus intime de sa pensée, — il combinait mille projets pour se passer des capitalistes, pour parvenir à établir une revue selon ses vœux, pour mettre sur pied, avec le concours d'amis ou de ses admirateurs, ce Penn Magazine auquel il pensa longtemps, ou ce Stylus qu'il aurait tant aimé voir prendre forme, ou pour métamorphoser, quand il en fut devenu le directeur, ce Broadway Journal qui ne vécut pas assez pour qu'il y pût réaliser ses désirs (i).
(1) Dès le mois de juin i84o, The Penn Magazine était annoncé comme devant paraître à partir du ier janvier suivant. La date fut reportée ensuite au Ier mars i84i, et un prospectus signé par Edgar A. Poe fut largement distribué. M. Woodberry (I. 271) le reproduit tout entier. Lors des tentatives subséquentes et des essais de lancement du Stylus, il fut, à peu de détails près, repris et répété. Ce à quoi tendra avant tout le périodique projeté par Poe, c'est à « imprimer à ses pages une personnalité
Pas une heure de son existence il n'a été accordé à Poe d'essayer la vie littéraire de combat, d'action, telle qu'il l'eût aimée. Tenu en bride par des considérations extérieures, par le respect des entreprises d'autrui qu'il
qu'il estime essentielle au bon succès de ces publications; c'est pourquoi il est désirable qu'un seul cerveau' assume la direction de l'entreprise. C'est lui et ses idées qui s'exprimeront dans son magazine. Dans l'analyse critique des livres nouveaux, il ne se départira pas de cette sévérité critique qu'on lui a parfois reprochée, pour autant que le sentiment du juste l'y autorisera. Sans doute la suite des années écoulées a pu calmer un peu sa pétulance d'autrefois, mais non corrompre la rigueur de sa critique ; il n'en est pas encore arrivé à ne lire les livres qu'au gré du communiqué des éditeurs, ni à supposer que l'intérêt des lettres n'ait aucun rapport avec l'intérêt de la vérité. La critique qu'on trouvera dans le Penn Magazine sera absolument indépendante : fondée sur les seules règles de l'Art, qu'elle analysera et discutera à l'occasion, à l'écart de toute attaque aux personnes, ne connaissant de crainte que celle d'outrager le vrai, ne tenant aucun compte de la vanité des auteurs, des prétentions du préjugé, de la moralité des Revues, ou de l'arrogance des cercles organisés. Il s'occupera de lettres, il sera littéraire, laissant à d'autres le soin d'instruire, du moins en ce qui regarde les objets d'une actualité plus ou moins grave. Il se contentera de plaire »... etc.
était obligé de servir, il n'a pas été une seule fois le maître d'éprouver les chances de la destinée à laquelle toutes les forces de son être intellectuel aspiraient. Faute d'argent, dans la lutte pour le triomphe de ses idées littéraires il demeura un subordonné, un auxiliaire, alors qu'il portait en lui l'âme d'un chef et d'un conquérant. Les armes lui manquaient, il dépensa son temps à essayer de se les procurer. Dans les Etats-Unis, avant le milieu du xrx* siècle, Edgar Poe, avec son flagrant amour de la poésie pour elle-même et rien que pour elle-même, avec l'idée sereine que toute la mission de la littérature n'est qu'une mission d'art souverain, n'était, ne pouvait être, qu'un isolé superbe. Certes, les propriétaires de revues n'étaient pas fâchés de s'attacher cet être paradoxal, exceptionnel ; son étrangeté exerçait une séduction singulière sur la curiosité des lecteurs, et, quand ils réussissaient selon leur gré à obtenir de lui, plutôt que des poèmes ou des contes, quelqu'une de ces études, de ces critiques vives, ardentes, caustiques, où il se plaisait, au nom d'un idéal tout personnel, à
flageller, à abattre les gloires du jour, les réputations établies, les succès et les situations les plus enviées, quelle bonne fortune pour leur périodique ! que de bruit, que de polémiques, de colères, et, partant, quelle réclame incomparable, et que de vente assurée I
Poe, dans tout l'éclat de sa verve, se livrait sans arrière-pensée, sans réticence, et exposait sans crainte tout ce qu'il croyait avoir à dire. La plupart du temps ses critiques visaient si droit et portaient si juste, qu'elles ne soulevaient de la part des auteurs touchés aucune réplique, par la simple raison qu'il n'y avait rien à répliquer. Seulement, et la mémoire de Poe en subit longuement, péniblement, d'effroyables conséquences, les rancunes sourdes, les haines sournoises accumulées se préparaient obscurément à agir contre lui.
On a prétendu, mais c'est encore une imputation strictement mensongère, que Poe, quand il parlait des auteurs vivants, était incapable de les estimer et de les louer.
Cependant, d'Alfred Tennyson il dit qu'il
« le regarde comme le poète le plus noble qui ait jamais vécu, qu'il l'appelle, le pense le plus noble des poètes, non parce que les impressions qu'il procure sont en tous temps les plus profondes, non parce que l'enthousiasme poétique où il amène est en tous temps le plus intense, mais parce qu'il est en tous temps le plus éthéré ; — en d'autres termes celui qui exalte le plus, et le plus pur. Nul poète n'est moins de la terre, moins terrestre (i). »
Dans Marginalia, un long paragraphe consacré à Tennyson débute ainsi : « Je ne suis pas sûr que Tennyson ne soit pas le plus grand des poètes... », après quoi, il revient encore sur ce jugement, et le confirme : « Alfred Tennyson, poète qui, selon notre humble et sincère opinion, est le plus grand qui ait jamais vécu. » Et il ajoute, dans un autre endroit (2): « Pour Tennyson, homme doué des tendances poétiques les plus riches et les plus rares, nous avons pour lui une admiration, une vénération sans bornes. Sa Mort d'Arthur, son Locksley
(1) Dans the Poetic principle.
(2) Criticisms • William Ellery Channing.
Hall, sa Beauté Endormie, sa Dame de Shalott, ses Mangeurs de Lotos, son Œnone et maint autre poème ne sont pas surpassés, en ce qui donne à la poésie sa valeur distincte, par les compositions d'aucun auteur vivant ou mort. » Non sans discussion, il est vrai, de la manière dont il emploie son génie, Poe célèbre et révère le génie de Charles Dickens (i) ; il vante les mérites de VAstoria de Washington Irving, la haute intelligence et le savoir profond de Samuel Taylor Coleridge ; il rend hommage aux réelles qualités — qu'il
(i) Etude sur Barnaby Rudge, et Marginalia passim. Dans le Philadelphia Saturday Evening Post, le ier mai i84i. Poe établissait d'avance, avec une exactitude rigoureuse, quel devait être le plan suivi logiquement par Dickens dans Barnaby Rudge. dont la publication venait seulement de commencer. Dickens, surpris au plus haut point par une si grande faculté de juste divination, lui adressa la lettre la plus flatteuse, en lui demandant « quel pacte le liait au diable ? » Une mutuelle sympathie s'établit entre eux ; quand Dickens vint en Amérique, Poe accourut le voir, et, plus tard, après la mort du poète, Dickens, lors de son second voyage, ne manqua pas d'aller rendre visite à Mrs Clemm, et même de la secourir discrètement dans sa détresse.
découvre — de Nathaniel Hawthorne (i) et même du <c professeur » Longfellow, à qui il «proche, toutefois, son affectation, son pédantisme, sa préoccupation de didactisme, et parfois jusqu'à de prétendus plagiats.
Poe avait la hantise du plagiat, il le dénichait un peu partout avec une facilité singulière et même un peu hâtive, mais il le dénonçait aussi avec une vigueur calme et dédaigneuse en bien des lieux où il triomphait inaperçu. Aussi l'accusation de plagiat est-elle une des plus violentes sous lesquelles ceux qui le haïssaient ont tenté de le faire succomber.
Il avait, pour se procurer de l'argent, en i83g, composé, à la demande d'un éditeur, et à l'usage des écoliers, un manuel, the Con-
(i) Lorsque, en 18^2, il parle de Hawthorne comme d'un écrivain dont « le style est la pureté même », et affirme que, des recueils de nouvelles jusqu'alors publiés en Amérique, aucun, sinon les Taies of a Traveller de Washington Irving, ne saurait être égalé aux Twice-Told Taies, Hawthorne, que Poe n'avait jamais vu, est à peu près un inconnu. Jamais, paraît-il, un hommage aussi sincère et aussi enthousiaste ne lui a été décerné.
chologist's First Book, et, dans le Saturday Evening Post, une note sans signature l'accusa d'avoir, à Philadelphie, publié comme original un ouvrage sur la conchyliologie, qui n'est en réalité qu'une copie, presque mot pour mot, du Text-Book of Conchology par le capitaine Thomas Brown, imprimé à Glasgow en i833. Poe aurait évité toute mention de l'original anglais, bien que, dans sa préface, il prétendît avoir de grandes obligations à plusieurs savants de sa ville. De plus, assurait encore cette note, « dans la seconde édition de ce livre, qui a paru à Philadelphie, le nom de M. Poe a été supprimé sur la page de titre, et seules ses initiales ont été ajoutées à la préface. »
Or, chacune de ces assertions est fausse. L'ouvrage de Poe n'est pas un plagiat de l'ouvrage du capitaine Brown. Il n'y est fait allusion qu'aux obligations qu'il a envers deux personnes : l'une, un savant écossais, le professeur Wyatt, sans s'inquiéter de savoir si la calomnie avait été connue de Poe, a donné spontanément, dix ans après la mort du poète,
alors qu'un hasard la lui eût fait découvrir, le démenti le plus absolu à cette accusation inepte, suivi d'une explication fort simple (Home Journal). Il n'est pas vrai, non plus, que le nom de Poe ait été supprimé de la page de titre dans la seconde édition. Enfin, Poe lui-même a réfuté l'infamie :
<( J'ai écrit ce livre », dit une de ses lettres, « en société avec le professeur Thomas Wyatt et le professeur Mac-Murtrie de Philadelphie, et mon nom y a été inscrit comme le plus connu et le plus propre à aider à sa diffusion. J'ai écrit la préface et l'introduction, et traduit de Cuvier la description des animaux... (i) »
(1) Le titre, en effet, porte : ConchologisVs first Book... etc.. d'après Cuvier...
