‹ La vie d'Edgar A. PoeChapitre 5 sur 19 · ANNIE. SARAH HELEN WHITMAN · texte numérisé non relu

ANNIE. SARAH HELEN WHITMAN

Les deux dernières années de l'existence d'Edgar Poe n'ont pas été les plus paisibles, elles n'ont pas été vides de mésaventures, de déceptions et de chagrins nouveaux. Aussi n'est-ce point celles que les interprétations malveillantes ou haineuses ont le plus épargnées. Et cependant paraît en librairie Eurêka ; il a donné à des revues plusieurs de ses plus admirables poèmes, cette adorable petite pièce : Eldorado, le sonnet : A ma mère, que Baudelaire, en guise de dédicace, a placé en frontispice à sa traduction :

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Parce que je sais que là haut dans les Cieux

Les Anges, quand ils se parlent doucement à l'oreille,

Ne trouvent pas parmi leurs termes brûlants d'amour

D'expression plus fervente que celle de Mère,

Je vous ai dès longtemps justement appelée de ce grand

nom, Vous qui êtes plus qu'une mère pour moi Et remplissez le sanctuaire de mon cœur, où la Mort

vous a installée En affranchissant l'âme de ma Virginia.

Ma mère, ma propre mère, qui mourut de bonne heure, N'était que ma mère, à moi : mais vous, Vous êtes la mère de celle que j'aimais si tendrement, Et ainsi vous m'êtes plus chère que la mère que j'ai

connue De tout un infini, — juste comme ma femme Etait plus chère à mon âme qu'à celle-ci sa propre

essence (i).

(i) Les traductions de ce sonnet, par Baudelaire (ici reproduite), par Mallarmé, et par M. Gabriel Mourey, ont été, toutes les trois, faites sur un même texte, qui est celui de Griswold, repris par M. Ingram, d'après le Flag of our Union, où il fut imprime, pour la première fois, le 7 juillet i849- M. Whitty adopte, d'après le Richmond Examiner, d'octobre 18^9, et le Southern Literary Messenger, de décembre 1849, un texte légèrement modifié :

Voilà qui ne peut manquer d'aider, évidemment, à démontrer que Poe était dénué de tous sentiments délicatement tendres, fidèles et dévoués, qu'il fut sans affection pour sa femme, et ingrat vis-à-vis de ceux qui lui prodiguaient tous leurs soins et toute leur attention.

Et déjà VAmerican Whig Review, la première, avait imprimé cette formidable symphonie funèbre, cette ballade automnale, glaçante et superbe, Ulalume, dans laquelle tien-

Because the angels in the Heavens above,

Devoutly singing to one another, Can find amid their burning terms of love.

None so devotional as that of « mother », Therefore by that sweet name I long hâve called you ;

You who are more than mother unto me, Filling my heart of hearts, where God installed you

In setting my Virginia 's spirit free.

My mother — my own mother, who died early,

Was but the mother of myself ; but you Are mother to the dead I loved so dearly,

Are thus more precious than the one I knew, By that infinity with which my wife

Was dearer to my soûl than its soûl life.

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nent et revivent les agonies et les angoisses lugubres de cet anniversaire où il erra, avec Psyché son âme, sous des cieux qui « étaient de cendre et graves, les feuilles, elles étaient crispées et mornes. C'était nuit en le solitaire octobre de ma plus immémoriale année. C'était fort près de l'obscur lac d'Auber, dans la brumeuse moyenne région de Weir, — c'était là, près de l'humide marais d'Auber, dans le bois hanté par les goules de Weir... (i) ».

De positifs ou de stériles esprits demeurent, il se peut, insensibles au prestige de ces mots choisis à cause de leur couleur et de leur harmonie, à ces répétitions enlaçantes des formules incantatoires et douloureuses, mais comment, ceux-là écartés, ne pas souscrire avec enthousiasme au double jugement de Mrs. Whitman, qui déclare ce poème « peutêtre le plus original et le plus suggestif de tous » et le compare à un tableau de Turner, apparu d'abord sans forme et nul, avec des ténèbres sur la face, — et de Stéphane Mal- Ci) Traduction Mallarmé.

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larme, qui (i) proclame que, même avant d'avoir connu le détail des circonstances où le poème fut composé, « le paysage, la notation inconnus du chant et jusqu'au mystère suffisaient à nous faire goûter pleinement Ulalume, comme l'un des types exceptionnels fournis par la poésie terrestre. »

M. Charles Whibley, dans un article publié à l'occasion du centenaire de la naissance du Poète, étudie parfaitement la puissance et la valeur poétique d'Edgar Poe : « A ses yeux l'unique but de la poésie était la beauté, et une beauté qui toucherait l'oreille plutôt que le cerveau. Son art musical élude l'analyse, et il l'estimait grand dans la mesure où il s'éloignait des formes rudes et des vérités plus rudes de la vie. De lui on pourrait dire en vérité qu'il « semblait qu'il vît par l'oreille ». On ne met pas en question Annabel Lee et Ulalume. On ne tente pas de tirer une signification ordinaire de leur séduisant enlacement. On prête l'oreille à leurs refrains et à leurs

(i) Les Poèmes d'Edgar Poe ; Scolies p. idg.