Le nombre et le ressentiment des ennemis d'Edgar Poe s'accroissaient chaque jour, et, chaque jour, il se fût senti plus délaissé, plus désespérément étranger dans le monde où le destin l'avait jeté, s'il n'avait pu se reposer sur quelques solides et pures affections toutes proches, toutes tendres et toutes dévouées.
Il avait, le 16 mai i836, à l'âge de 27 ans, épousé sa jeune cousine, Virginie Clemm, qui, née le i3 août 1822, n'avait pas encore tout à fait quatorze ans.
Il s'était attaché tout de suite à cette enfant qu'on nous décrit extrêmement jolie, d'une intelligence claire et haute, et douée d'un sentiment musical très profond. Il s'était inté-
ressé à son éducation, et elle, de son côté, lui avait voué un culte qui, pas une heure de sa trop courte existence, ne s'est démenti.
L'union entre eux était parfaite ; une lueur d'inexprimable félicité métamorphosa la vie ardue du poète. Les obstacles, les difficultés de l'heure présente ne pesaient plus, il était entré dans une région magnifique, dans la Valley of the Many-Coloured Grass (i) de son imagination, loin du monde extérieur, du monde qui pour lui était le moins réel. Ah, comme allait s'ouvrir l'ère du sain, du fécond labeur, et ce fut l'ère ardente de ses meilleures collaborations aux revues, de la création de plusieurs chefs-d'œuvre : Gordon Pym, Ligeia, William Wilson, etc....
La jouissance par eux d'une paix parfaite émerveillait tous ceux qui les ont alors approchés. En dehors de ses obligations, sauf le temps qu'il passait forcément dans les bureaux des revues, Poe ne quittait pas la demeure où
(i) « La Vallée du Gazon Diapré ». traduit Baudelaire, dans Election.
EDGAR A. POE ET SA FEMME 8l
l'enchantait la radieuse et tendre présence de sa jeune femme. Ses gains n'étaient employés qu'à assurer à Virginie un peu plus d'aisance, à introduire chez elle du bien-être. Religieusement, sans prélever la moindre somme pour ses besoins ou ses désirs personnels, il remettait ce qu'il rapportait d'argent entre les mains de Mrs. Clemm dont l'admirable sollicitude avait assumé la direction du ménage.
« Virginie », rappelait plus tard sa mère, « était linguiste excellente et musicienne accomplie, et vraiment elle était si belle ! Que de fois Eddie (i) s'est-il écrié : « Je ne vois personne d'aussi beau que ma douce petite femme. » Eddie avait des habitudes familiales, il sortait bien rarement de chez lui, même une heure, sans que sa chère Virginie ou moimême fussions avec lui. C'était en vérité un mari affectueux et tendre, vis-à-vis de moi un fils dévoué. Il était impulsif, généreux, affectueux et noble. Ses goûts étaient fort simples,
(i) Diminutif d'Edgar.
8a LA VIE d'edgar A. POE
et très grande son admiration pour tout ce qui était bon et beau... Tous trois nous ne vivions que l'un pour l'autre (i). w
Dans le livre vengeur et sain de M. Ingram se groupent nombreux les témoignages précieux qui confirment les souvenirs de Mrs. Clemm. En 1870, Hearth and Home, sous la signature A.-B. Harris, publiait les lignes suivantes :
« Elle [Virginie] paraissait avoir à peine plus de quatorze ans, belle, douce et gracieuse, — une fillette. Quiconque la voyait était séduit. Poe était très fier et très épris d'elle, et se délectait du visage rond, enfantin, de la petite personne potelée, et la mettait en contraste avec lui-même, si maigre, d'aspect si mélancolique, et elle, en retour, l'idolâtrait. Elle avait la voix d'une douceur surprenante, elle chantait délicieusement, et dans leurs jours de prospérité, quand ils habitaient dans un joli petit cottage aux confins de Philadelphie, elle avait sa harpe et son piano. »
(1) Lettre à Neilson Poe, 19 août 1860, citée par M. Ingram.
Le capitaine Mayne-Reid, dont le nom est populaire parmi les lecteurs français, et qui fréquentait chez Poe, à Philadelphie, décrit à son tour (i) les habitudes et les hôtes de cette douce et aimable petite maison. « Poe, je l'ai connu enfermé chez lui un mois entier, travaillant tout le temps avec âpreté ; pauvrement payé, durement harcelé pour garantir des loups sa porte faiblement fermée ; seuls des amis rares et choisis entraient chez lui, et toujours le trouvaient tel qu'ils le connaissaient, hôte généreux, gendre et époux affectueux, — bref, homme parfaitement honorable... Il n'y a jamais eu, dans la liste des hommes de lettres, un biographe aussi méprisable que Rufus Griswold ; il n'y a jamais eu une aussi grande victime du mépris posthume que le pauvre Edgar Allan Poe. » De Mrs. Poe, « c'était », écrit-il, « une dame angéliquement belle de corps et non moins belle d'esprit. Aucun de ceux qui se rappellent cette fille de la Virginie (2) (et Virginie était son nom) aux
(1) A dead man defended, dans Onward, avril 1869.
(2) Erreur, elle était née dans le Maryland.
yeux noirs, aux cheveux noirs., sa grâce, la beauté de son visage, son allure modeste au point d'en être remarquable, ne contredira ce que j'en ai dit. Je me rappelle comment nous, les amis du poète, nous avions accoutumé de parler de ses hautes qualités, et, quand nous parlions de sa beauté, je comprenais bien que la teinte rosée de sa joue était trop brillante, trop pure pour être de la terre. C'était la couleur de la consomption, cette lumière triste et belle, signe d'un trépas prématuré. »
Ils partageaient joies et chagrins. Les heures positives étaient pénibles. Poe s'efforçait de son mieux de travailler, d'écrire, de gagner de l'argent, soutenu, comme il en sentait le besoin, par les consolations, les encouragements, la sympathie de sa précieuse, délicate et adorable femme, par l'esprit de sacrifice et de dévouement de sa tante et belle-mère, dont il se savait aimé comme s'il eût été réellement son fils.
J'habitais seul un monde de plaintes (i). et mon âme (i) Eulalie, a Song, traduction S. Mallarmé.
était une onde stagnante, avant que la claire et gentille Eulalie devînt ma rougissante épousée, — avant qu'avec les cheveux dorés la jeune Eulalie devînt ma souriante épousée.
Ah ' non — moins brillantes les étoiles de la nuit que les yeux de la radieuse fille ! et jamais flocon que la vapeur peut faire avec les teintes pourpre et de nacre de la lune, ne peut valoir en la modeste Eulalie la plus négligée de ses tresses ' — ne peut se comparer en Eulalie les yeux brillants à la plus humble et la plus insoucieuse de ses tresses.
Maintenant le Doute, — maintenant la Peine, ne reviennent pas, car son âme me donne soupir pour soupir ; et, tout le long du jour luit brillante et forte Astarté dans le ciel, pendant que toujours, sur elle, la chère Eulalie lève son œil de jeune femme, — pendant que toujours sur elle la jeune Eulalie lève les violettes de son œil.
Le Doute, la Peine, ses premières années en avaient été considérablement obscurcies. Abandonné, incompris, méconnu par son père adoptif, par tous ceux dont il avait cherché à mériter la considération, et, plus tard, quand, au nom de l'Art sacré, il s'était choisi une voie auguste et ardue, et quand il avait, critique sévère, mais véridique et enthousiaste, soulevé sur son passage le sursaut obscur des inimitiés et des rancunes, n'eût-il pas pu pous-
ser, cependant, tant il souffrait de son atroce solitude, le cri que pousse son William Wilson : « Je soupire, en passant à travers la sombre vallée, après la sympathie, — j'allais dire la pitié — de mes semblables. » ?
Où cette sympathie, cette pitié éclairée et attentive, l'aurait-il mieux cherchée qu'auprès d'une femme douce, belle, instruite, aimante, comme on nous l'a décrite, ne connaissant de goûts que ceux de son mari, n'ayant d'aspirations, de désirs que les siens, toujours avec lui à l'unisson, entrevoyant sa grandeur dont, par le charme de toute sa personne physique et morale, elle rendait plus supportable l'amertume ?
D'amis vrais parmi les hommes, il n'en pouvait pas avoir : Kennedy avait été son sauveur, il lui marquait une constante gratitude et une profonde déférence ; Wilmer le secondait dans l'élaboration de ses revues projetées ; ils n'étaient, ni l'un ni l'autre, épris d'art et de beauté uniquement, vibrants d'indignation contre tout ce qui portait atteinte à son idée ou d'enthousiasme pour tout ce qui la forti-
fiait. Les artistes purs, les littérateurs, les poètes dont les élans ne soient pas corrompus par leurs tâches acceptées à la poursuite du gain de chaque jour, par le goût des affaires, la recherche des honneurs ou d'un vain pouvoir, qui soient, comme il était, étroitement possédés par leur art, uniquement et merveil- Jeusement désintéressés, sont en tous temps et en tous pays fort rares, mais aux Etats- Unis, dans la première moitié du xixe siècle, y en a-t-il eu un second ? Qui aurait pu le comprendre ? N'y fallait-il pas le simple et candide amour de sa jeune femme ? Quand Poe s'élevait contre la détestable pratique de l'art utilitaire, de l'art instructif, de l'art moralisateur, de l'art objet de luxe ou moyen d'évangélisation, qui donc en Amérique aurait pu l'appuyer, le seconder, sourire à ses idées, sinon l'adorable et puérile confiance de sa jeune femme ? Quand Poe chantait d'une voix si pure, qui donc l'aurait entendu au point de se fondre dans l'enchantement même du rythme et des images, sinon la prodigieuse clairvoyance, la bonté sereine, l'effusion sacrée
et ardente de sa chère jeune femme ? Si Poe existait, marchait devant lui, travaillait, se développait et grandissait, s'il ne jetait pas sa plume et ne désespérait pas, c'est à la seule présence, à la présence radieuse et toute modeste de sa jeune femme qu'il le devait.
Virginie était devenue à Edgar Poe sa raison d'exister, la fête de son cœur, de ses yeux, de son esprit, de tout son être. Où elle était, éclataient en pleine lumière sa volonté, ses idées, sanctifiées. Ailleurs, ténèbres redoutables et glaciales.
Commentateurs et biographes, laissez donc un peu Poe jouir, malgré une misère acharnée, de ce contentement de l'âme, de cette douce, égale, bienfaisante chaleur que procurent la paix de l'esprit, la tranquillité du cœur, la satisfaction humaine d'aimer pleinement et d'être pleinement aimé. Vous lui reprochez, en dépit des heures qu'il consacre aux labeurs acceptés dans les magazines et les revues, en dépit des multiples petites besognes accomplies pour avoir du pain le lendemain, en dépit de la création de quelques-uns
EDGAR A. POE ET SA FEMME 8q
d'entre ses plus beaux ouvrages, d'avoir gaspillé les brefs instants de cette lélicité passagère dans la contemplation, dans l'adoration de celle qui était l'objet de cet amour, de n'avoir pas fourni une production littéraire énorme, alors qu'il était si heureux, de n'avoir pas travaillé !
Qu'en savez-vous? Qu'en pouvez-vous savoir? Lisez-vous dans son cerveau, devinez-vous ce qui y germait, ce qui s'y préparait, ce qui en aurait naturellement éclos peu à peu, au cas où l'obstination d'une destinée contraire ne se serait de nouveau et plus cruellement que par le passé, acharnée soudain sur sa volonté et sur son courage ? Lumières d'un bonheur qui transfigure, comme une puissance méchante a vite fait de vous éteindre au cœur de l'homme 1 Comme elles ont rayonné peu de temps sur le front d'Edgar Allan Poe ! comme, après l'avoir leurré d'espoir et de ravissement, elles se sont vite obscurcies !
Il ne planait dans ce ménage aucune ombre de mésentente, pas une tristesse, et, en dehors
gO LA VIE D'EDGAR A. POE
des difficultés de la vie matérielle, pas une atteinte de souci ou de chagrin.
Et voilà qu'un soir, en chantant, tout à coup Mrs. Virginie Poe défaillit ; elle venait de se rompre un vaisseau sanguin. On désespéra de sa vie ; elle guérit, mais ce ne furent plus qu'alternatives de chute et de relèvement partiels. Elle vivait, mais ses forces déclinaient. Le lit de la malade, pour sa mère comme pour son mari, devint le centre de leurs soins, de leurs préoccupations, leur pensée unique, d'autant plus que, sans s'être communiqué leur épouvantable impression, tous deux avaient compris: elle était trop belle, d'un éclat surhumain ; c'était sur ses joues, selon l'expression dont allait user le capitaine Mayne- Reid, « la couleur de la consomption, cette lumière triste et belle, signe d'un trépas prématuré. »
La pensée entière d'Edgar Poe se concentra sur cet objet : cacher à sa femme la gravité de son état, ne laisser soupçonner à personne que lui-même s'en doutait afin de ne pas faiblir, l'environner des soins les plus assidus,
la disputer à la mort qui la guettait de près. Jamais homme ne fut plus attentif, plus soigneux, plus résolu dans cette lutte inégale. Mais il n'ignorait pas, il se rendait compte que la victoire ne pourrait lui rester, que la lente, sournoise et obstinée maladie minait la patiente ; n'importe, il ne céderait qu'à la dernière extrémité, il résisterait pour sa chère Virginie jusqu'au bout.
a L'amour qu'il portait à sa femme » selon Graham, « était une sorte de culte exalté de l'esprit de beauté, et devant ses yeux il le sentait s'éteindre. Je l'ai vu suspendu sur elle quand elle était malade avec toute l'aimante appréhension et la tendre inquiétude d'une mère pour son premier-né. D'elle la toux la plus légère causait en lui un frissonnement, un froid au cœur, qui était visible. Un soir d'été, j'étais sorti avec eux, et le souvenir de ses yeux qui la veillaient, ardemment attachés sur le moindre changement de couleur dans le visage bien aimé, me hante toujours, je m'en souviens, avec cette tension attristée. C'est cette anticipation de sa perte, pendant tous les ins-
tants, qui a fait de lui un homme triste et pensif, et qui a teint d'une mélodie de deuil son chant immortel. »
Tous ceux qui ont approché le jeune ménage confirment Graham ; les ennemis de Poe reconnaissent l'absolu dévouement, l'amour qu'il témoignait à sa femme. Mais le Griswold seul, qui n'entra dans leur intimité qu'assez tard, a prétendu que son union avec Virginie Clemm n'avait été qu'un mariage de convenance, et que jamais il n'avait eu pour elle aucune affection véritable (i). Mrs. Osgood, la confidente, l'amie la plus aimée du poète, affirme, au contraire, parlant de Virginie : (( c'est la seule femme qu'il ait jamais aimée véritablement. »
En peignant le cottage de Philadelphie, A.-B. Harris (2) parle, lui aussi, de la maladie de Virginie : « Mrs. Poe en chantant s'était rompu un vaisseau sanguin, et depuis lors elle souffrait cent morts. Elle ne pouvait sup-
(1) Ingram, p. 176.
(2) Hearth and Home, 1870.
porter le moindre souffle d'air, il lui fallait des soins considérables. Tous les conforts en ce qui concerne le logement et ce qui l'environnait, ce bien-être si important pour les malades, était pour elle affaire de vie ou de mort. Et pourtant la chambre où durant des semaines elle demeurait étendue, à peine capable de respirer sauf si on l'éventait, était une petite pièce au plafond si bas par-dessus le lit étroit, que de la tête elle y touchait presque. Mais personne n'osait rien dire, M. Poe était trop sensible et trop irritable, vif comme Vacier et le silex, a dit quelqu'un qui l'a connu dans ce temps-là. Il n'eût pas toléré un mot touchant le danger de mort où elle se trouvait ; le mentionner aurait été le rendre fou. »
Et cependant, au milieu de telles inquiétudes, la misère talonnait Edgar Poe et le contraignait d'écrire, de tirer parti de ce qu'il parvenait péniblement à écrire, mais il savait prendre sur lui-même un empire suffisant, et son unique allégement consistait à fournir une ombre de bien-être, un léger confort à
9^ LA VIE u'EDGAR A. POE
celle qui peu à peu se mourait devant ses yeux.
(( Elle avait vu que le doigt de la Mort était sur son sein, et que, comme l'éphémère, elle n'avait été parfaitement mûrie en beauté que pour mourir... (i) ».
Pendant des années ce combat obstiné se poursuivit sans rémission. Parfois Poe y perdait son énergie, et alors, impuissant à pourvoir aux besoins les plus élémentaires de la maison, on comprendra, comme A.-B. Harris, « qu'il se sauvait, et s'en allait errer par les rues au hasard, durant des heures, farouche, le cœur brisé, désespéré. » Aux jours les plus fortunés ce que la littérature lui avait rapporté était peu de chose, et il sollicita alors du gouvernement des Etats-Unis une situation, ou plus exactement, (car son dénuement était si absolu qu'il ne possédait pas une somme d'argent suffisante pour se rendre lui-même à Washington) il pria des amis de solliciter pour lui. Seulement, il avait offensé par ses critiques des hommes qui se trouvaient en situation de
(i) Eléonora, trad. Baudelaire.
lui nuire, et rien ne put être obtenu, sinon qu'une société, organisée dans le but de venir discrètement en aide à des infortunes que la charité publique ne pouvait pas connaître, s'offrit à lui porter secours : la fierté et la sensibilité du poète et de sa famille arrêtèrent cet élan.
Quand la maladie s'apaisait, Poe travaillait avec plus d'ardeur. Il envoyait aux revues des articles de critique, il composait surtout quelques-uns de ses contes les plus caractéristiques : le Domaine d'Arnheim, le Mystère de Marie Roget, la Lettre Perdue, le Scarabée d'Or, le Puits et le Pendule, etc., ce qui introduisait chez lui une aisance relative, et il entreprit alors ses premières conférences.
C'est aussi de cette époque agitée et angoissante que datent les habitudes d'intempépérance qu'on lui a si durement reprochées et qui ont probablement contribué à hâter singulièrement sa fin. Il souffrait abominablement de ses propres erreurs, il détestait le lamentable désastre où il redoutait de sombrer, corps et âme, et il a lutté avec une prodigieuse obs-
tination pour se défaire de son mal. A quelqu'un qui s'étonnait de le voir maîtrisé par le fléau hideux, il écrivait, le 4 janvier i848, ces lignes précises et douloureuses :
« Pouvez-vous faire allusion, me dites-vous, au terrible mal qui a causé les irrégularités déplorées si profondément ? Oui, je puis plus qu'y faire allusion. Ce mal est le plus grand qui puisse advenir à un homme. Il y a six ans, ma femme, que j'aimais comme jamais homme n'a aimé auparavant, se rompait un vaisseau sanguin en chantant. On désespéra de sa vie. J'avais pris congé d'elle pour toujours, et je subissais toutes les agonies de la mort. Elle guérit en partie ; et de nouveau j'espérai. Au bout d'un an, le vaisseau se rompit encore. Je traversai de nouveau les mêmes épisodes... Puis, de nouveau, de nouveau, et de nouveau encore, à intervalles variables. Chaque fois je ressentais toutes les agonies de sa mort, — et à chaque retour de la maladie je l'aimais plus chèrement, et je m'attachais à sa vie avec une opiniâtreté plus désespérée. Mais, de tempérament, je suis sensitif.
nerveux à un degré singulier. Je devenais dément, avec de longs intervalles d'un retour horrible à la santé. Durant ces accès d'inconscience absolue, je bus — Dieu seul sait combien et combien souvent. Naturellement, mes ennemis ont fait dériver la démence de la boisson, plutôt que la boisson de la démence. Or, j'avais perdu à peu près tout espoir d'une guérison durable, quand je l'ai trouvée dans la mort de ma femme. Oui, cette mort je la puis supporter, je la supporte comme il convient à un homme. C'est l'oscillation horrible de l'espoir au désespoir que je n'aurais plus pu supporter sans perdre tout à fait la raison. De la mort de ce qui était ma vie j'ai donc reçu une nouvelle existence, mais — oh Dieu ! — à quel point mélancolique (i). »
(i) M. Lauvrière a dû lire cette confession poignante, dont l'horrible sincérité ne saurait faire de doute pour personne; elle est citée par M. Ingram (p. 174), et néanmoins, se basant sur les exigences de moralistes qui ne veulent pas lâcher leur victime, leur martyr, il se donne un mal infini (op. cit.), en s'aidant de tout l'appareil scientifique dont il a pu disposer, pour établir que Poe était dipsomane. Les témoignages, selon lesquels, de 1827 tout au moins jusqu'en 18^2, Poe aurait eu des
Dans cette mesure, l'ivrognerie légendaire d'Edgar Poe est établie. Elle a été, c'est entendu, un objet de scandale, moins toutefois," remarquons-le, de son vivant qu'à partir du moment où le soin de maintenir et d'expliquer sa gloire est tombé entre les mains de moralistes, de professeurs, de haïsseurs, souvent inconscients et plus souvent hypocrites, de tout art et de toute poésie véritables. A ses dépens ils se sont évertués à dénoncer, à déplorer en la stigmatisant la ridicule et grotesque invention de quelques génies romantiques de troisième ordre, et qu'un d'eux a, un jour, nettement
heures d'ivrognerie, proviennent de sources suspectes, et ne sauraient prévaloir contre cet aveu : « Durant ces accès d'inconscience absolue [au temps de la maladie de sa femme], je bus... ». ni contre cette remarque pénible et dédaigneuse : « Naturellement, mes ennemis ont fait dériver la démence de la boisson, plutôt que la boisson de la démence. » Poe n'a pas cherché une joie ni une excitation, à aucun moment de sa vie, dans la boisson. Il y a. dans des circonstances déterminées et particulièrement cruelles, puisé l'oubli tout simplement, et c'est pourquoi, au réquisitoire scientifique de M. Lauvrière nous préférerons toujours, jusqu'à démonstration contraire, cette explication plus purement humaine.
définie sous ce titre stupide : Désordre et Génie.
Jamais le génie d'Edgar Poe n'a été excité ni favorisé par le désordre qu'apportait en son cerveau l'usage malheureux de l'alcool. Jamais il n'y a eu, au monde, un génie plus ordonné que le sien. Au fond des pires horreurs qui enténébraient sa vie, il a cherché où il a pu un répit à ses tortures, du calme, de l'oubli ; il a plongé dans l'ivresse comme dans la source d'anéantissement auquel il aspirait. Nombreux ceux qui ont plaint son infortune ; qui donc, se levant, oserait le blâmer ?
L'hérédité, excuse gratuite et sans fondement, ne doit pas être invoquée. Prévaut-elle contre des constatations acquises ? Poe adolescent, à l'Université, buvait beaucoup, et des breuvages forts ; personne ne l'a vu ivre, et quel est l'étonnant jeune homme, qui, à moins d'être faible ou malade, n'a pas, à une période quelconque, bu, par plaisir, par curiosité, pour faire comme les autres, par forfanterie, sans qu'il en soit résulté aucun dommage
pour sa santé morale ou pour sa réputation ?
— A Poe on en fait un grief !
Dans une lettre qu'il adresse à Poe, T. W. White (i) donne à entendre que c'est en raison, de ses habitudes d'ivrognerie qu'il est contraint, bien à regret, de le congédier du Southern Literary Messenger.
Toute discussion serait superflue.
Mais Poe, auparavant, était à West-Point, il a vécu, misérable, à Baltimore, auprès des siens qui se sont intéressés à lui ■ ni les autorités militaires ni aucun membre de sa famille n'a signalé chez lui un fait d'intempérance ; bien au contraire, on a même vanté sa sobriété. En quittant le Messenger, il a été employé dans diverses revues ; les propriétaires n'en ont pas redouté de hasarder leurs intérêts entre les mains du prétendu ivrogne, et, lorsqu'il les a successivement quittés, tous en ont exprimé de sincères et profonds regrets. Pas la moindre apparence de rechute, avant celle que lui-même signale et déplore.
(i) 29 septembre i835 (Woodberry, I, iA4).
On néglige de considérer dans quelle insoutenable misère il a traîné le plus grand nombre de ses jours ; on néglige de considérer que cet homme, dont la vigueur et l'activité physiques avaient causé, dans ses jeunes années, l'émerveillement de tous ceux qui l'ont approché, avait été transformé, sous l'étreinte du dénuement où presque il mourut de faim, en un pauvre être que ses nerfs tourmentaient, sujet à des attaques épileptiformes, à la merci de la moindre angoisse, sans cesse inquiet, souvent malade. Il n'était pas toujours nécessaire, hélas 1 qu'il bût pour que son cerveau, anxieux et déchiré, sombrât dans un domaine voisin de la démence. « Un seul verre de vin faisait de lui un fou », a écrit Graham. Dès qu'il avait bu, une prostration singulière l'abattait, et le lendemain il ne vivait pas.
Plus d'un, parmi ses admirateurs, manquant des arguments véritables, s'est donné bien du mal pour repousser du pied l'ignominieuse imputation. On connaît de Baude-
laire (i) la courageuse et ingénieuse défense, et, trente ans plus tard, Stéphane Mallarmé aussi martelait une superbe et hautaine apologie (2) : <( Qui sait, aux deux seules phases extrêmes de sa vie quand il trempa les lèvres dans une coupe mauvaise, vers le commencement et la fin, — si l'alcoolique de naissance qui tout le temps qu'il vécut ou accomplit son œuvre, si noblement se garda d'un vice héréditaire et fatal, ne l'accueillit, sur le tard, pour combattre à jamais avec l'illusion latente dans le breuvage le vide d'une destinée extraordinaire niée par les circonstances ! Comme de bonne heure, victime glorieuse volontaire, il avait demandé à cette même drogue un mal que ce peut être le devoir pour un homme de contracter, et sa chance unique d'arriver à certaines altitudes spirituelles prescrites, mais que la nation dont il est, s'avoue incapable d'atteindre par de légitimes moyens. »
Mieux que vous ne supposiez votre cause
(1) Edgar Poe, sa vie et ses œuvres, notice placée en tête du volume Histoires Extraordinaires, p. xxvi-xxvii.
(2) Les Poèmes d'Edgar Poe; Scolies.
triomphe, grands poètes fraternels, votre effort de dialectique était superflu, et ne prouve rien que la générosité de vos cœurs indignés. La grinçante dénonciation de Griswold, les insinuations lentes qui ont suivi, même les essais apeurés de relative justification ne pèsent rien contre la vérité que des documents apportent. Poe n'était pas un dipsomane, Poe n'était pas un ivrogne héréditaire ni habituel. Etudiant, il a bu beaucoup, « en barbare », vidant d'une rasade la coupe emplie d'alcool ; nous ne le rencontrons ivre au point d'en être dénoncé qu'une fois, à Richmond, quand il est obligé de laisser la direction du Southern Literary Messenger; ensuite, jusqu'à l'heure amère et désespérée où sa détresse y vient puiser l'oubli, il n'est plus question de son ivrognerie. Comment sa confession ne serait-elle pas sincère ? Il s'est parfois enivré, mais, dans l'âge viril, il supportait mal la boisson. Puis il avait contracté la funeste habitude, consciemment, volontairement ; quand le motif qui l'y avait amené eut disparu, il lutta de son mieux pour s'en défaire.
io4 LA VIE D EDGAR A. POE
h A aucune période de ma vie » a-t-il même pu écrire au docteur Snodgrass, son ami, « je n'ai été ce qu'on appelle intempérant. Je n'ai jamais eu l'habitude de l'ivresse. Je n'ai jamais <( bu la goutte ». Seulement, durant une courte période, lorsque j'habitais Richmond et éditais le Messenger, j'ai, par intervalles, cédé à la tentation offerte de tous côtés par l'esprit de « bon convive » qui règne dans le Sud... Voici quatre années à présent que j'ai abandonné toute espèce de boisson alcoolique... Je ne bois que de l'eau. »
C'était en i84i. N'est-il pas permis d'affirmer que, sans les angoisses nées de la maladie atroce de Virginie, Poe dès lors n'eût jamais été repris par le désir de boire ? Il a bu pour anéantir en lui la conscience, la douleur, l'étreinte torturante d'une inquiétude sans cesse ravivée ; après quoi il reconquit son énergie ancienne, il se ressaisit : dans les trois dernières années s'il a bu quelquefois encore, c'est qu'il avait été repris momentanément dans une sorte de remous d'habitude, à deg intervalles éloignés. Ses ennemis avérés sou-
EDGAR A. POE ET SA FEMME Iû5
tiennent qu'il n'a pas cessé de boire, qu'il est mort d'avoir bu. A part leur allégation suspecte, cela n'est établi par rien, et leur allégation même a soulevé plus d'un démenti.
Les calomniateurs n'avaient saDS doute pas sali suffisamment la mémoire d'Edgar Poe. Son mauvais état de santé, rapproché de trois menus faits, qui (deux d'entre eux au moins) ne sont rapportés qu'indirectement, a suffi pour qu'on affirmât qu'il fut un opiomane. Un de ses biographes, Mrs. Weiss, raconte tenir de la sœur de Poe que, en juin i8/i6, rentrant à Fordham, où il habitait, « il avait demandé de la morphine » ; en novembre i848, il écrivait à sa grande amie Mrs. Annie Richmond qu' « il avait pris du laudanum à Boston » ; et, en juillet 18^9, John Sartain, propriétaire du Sartain' s Magazine et ami de Poe, assure qu'il a demandé, étant à Philadelphie, du laudanum (1).
(1) Woodberry, II, £29 : The occasions on which opium is mentioned in his life are... suivent les trois occasions ci-dessus ; c'est donc qu'il n'y en aurait pas d 'autres I
Par contre, mais ceci n'a sans doute aucun poids, Thomas Dunn English, un écrivain qui avait fait ses études de médecine et avec qui Poe s'était brouillé à la suite dune violente querelle, et aussi le docteur John Carter (i) certifient l'un et l'autre que, jamais à leur connaissance, Poe n'avait pris d'opium, et que, s'il avait été dans l'habitude d'en prendre, il eût été impossible que, à de certains symptômes, ils ne s'en fussent pas aperçus.
Mais il y a dans la correspondance du poète, datée de peu de mois avant sa mort, cette phrase malencontreuse : « Je ne trouve absolument aucun plaisir dans les stimulants dont j'ai parfois la sottise d'user. » Voilà, dès lors, un opiomane convaincu, et M. Woodberry lui-même (2), craignant peut-être de contraster M. Emile Lauvrière en ruinant sa fameuse « thèse de psychologie pathologique », se risque à imaginer « que Poe a commencé à user de la drogue à Baltimore : que les périodes
(1) Témoignages également rapportés par M. Woodberry, II, £29.
(2) Op. cit., II, 43o.
où il s'est abstenu de boire ont été des périodes où il s'est, à un degré plus ou moins modéré, adonné à l'opium ; que, en 1846-47, sur l'avis des médecins il a abandonné cette habitude ; que son état physique, son mode de vie en 18/17 sont en relation avec la tentative qu'il poursuit » etc. etc. Bref, l'œuvre d'un homme de génie a été élaborée sous l'influence de l'opium.
Une polémique extrêmement grave avait mis aux prises Poe avec Thomas Dunn English, qui ne l'accusait pas moins que d'être un menteur, un faussaire, et d'avoir, dans une circonstance, escroqué une certaine somme d'argent. L'affirmation d'English, la contre affirmation de Poe portent sur des faits impossibles à contrôler. Aussi voudrait-on que les hommages rendus de tous côtés à sa scrupuleuse intégrité morale, à sa délicatesse de probité, à son très rare et très étroit sens de l'honneur en ressortent annulés. Griswold l'a accusé d'indélicatesse et d'ingratitude ; M. Woodberry, malgré sa documentation méticuleuse, redoute, croirait-on, d'aboutir à des
conclusions de nature à laver le héros de son livre des calomnies accumulées, M. Woodberry l'accable enfin en soutenant que son prétendu grand amour pour sa femme n'était qu'apparence et faux semblant ! (i)
Pourquoi ? Mais parce que Virginie n'avait que quatorze ans au moment du mariage, parce que c'était un enfant, et que Poe avait pour elle la sollicitude qu'on peut témoigner à un enfant ; parce que Poe continuait à faire son éducation, parce que, surtout, Poe aurait, pour l'épouser, mis fin à un « flirt » qu'il avait à Richmond ; parce qu'enfin, chez lui, à Fordham, chez Virginie malade il avait introduit plusieurs jeunes femmes qui étaient ses amies (2) !
(1) I, i85. From the beginning his marriage was, in a sensé, no marriage; it was a family arrangement. His love for his wife was never that of a man for woman, and Virginia, on her side, was always contented with the affection shown to a favored child. — Comparez aux témoignages, cités plus haut, en faveur de la tendresse et de l'amour de Poe et de sa femme !
(2) Une fois, une seule, Edgar Poe, retenu à New-York toute la nuit pour parvenir à placer de la copie ou pour
toute autre affaire de ce genre, dépêche à sa femme un billet ; il n'existe aucune autre trace de correspondance entre eux. Voici ce billet :
u 12 juin 18U6. — Mon cher Cœur, — Ma chère Virginie, — Notre mère vous expliquera pourquoi je m'absente d'auprès de vous cette nuit. J'ai foi que de l'entrevue qui m'a été promise résultera quelque bien substantiel pour moi — dans votre intérêt et le sien; — conservez en votre cœur la plénitude d'espoir, et ayez confiance encore un peu plus longtemps. Lors de mon dernier grand désappointement, j'aurais perdu mon courage si ce n'avait été pour vous — ma petite femme chérie. Vous êtes à présent mon plus grand, mon seul aiguillon pour batailler contre cette vie où rien n'est en sympathie, où rien ne donne une satisfaction, contre cette vie ingrate.
« Je serai avec vous demain à [illisible] heures de l'après-midi, et soyez sûre, jusqu'à ce que je vous revoie, que je garderai d'un souvenir aimant vos dernières paroles et votre prière fervente !
« Dormez bien, et Dieu vous accorde un été paisible avec votre dévoué, Edgar. » — (Ingram, p. 3o8).
frances sargent osgood, marie-louise, stella i845-i847
Il avait, de tout temps, recherché et aimé la société des femmes, et un certain nombre de femmes se plaisaient dans sa société.
Quelles étaient ces femmes ? Comment les avait-il connues ?
La situation d'Edgar Poe s'était depuis quelque temps singulièrement modifiée. Il n'était plus seulement redouté pour ses critiques ; ses contes qui, de i843 à i845, avaient paru presque de semaine en semaine lui avaient assuré l'attention d'un plus grand nombre de lecteurs, quand, le 29 janvier i845, fut publié dans YEvening Mirror le plus fameux de ses poèmes,
le Corbeau. Du coup Poe se trouva célèbre, recherché dans les salons de New-York, il devint, comme on disait, le « lion » de la saison.
Le « lion » de la saison se débattait au milieu de circonstances pénibles. Sa femme malade avait besoin de soins assidus et coûteux, les collaborations aux revues, chichement rétribuées (pour le Corbeau il avait touché dix dollars) ne le sortaient pas du dénuement. Luimême en i844 fut longuement malade ; à plusieurs reprises il se trouva contraint d'emprunter à ses amis, notamment à Griswold avec qui il s'était lié lorsque, en avril 1842, quittant Philadelphie pour rentrer à New York, il eût résigné entre ses mains la direction du Graham's Magazine. Il est attaché à YEvening Mirror, il va passer au Broadway Journal.
Mais le voici attiré dans tous les salons où fréquentent, à New York, les lettrés, les amateurs, les auteurs de toutes catégories.
Partout on parle de lui. Sa renommée se répand en Europe, ses contes sont publiés simultanément à New York et à Londres (i845),
LES AMIES Il3
le Corbeau était lu dans le monde entier ; Miss Elizabeth Barrett (plus tard Mrs. Browning) racontait à un correspondant : « cet ardent ouvrage ! quelle puissance on y sent ! Le Corbeau a produit une sensation, une « bonne horreur » ici, en Angleterre. Quelques-uns de mes amis sont pris par la terreur, d'autres par la musique. On m'a parlé de personnes hantées par le Nevermore, et je connais quelqu'un qui possède un buste de Pallas, et ne peut plus le regarder au crépuscule. Notre grand poète, M. Browning, l'auteur de Paraeelse, etc.. est plein d'enthousiasme et d'admiration pour le rythme du poème. »
Au surplus, Poe ne s'était pas laissé amollir par cet universel engouement ; il ne cachait pas que, à son avis, plusieurs de ses poèmes plus anciens étaient supérieurs au Corbeau, et, entre tous, non sans raison sans doute, il rappelait ce bijou d'émotion tremblante et délicate, la Dormeuse : « A minuit, au mois de juin, je suis sous la lune mystique... »
En i84i, une version de The Murder in the Rue Morgue paraît dans le Charivari ; sous le
Il4 LA VIE D'EDGAR A. POE
titre VOrang-Outang, le Commerce, la Quotidienne la reproduisent. Madame Isabelle Meunier traduit plusieurs contes qu'insèrent la Déntocratie pacifique et d'autres périodiques avant qu'elle les réunisse en volume en i8£6, tandis que M. E. D. Forgues en fournit, dans la Revue des Deux Mondes un commentaire critique des plus curieux. Sa gloire est établie; tout le monde veut le connaître ; Lowell écrit à sa louange une étude documentée qui, sous certains rapports, demeure, assure-t-on (i), ce qui en ce genre a paru de plus complet.
Et c'est ainsi que Poe entre en relations avec les poétesses de New York, qui l'accueillent, l'admirent et s'empressent autour de lui dans tous leurs cercles et dans toutes leurs coteries.
« On ne saurait » rappelle Edmond Clarence Stedman, dans Poets oj America (i8g3), « commencer l'examen le plus superficiel de notre littérature, sans être frappé de la part que les femmes ont prise à son développement... Les noms de Marie Lowell, de Mrs. Osgood, de
(i) Ingram, p. 328.
LES AMIES Il5
Mrs. Whitman,... dont quelques-unes ont passé, sont aimés par un grand nombre. » Ce sont ces femmes-là qui, à partir de i845, environnent Poe de leur sympathie, de leurs louanges, de leurs flatteries, et, quelques-unes, de leur amitié.
Dans sa belle demeure de Waverley Place, Mrs. Botta, connue comme poète sous le nom de Miss Anne Charlotte Lynch, les réunissait un soir par semaine. C'était une femme d'aspect à la fois gracieux et digne, avec des yeux intelligents et expressifs (i). Elle avait auprès d'elle, le plus souvent, Mrs. Gouve-Nichols, infatigable conférencière à qui étaient familiers les sujets les plus différents ; elle était mesmérienne, swédenborgienne, phrénologue, homéopathe, cent autres choses encore ; Mrs. Elizabeth Oakes-Smith, de qui les vers avaient gagné l'estime de Poe ; Miss Margaret Fuller qu'il allait un jour dans une lettre familière (2) appeler « cette détestable vieille fille », Mrs.
(1) Poe : the Literati of New-York.
(2) Lettre à F. W. Thomas, i4 février 1849, citée dans Woodberry, II, 296.
Il6 LA VIE d'eDGAR A. POE
Elizabeth Frieze Ellet, et pour finir (heureusement !) Mrs. Frances Sargent Osgood, qui ne tarda pas à se faire sa confidente et son amie.
Fille d'un riche négociant du nom de Locke, elle avait, toute jeune, épousé le peintre S. Osgood qui jouissait d'une belle réputation de talent. De i834 à i84o, ils avaient séjourné en Europe, et c'est à Londres qu'elle avait imprimé ses premiers vers. Poe les connut, et en parla avec enthousiasme. Comme les Osgood habitaient déjà New York quand Poe vint s'y fixer, ils ne tardèrent pas à s'y connaître.
« Je l'ai rencontré pour la première fois », écrit-elle, « à Astor-House. M. Willis, quelques jours auparavant, m'avait, à la table d'hôte, remis cet étrange et pénétrant poème intitulé le Corbeau, en me disant que l'auteur voulait connaître mon opinion. L'effet en fut sur moi si singulier, si pareil à « une musique ensorcelante et non terrestre » que ce fut presque avec un sentiment d'épouvante que j'appris qu'il désirait m'être présenté. Mais je
ne pouvais refuser sans paraître ingrate, car on venait précisément de me dire quel éloge enthousiaste et trop partial il avait fait de mes écrits, dans sa conférence sur la littérature américaine. Je n'oublierai jamais le matin où pour le recevoir je fus mandée dans le salon par M. Willis. Avec sa belle et fière tête toute droite, ses yeux noirs où étincelaient les feux électriques du sentiment et de la pensée, cette fusion étrange et incomparable de douceur et de hauteur dans son expression et dans ses manières, il me salua, calme, grave, presque froid et pourtant avec un tel empressement que je ne pouvais m'empêcher d'en être profondément impressionnée. A partir de ce moment, et jusqu'à sa mort, nous fûmes amis. » De l'un à l'autre s'exerça une influence considérable : elle lui prodiguait son charme, ses encouragements, ses consolations ; lui la grande leçon de ses idées littéraires et de ses hauts principes. Bientôt elle donna à Broadway Journal un petit poème où s'épanchait la reconnaissance de son cœur et de son esprit :
Ijg LA VIE D'EDGAR A. POE
« Dans le Ciel habite un esprit dont les fibres du cœur font un luth. »
Edgar Poe.
Je ne puis pas dire au monde comment tressaille mon cœur à chaque touche qui court au long de ta lyre ; comment la Nature farouche et l'Art merveilleux se fondent en beauté dans ton chant passionné.
Mais ceci je le sais — que, dans tes sommeils enchantés, le poète du Ciel, Israfeî — plein d'ardeur musicienne a enseigné l'harmonie de ses propres doux accents, et disposé — pour s'accorder avec la sienne, — ta lyre glorieuse !
A quoi Poe, dans le même journal, répondit (i) :
Tu voudrais être aimée û Donc que ton cœur ne s'écarte de son sentier présent! Etant de tout point ce que tu es maintenant, ne sois rien de ce que tu- n'es pas. Ainsi, pour le monde, tes nobles façons, ta grâce, bien plus que la beauté, seront un thème sans fin de louange; à l'amour — un simple devoir.
Elle vint chez lui fréquemment, se plaisant auprès de Virginie, qui l'avait prise aussi en grande affection. « C'est dans sa demeure si
(i) Traduction S. Mallarmé.
simple et pourtant si poétique que le caractère d'Edgar Poe réapparaissait dans sa plus belle lumière. Enjoué, affectueux, spirituel, alternativement docile et bourru comme un enfant dépité, tel il était envers sa jeune et gentille femme qu'il idolâtrait, et pour tous ceux qui venaient il avait, même au milieu de ces besognes littéraires les plus harassantes, un mot aimable, un sourire accueillant, une grâce attentive et courtoise. A son pupitre, sous le portrait romantique de sa Lénore aimée et perdue, il restait assis des heures, patient, assidu, sans se plaindre, notant de son exquise écriture claire, avec une rapidité presque surhumaine, les éblouissantes pensées, les « rares et rayonnantes » imaginations, à mesure qu'elles s'allumaient dans son merveilleux cerveau toujours en éveil. Je me rappelle, un matin vers la fin de son séjour dans notre ville (1),
(1) Au début de l'été i846, Poe quittait New- York et allait habiter, dans les proches environs, un petit cottage, à Fordham (aujourd'hui englobé dans la ville), afin que sa femme y respirât un air plus salubre. Ce fut son dernier domicile.
il paraissait plus gai, plus en train que de coutume. Virginie, sa douce femme, m'avait d'une façon pressante invitée à les venir voir... Je le trouvai qui achevait sa série d'articles sur The Literati of New York. — Voyez, dit-il, en déployant, avec un rire de triomphe, plusieurs rouleaux de papier étroit. Je vais vous montrer, par la différence de leur longueur, les différents degrés d estime où je tiens notre gent littéraire. Dans chacun, un de vous est enroulé et dûment discuté. Venez, Virginie, aidez-moi. — Et il les déroulait l'un après l'autre. A la fin ils en prirent un qui semblait interminable. Virginie en riant courut dans un angle de la chambre en tenant un des bouts du rouleau, et son mari tenant l'autre bout dans l'angle opposé. — Et de qui avez-vous à ce point longuement découvert la longue excellence ? demandai-je. — Ecoutez-la, s'écria Virginie ; comme si son petit cœur vaniteux ne lui avait pas dit que c'est elle ! (i) »
(i) Ce passage, ainsi que le précédent, de la lettre de Mrs Osgood a été également rapporté et traduit par Baudelaire, dans son introduction (Edgar Poe, sa vie et ses œuvres) aux Histoires Extraordinaires.
Poe, dans ces réunions hebdomadaires, chez Miss Anna Lynch et ailleurs, se montrait toujours plein de cette distinction aisée, de cette grâce de l'esprit que Mrs. Oakes-Smith caractérise en ces termes : « Ses manières étaient raffinées et charmantes, sa conversation était d'un gentleman et d'un lettré. Quelle qu'ait pu être sa carrière antérieure, rien dans son maintien n'indiquait ses excès. Il se plaisait dans la société des femmes supérieures, il était très sensible à la grâce et aux nuances de l'expression. Il écoutait admirablement, il observait, sans être importun. » Et, remarquait plus tard Mrs. Whitman, « de même que De Quincey, il ne supposait jamais une chose, il la savait toujours. »
Quand l'état de sa santé le lui permettait, Virginie l'accompagnait. Elle parlait peu, mais elle charmait tout le monde par la douceur et la beauté de son visage fin et expressif. Tout le monde était frappé de l'attention affectueuse que montrait envers elle son mari. Elle, en retour, s'efforçait d'égayer son humeur toujours inquiète et attristée, et c'est ainsi qu'elle
avait spontanément prié Mrs. Osgood de ne pas manquer de le voir souvent, de ne pas manquer de lui écrire quand elle s'absentait, estimant pour lui son influence à ce point favorable et bienfaisante.
De cette longue correspondance, amicale et confiante, la haine et la perfidie cherchèrent à tirer parti de façon à les perdre, l'un et l'autre, dans la considération du public, dans l'estime de Virginie.
Avec non moins de faiblesse que d'indulgence, M. Ingram se refuse à citer le nom de celle par qui cette machination fut conduite : son nom, dit-il, est trop mort, et nous respecterons son sexe. Mais d'autres biographes l'ont imprimé et dénoncé ; le voulût-on, il n'est plus possible de le taire.
Parmi les poétesses et les bas-bleus de Waverley Place, Mrs. Ellett, Mrs. Elizabeth Frieze Ellett, — qui, au même titre que les autres, était reçue à Fordham et collaborait au Broadway Journal, — s'était mis en tête de conquérir à son profit sa faveur exclusive, de l'attacher à sa seule personne, de se débarrasser
de ses rivales. Un* jour, elle aperçut, en entrant chez Poe, une lettre de Mrs. Osgood, décachetée. Elle en parla à ses bonnes amies, qui d'un commun accord décidèrent qu'il fallait ouvrir les yeux à Mrs. Osgood sur son « imprudence ». Elle s'y prirent si bien que, le lendemain, Miss Margaret Fuller et une autre se présentèrent inopinément chez Poe, et lui réclamèrent, au nom de leur amie, les lettres qu'elle lui avait écrites. Poe en demeura suffoqué ; sa stupeur, sa douleur atteignaient un degré inimaginable ; soudain une exaspération le secoua, il ne cacha pas à ces gracieuses émissaires l'opinion qu'il prenait de «leurs bons offices» et s'emporta enfin jusqu'à s'écrier : « Quant à Mrs. Ellett, elle aurait mieux fait de réclamer ses propres lettres. » — « Dans l'ardeur de la passion », confesse-t-il, piqué jusqu'à la démence par leur inconcevable perfidie, et par la grossière injure qu'une jalouse avait dirigée contre nous tous, j'ai eu le tort de dire une chose que je n'aurais pas dû dire. Je n'eus pas plus tôt prononcé ces mots que j'en sentis l'indignité. Je sentais, en même temps, que, si
consciente qu'elle dût être de sa propre vilenie, elle aurait toujours le droit de me reprocher, quelles qu'aient été les circonstances de fait, d'avoir trahi sa confiance. » C'est pourquoi, ayant, comme on l'exigeait, rendu les lettres de Mrs. Osgood, Poe, demeuré seul, fit un paquet des lettres de Mrs. Ellett, y inscrivit son nom et son adresse, et alla les déposer chez elle. Elle aurait pu reconnaître qu'il faisait ainsi de son mieux pour atténuer le tort involontaire que lui pouvaient causer ses paroles intempestives : combien d'autres auraient conservé les lettres pour s'en prévaloir ou pour menacer de s'en servir à l'occasion. Mais la colère et la rancune de la dame ne s'apaisèrent jamais ; elle conçut pour se venger un plan diabolique et tenace.
En présence de témoins il avait prétendu posséder d'elle des lettres : les avait-il restituées, nul, sinon elle et lui, ne le pouvait savoir ; elle députa donc successivement ses frères et son beau-frère pour les lui réclamer : ou Poe se refusait à s'en dessaisir, les possédant, ou, ayant prétendu qu'il les possédait, il s'était vanté, il avait menti I
Toutefois l'amitié de Mrs. Osgood et de Poe demeura intacte, une correspondance nouvelle et régulière se rétablit entre eux, d'autant plus que, les Osgood ayant quitté New York, ils n'eurent même plus jamais l'occasion de se revoir.
Dans le cottage de Fordham, Poe aimait cacher sa vie, il y travaillait, il s'y prodiguait à alléger de son mieux la maladie abattue sur sa frêle et tendre femme ; mais lui-même, malade, ne parvenait qu'au prix de difficultés de plus en plus invincibles, à pourvoir aux besoins les plus immédiats. C'est alors que leur pauvreté, leur situation de santé misérable, l'impossibilité d'écrire où ses souffrances le mettaient, furent d'abord portées à la connaissance du public par une note insérée dans YExpress, puis par un long article de Nathaniel P. Willis, dans le Home Journal : « M. Edgar Allan Poe » y peut-on lire, « M. Edgar Allan Poe et sa femme sont tous deux dangereusement malades, et ils souffrent parce que leur manquent les objets les plus communément nécessaires à la vie. Voici donc
un des plus fins lettrés, un des hommes de génie les plus originaux, un des plus actifs entre ceux qui exercent la profession des lettres dans notre pays, qu'une momentanée interruption de son travail, en raison de maladies corporelles, jette immédiatement sur le même niveau que les sujets ordinaires de la charité publique. » Et Willis s'indignait qu'il n'existât aucune institution qui assurât, aux savants, aux artistes, aux hommes de lettres tombés dans le dénuement ou atteints par la maladie, un toit, quelque subsistance, le moyen de se reposer au moins jusqu'à ce qu'ils soient en état de se remettre au travail.
Poe lut cet article, et tout aussitôt répondit : « Mon cher Willis, ...puisque la chose est faite, puisque ce qui concerne ma famille a été de la sorte étalé sans pitié devant le public, je n'aperçois aucun moyen d'éviter d'expliquer au public ce qui est vrai et ce qui est inexact dans le rapport qu'on lui a fait.
« Or, que ma femme soit malade, c'est vrai, et vous pouvez comprendre avec quelle douleur j'ajoute que cette maladie, désespérée dès
le début, a été augmentée et précipitée par la réception, à deux époques différentes, de lettres anonymes (1), renfermant, l'une la note dont on fait à présent état (2), l'autre ces calomnies qu'ont publiées Mm..., et dont j'espère bien obtenir réparation devant les tribunaux (3).
« Quant au fait que j'ai été malade moimême longuement et dangereusement, et que ma maladie a été bien connue par mes confrères de la presse, la preuve la meilleure en est fournie par les innombrables notes contenant des injures personnelles ou littéraires dont j'ai récemment été assailli. Mais à cela le remède viendra de lui-même. Au premier aspect de ma prospérité revenue, les gentlemen qui autrefois me flagornaient se ressaisiront et me flagorneront de nouveau. Vous, qui me con-
(1) Ces lettres anonymes, et d'autres encore, on l'a su plus tard, étaient expédiées par Mrs Ellett.
(2) La note de V Express.
(3) L'imbroglio le plus confus, où, aux accusations de Thomas Dunn English, se mêlent rancunes et colères soulevées par la publication de The Literati. — Poe obtint, en effet, des tribunaux les dommages-intérêts qu'il réclamait.
naissez, comprendrez que je ne parle de ces choses que parce que, dans une certaine mesure, elles ont contribué à illuminer les ténèbres de mon infortune par un doux et point déplaisant sentiment mêlé de pitié, de gaîté et de mépris.
(( Que, conséquence inévitable d'une maladie aussi longue, j'aie manqué d'argent, ce serait sottise de le nier, — mais que jamais j'aie matériellement souffert de privations, par delà les limites de ma capacité à souffrir, cela n'est absolument pas vrai. Que je sois « sans amis » c'est une calomnie grossière à laquelle j'en suis sûr, vous n'avez jamais pu croire, et que mille hommes au cœur noble auraient raison de ne pas me pardonner de laisser passer sans la signaler et sans la démentir. Rien que dans la ville de New York, je citerais aisément cent personnes à qui — si l'heure en était venue — j'aurais pu m 'adresser et je me serais adressé pour être secouru, avec une confiance absolue et sans aucun — absolument aucun — sentiment d'humiliation.
« Je ne pense pas, mon cher Willis, qu'il
soit besoin de rien ajouter. Je vais mieux, je puis même affirmer — si c'est une consolation pour mes ennemis, — que j'ai peu la crainte de me porter plus mal. La vérité, c'est que j'ai beaucoup à faire, et j'ai pris la résolution de ne pas mourir avant que tout soit fait (i). »
De vrais amis le soutenaient, le secondaient, mais la misère, que la fierté de Poe dissimulait, était extrême en vérité : « Un jour, écrit Mrs. Gove-Nichols, je fus voir Virginie « dans sa chambre à coucher. Tout y était si bien rangé, si purement propre, si resserré et si marqué de misère, que je regardai la pauvre souffrante avec la même affliction du cœur qu'un pauvre ressent pour un pauvre. — Il n'y avait pas de couverture sur le lit, qui n'était qu'une paillasse, mais il y avait un couvrepieds, aussi blanc que la neige, et des draps. Le temps était froid, et la malade avait de ces terribles frissons qui accompagnent la fièvre dans la consomption et dans la phtisie. Elle était étendue sur la paillasse, enveloppée dans
(i) Ingram, p. 317.
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ie pardessus de son mari, et sur sa poitrine un grand chat couleur écaille. Le merveilleux chat semblait conscient de sa grande utilité. Le pardessus et le chat constituaient les seuls moyens de se réchauffer qu'avait la malade, sauf que son mari lui tenait les mains, et sa mère les pieds. »
Au sortir de cette visite, Mrs. Gove-Nichols se précipita à New York chez une dame dont elle appréciait le grand cœur et l'âme généreuse. Celle-ci expédia aussitôt un lit de plumes, des couvertures en grand nombre et d'autres objets utiles, puis, ayant recueilli en quelques jours une somme de 60 dollars parmi ses plus proches relations, elle les porta elle-même au poète, et, à partir de ce moment, s'institua la gardienne, « l'ange tutélaire », dit M. Ingram, la consolatrice et l'amie du ménage infortuné.
C'était Mrs. Marie-Louise Shew, fille d'un médecin, et qui elle-même avait étudié la médecine ; son concours dévoué n'en fut que plus précieux à Edgar Poe et à sa femme. Mais surtout la discrétion chaleureuse de ses soins
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toujours fervents, la simplicité, l'énergie douce de sa présence transfigurèrent un peu l'atroce réalité de toutes ces angoisses et de ces ténèbres. Les événements se précipitaient. Aux maux physiques de Virginie l'ignoble vengeance de Mrs. Ellett venait ajouter une surexcitation, une anxiété morale terribles. Toutes les accusations dont, profitant du silence momentané de Poe malade, ses ennemis le harcelaient, — et que, au besoin la hideuse femelle devait se faire un jeu de susciter, — parvenaient à Virginie dans des envois anonymes. Poe a toujours considéré que la fin de sa femme en fut hâtée. Elle s'affaiblissait, elle s'éteignait peu à peu, de sorte que, le 29 janvier i847r Poe eut à adresser à Mrs. Shew la lettre que voici :
<( Très bonne — très chère amie, — Ma pauvre Virginie vit encore, bien qu'elle décline lapidement et ait à supporter en ce moment des douleurs atroces. Puisse Dieu lui accorder assez de vie pour vous revoir et vous remercier une fois de plus ! Son cœur est plein à en déborder, ainsi que le mien, d'une reconnais-
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sance sans bornes, indicible, pour vous. De peur de ne plus jamais vous revoir, elle me charge de vous dire qu'elle vous envoie son plus tendre baiser d'amour, et qu'elle mourra en vous bénissant. Mais venez, — venez demain ! Oui, je serai calme, — je serai tel que si noblement vous souhaitez de me voir. Ma mère aussi vous envoie « son affection et ses remerciements les plus chauds. » Elle me prie de vous demander de vous arranger, si possible, de façon à pouvoir rester avec nous la nuit prochaine. ...Le ciel vous bénisse, et adieu. »
Le jour même Mrs. Shew accourut. Mais bientôt, dans le but de faire quelques emplettes nécessaires, comme elle se disposait à sortir,
Virginie prit sous son oreiller un portrait
de son mari, et le lui mit dans la main, en même temps qu'une petite boîte à bijoux qui avait appartenu à la mère du poète ; après quoi elle lui demanda de lire une vieille lettre déchirée, et un fragment d'une autre lettre, par elle précieusement conservés, et qui, écrites par la seconde femme de M. Allan, anéantis-
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saient l'accusation, portée contre lui, d'avoir été la cause de querelles et de mésententes dans la maison de son père adoptif .
Le lendemain, Virginie Poe n'était plus. Mrs. Shew, qui avait adouci ses dernières heures, se chargea encore des soins à donner à la morte. « Mrs. Shew a été si bonne pour elle » disait Mrs. Clemm, «^elle l'a veillée, tant qu'elle vivait, comme une sœur pleine d'affection, et, morte, elle l'a, pour le tombeau, habillée de linge fin. »
L'enterrement se fit par un jour morne et désolé. Poe était vêtu, n'en possédant pas d'autres, de son vieux manteau de soldat, celui-là même, qui, aux jours de détresse, avait servi de couverture à Virginie malade.
Il demeura plongé dans une sorte de torpeur apathique, il n'avait plus la conscience de ce qui se passait autour de lui, ses nerfs que la résistance de sa volonté et de son courage avait tendus à l'excès, se détendirent, et il se trouva obligé, une fois de plus, de s'aliter. Fidèle à la promesse qu'elle avait faite à
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Virginie, Mrs. Shew l'entoura de ses soins fraternels, et bientôt la guérison sembla proche.
Son premier souci, durant sa convalescence, fut de faire parvenir à son amie les vers suivants :
a. m. l. s. — De tous ceux qui saluent ta présence comme le matin, — de tous ceux pour qui ton absence est la nuit, — le total effacement du sacré soleil dans le haut ciel, — de tous ceux qui. pleurant te bénissent journellement à cause de l'espoir — de la vie — ah ! surtout de la résurrection de la foi au fond d'eux — ensevelie — cela en vérité — en vertu — en humanité — de tous ceux qui, sur le lit inconsacré du désespoir gisant pour mourir, se sont soudainement levés à tes paroles murmurées doucement '< que la lumière soit ! », à tes paroles murmurées doucement qui eurent pour accomplissement le séraphique élan de tes yeux, — de tous ceux qui te doivent le plus — dont la gratitude de plus près ressemble au culte — oh rappelle-toi le plus vrai — le plus fervemment dévoué, et pense que ces faibles lignes sont écrites par lui — par lui qui, comme il les trace, tressaille de penser que son esprit est en communion avec celui d'un ange (i).
Déjà il se remettait, avec la patience et l'énergie nécessaires, à des besognes pour assurer, à sa mère et à lui, les moyens de sub-
(i) Trad. Mallarmé.
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sister, quand, de nouveau, la maladie le saisit, il fut en danger de mort. Mrs. Shew pourvut encore aux urgentes nécessités, et même s'établit auprès de son lit garde-malade. Les notes d'un journal qu'elle tenait ont été communiquées à M. Ingram : « J'ai fait » y est-il dit, « mon diagnostic, je l'ai montré au grand docteur Mott ; je lui ai dit que, au mieux, quand M. Poe était bien, son pouls battait seulement dix pulsations régulières, après quoi il était en suspens, ou intermittent. Je prononçai que, dans le meilleur état de santé, il avait une lésion d'un côté du cerveau, et, comme il ne pourrait supporter de stimulants ni de toniques sans devenir fou, je n'avais pas grand espoir qu'il pût être relevé de la fièvre cérébrale que lui avait donnée une fatigue extrême de l'esprit et du corps, le réel dénuement, la faim et le froid ayant été supportés par ce mari héroïque afin de procurer de la nourriture, des médicaments et quelque bien-être relatif à sa femme qui se mourait (i) si bien
(i) Voici, selon Mrs Whitman, un exemple de la manière dont on a, généreusement, jugé ce dévouement
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que l'épuisement, l'absence de vie étaient si proches à chaque réaction de la fièvre que même les sédatifs devaient être administrés avec une extrême prudence... Depuis le moment où la fièvre lui est venue jusqu'à ce que j'aie pu ramener son pouls à quatre-vingts battements, il me parlait sans cesse de son passé, qui m'était entièrement nouveau, et souvent il me demanda d'écrire pour lui ses idées, car il avait, disait-il, promis ses prochains essais à tant d'avides éditeurs que, non seulement ils diraient qu'il n'avait pas tenu sa parole, mais qu'ils se vengeraient encore en disant de lui toute sorte de mal, s'il venait à mourir. » Enfin il put reprendre peu à peu ses collaborations, il s'offrit à faire des tournées de
« héroïque p : « On a été jusqu'à dire qu'il rechercha délibérément la mort de sa femme pour pouvoir embaumer sa mémoire dans d'immortels chants funèbres ! — Et le Fraser' s Magazine répète cette infamie, et le Rév. George Gilfillan raconte qu'il causa la mort de sa femme afin de se procurer un thème convenable pour le Corbeau! » (S. H. Whitman, p. 24.) — Simple remarque : Virginie mourut en janvier 1847 ; Je Corbeau avait paru le 29 janvier i845.
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conférences, mais longtemps il resta trop faible pour fournir la même somme de travail que par le passé.
Il sortait peu de sa petite maison de Fordham, il y cultivait des fleurs, il s'y intéressait à son chat et à des oiseaux. De loin en loin il recevait des visites d'amis, qu'il accueillait toujours avec la même bonne grâce et la même cordialité. Mrs. Shew venait plus souvent. Il la taquinait un peu, parce que, de son propre aveu, elle ne connaissait rien de ce qu'il avait écrit, de ses contes ni de ses poèmes ; mais « elle était un repos pour son esprit, » disait-il. Cependant, nous savons qu'elle lui donna le sujet et la première idée de son beau poème « les Cloches » et qu'elle éprouva une grande joie à le lui voir composer presque tout entier sous ses yeux. Elle le choyait avec une ferveur de sœur aînée très attentive, elle surveillait étroitement sa santé, sachant trop bien, ainsi qu'elle l'a elle-même écrit, qu'il y avait peu de chance qu'il vécût longtemps, tant les douleurs et la privation l'avaient usé avant l'âge. Même, elle lui en
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avait donné le conseil, ce qui pourrait le sauver de mourir soudainement serait qu'il menât une existence bien régulière et bien calme, auprès d'une femme assez aimante et assez énergique pour diriger ses affaires.
La vie régulière et calme, à Fordham, Edgar Poe la pratiquait de son mieux. Elle était studieuse et prudente ; il ne quittait guère Mrs. Clemm que pour entreprendre parfois de longues courses à travers la campagne. « Mes habitudes » déclare-t-il, « sont dune parfaite sobriété. Je n'omets rien du régime naturel nécessaire à ma santé, c'est-à-dire que je me lève tôt, je mange modérément, je ne bois que de l'eau, et je prends de l'exercice en plein air, abondamment et régulièrement. C'est là ma vie privée; ma vie de travail littéraire échappe, et pour cause, aux yeux du monde. Je ne désire la société que lorsque j'ai été excité par la boisson. Alors seulement je vais — je veux dire j'avais pris la coutume d'aller chez des amis, lesquels m'ayant vu rarement, ou en réalité jamais, autrement qu'excité, admettent comme établi que je le suis toujours. Ceux
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qui réellement me connaissent, me connaissent mieux. En attendant, je veux tirer profit de l'erreur générale. Mais c'en est assez : les raisons qui m'affolaient jusqu'à me faire boire ne sont plus, et j'ai pour toujours cessé de boire (i). »
Le cottage de Fordham attirait, outre les amis, des visites moins agréables, que la facilité et l'indulgence imprudente de Poe à l'égard des femmes écrivains n'avaient que trop provoquées. Mrs. Shew y a rencontré parfois « une foule de cette engeance déplorable issue des milieux littéraires, de ces pestes femelles » qui voulaient faire la connaissance du poète en renom et obtenir de sa plume quelque article de critique amical en leur faveur. Souvent elles restaient assises dans la petite chambre de Mrs. Glemm, à attendre l'homme de génie qui s'était évadé au dehors, pour leur échapper, dans les champs ou dans la forêt, ou dans les cours de l'école catholique voisine. « Un jour, je me souviens,
(i) Ingram, p. 335.
ajoute-t-elle. Mrs. Clemm menvoya en grand mystère à sa recherche, et je le découvris, assis sur un rocher, qui marmottait son désir de mourir pour être débarrassé de ces pestes littéraires. Je lui plaisais à cause de mon ignorance et, sans doute, de mon indifférence aux honneurs mondains, et il se lamentait, avec un vrai chagrin, chaque fois que je redevenais semblable aux autres en raison de mes devoirs et de ma situation. »
Ses devoirs, sa situation, — les préjugés ou convenances de sa situation mondaine — la reprirent au point que, après setre dévouée auprès de Poe comme une amie inespérée, une conseillère affectueuse, noble, désintéressée, comme la consolatrice bienveillante et sacrée, comme un guide toujours en éveil et toujours sûr, tout à coup, sans autre motif, sinon que de ses assiduités il la compromettait aux yeux du monde, elle s'écarta de lui, elle le délaissa, elle se refusa à le voir davantage. Et Poe eut beau lui écrire la lettre la plus émouvante où se mêle aux sanglots du désespoir l'orgueil persistant d'une reconnaissance et d'une véné-
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ration affectueuses, elle annota de froides remarques certains passages de cette lettre, elle n'en fut pas touchée et n'y répondit pas. Serait-il si vrai, hélas ! le vers sanglotant de Ronsard,
Une amitié de femme est soudain effacée ?
Pour, probablement, flatter l'amour-propre et la moralité rugueuse des Américains et des Américaines de la bourgeoisie haute ou moyenne, on a avancé que Poe obsédait Mrs. Shew des protestations d'une tendresse dangereuse, de déclarations, de sollicitations d'amour. Il manque à ces allégations le fondement des plus rudimentaires indices. D'ailleurs elles avaient déjà été mises en œuvre pour insinuer que jadis Mrs. Osgood, elle aussi prise entre son amitié pour Virginie mourante, l'ardeur dont Poe la poursuivait, et le respect de ses obligations conjugales, avait, en dernière ressource, déterminé son mari à quitter New York, à s'établir ailleurs, sous l'inadmissible prétexte qu'elle désirait se soigner et rétablir aux champs sa santé.
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C'est, au surplus, un malheur pour cette thèse séduisante que Mrs. Osgood soit demeurée pour Edgar Poe l'amie de toutes les heures, une correspondante assidue, et qu'elle ait même témoigné : « Je ne l'ai jamais vu autrement qu'aimable, généreux, bien élevé et raffiné jusqu'à en être fatigant. Pour une femme sensible et d'éducation délicate, il y avait un charme particulier et irrésistible dans le respect chevaleresque, gracieux et presque tendre avec lequel il s'approchait invariablement de toutes les femmes qui avaient gagné son attention. C'est là ce qui commanda tout d'abord et toujours retint ma considération pour lui. »
Mrs. Estelle-Anna Lewis, qui signait de son prénom « Stella » maint ouvrage populaire et quelques poèmes (i), professait à son égard une estime toute semblable, qui persista même après sa mort. Une lettre écrite par son mari
(i) On connaît l'acrostiche que lui adressa Poe : Une Enigme. Deux sonnets, dédiés au souvenir d'Edgar Poe, ont été écrift par Mrs Lewis à Londres en décembre 1879, et publiés par le Home Journal, le 11 février 1880.
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à Miss S. S. Ryce, de Baltimore (i), en fait foi: « En i845, M. Poe et moi devînmes amis. Son dernier domicile, où je l'ai visité le plus souvent, était un joli cottage isolé à Fordham, à quatorze milles au-delà de New York. C'est là que j'ai vu souvent sa femme chérie pendant sa dernière maladie et que j'ai assisté à ses obsèques. C'est de là que lui et sa « chère Muddie » (2) vinrent souvent chez moi, et fréquemment, à ma prière instante, y demeurèrent plusieurs jours. Quand enfin il partit pour sa dernière tournée dans le Sud, on s'embrassa, on se serra les mains devant la porte de ma maison. Il était plein d'espoir, nous étions tristes, et les larmes jaillirent par torrents quand il embrassa sa « chère Muddie » et ma femme en leur disant adieu. Hélas ce fut, comme le redoutait Mrs. Clemm, le dernier adieu. J'ai offert à Mrs. Clemm de demeurer chez moi, elle y est restée jusqu'en i858, pour s'établir à Baltimore, où ses cendres
(1) Citée dans le Memoir de M. Whitty, op. cit.,
p. XVIII.
(2) Mrs. Clemm.
pourraient reposer à côté de celles de son « Eddie aimé. » M. Poe a été un des hommes les plus affectueux, les plus tendres que j'aie jamais connus. Je n'ai jamais été le témoin d'une affection, d'un dévouement aussi profonds que ceux qui existaient dans cette famille de trois personnes. J'ai passé avec lui des semaines dans l'intimité la plus étroite, jamais je ne l'ai vu sous la plus légère influence d'un stimulant quelconque. Devant moi, il s'est toujours montré le gentleman accompli, le lettré érudit, le critique sincère, le poète inspiré comme un oracle — rêveur et spirituel, élevé, mais triste. Ses biographes n'ont pas rendu justice à ses vertus ni à son génie, et, afin de produire par contraste un effet saisissant, ils ont amplifié ses erreurs et lui ont attribué des fautes qui n'ont jamais été les siennes. »
Leur plaira-t-il à présent, aux biographes, de s'arrêter à de simples et nettes protestations telles que celle-ci ? de réformer leur jugement, et de rendre hommage, comme il le faudrait, avec humilité, à la noblesse tant du génie que
LES AMIES l£5
du caractère d'Edgar A. Poe ? Il est difficile et pénible de se déjuger soi-même, mais n'est-il point honteux de périr accablé sous le faix de documents précis et certains P n'est-il point déshonorant de persister, en usant d'arguties balbutiantes, dans une erreur renforcée, au lieu de loyalement reconnaître qu'on a été induit en mensonge par la perfidie calculée de calomniateurs avérés, et que, pour leur avoir complaisamment prêté l'oreille, on s'est soi-même abusé en même temps qu'on contribuait à égarer l'opinion des autres ?