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cadences répétées ; on se délecte à leurs sons bouillonnants, à leurs subtiles variations, et l'on est enchanté de se trouver en présence d'un art qui, telle la musique, ne représente pas, mais simplement présente une émotion. Et parce que Poe reconnaissait l'artifice de sa poésie, certains lui ont dénié l'imagination. Comme si l'imagination ne se manifestait pas le plus clairement dans son expression artistique ! »

Il avait écrit Ulalume vers la fin de cette « immémoriale année », l'année « de cendre et grave », l'année « crispée et morne » qui suivit la mort de sa femme, et il est aisé d'y découvrir, comme en la plupart de ses poèmes, un sens de stricte autobiographie : il est, nous apprend Poe lui-même, « dans sa base, sinon dans l'exacte correspondance des temps, purement historique, (i) »

Son existence est plus spécialement remplie par la préparation de conférences, the Poetic

(i) Ingram, the Works of E.-A. Poe, Memoir, p. uux.

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Principle et d'autres, qu'il va lire de ville en ville, de Boston et de Lowell dans le Massachussets, à Baltimore dans le Maryland, à Richmond dans la Virginie. C'est à Lowell qu'il est présenté à Mrs. Annie Richmond, c'est à Providence, dans Rhode-Island, qu'il fait la connaissance personnelle de Mrs. Sarah Helen Whitman.

En juillet i848, quand il fit pour la première fois à Lowell une conférence, la famille Richmond l'accueillit sur-le-champ comme un ami. Quelques mois plus tard, il y revint lire sa conférence, cette fois sur les Femmes poètes en Amérique, et il descendit chez les Richmond. L'atmosphère de profond bien-être, d'affection mutuelle qu'on y respirait, lui donna chaud au cœur, et il y savoura la douceur de se sentir en sympathie avec ses hôtes.

Dans le Domaine d'Arnheim, Ellison, on s'en souvient, énumère « quatre principes (i) ou, plus strictement, quatre conditions élémentaires de félicité. Celle qu'il considérait comme

(i) Trad. Baudelaire.

la principale était (chose étrange à dire !) la simple condition, purement physique, du libre exercice en plein air. « La santé, disait-il, qu'on peut obtenir par d'autres moyens est à peine digne de ce nom... » La seconde condition était l'amour de la femme. La troisième, la plus difficile à réaliser, était le mépris de toute ambition. La quatrième était l'objet d'une poursuite incessante, et il affirmait que, les autres choses étant égales, l'étendue du bonheur auquel on peut atteindre était en proportion de la spiritualité de ce quatrième objet. »

Jamais Edgar Poe, dans sa vie d'incessantes misères, n'avait peut-être approché le bonheur d'aussi près que durant le temps qu'il vécut chez les JUchmond. Il faisait de longues marches dans la campagne et réalisait la première condition ; son amitié pour « Annie », très tendre, demeurait respectueuse, il sentait sur lui le bienfait de l'affection et de la confiance qu'elle lui témoignait librement : quel homme y aurait été plus sensible que lui ? à quel homme a-t-elle plus souvent manqué ? quel homme en aurait eu un plus grand

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besoin que lui ? S'il ne remplissait pas la seconde condition, il s'en approchait dans une sorte de griserie sentimentale qui a déjà quelque chose du charme de l'amour. Quant à la troisième et à la quatrième conditions, quelle ambition aurait-il pu concevoir, qui ne fût pas vile et abaissante ? et l'objet que de ses vœux les plus chers, de ses efforts les plus constants il ne cessait de poursuivre, il avait, dans le désir d'y atteindre, entrepris ses tournées de conférences, il recueillait de ville en ville des sommes d'argent qui allaient lui permettre bientôt, espérait-il, de fonder enfin cette revue, où il pourrait s'exprimer tout entier.

L'importance, la nature de cette intimité enchanteresse et tardive dans sa vie, M. Ingram les caractérise à souhait : « L'amitié que Poe forma avec cette famille, quoique par malheur si près de la fin de sa triste carrière, forme un de ses plus brillants incidents : ils l'aidèrent dans les plus sombres jours « de ses dernières années solitaires » ; ils crurent en lui, qui était calomnié ; ils le reçurent en hôte honoré

quand le monde le tenait en mépris ; ils lui demeurèrent fidèles à travers toutes ses adversités, et lorsque la mort délivra son esprit fatigué, ils procurèrent longtemps l'abri hospitalier à sa mère au cœur brisé, Mrs. Clemm. » La sœur de Mrs. Richmond, une enfant à cette époque, se souvenait parfaitement du poète et du séjour qu'il fit, à ses côtés, non loin de Lowell : « il était, écrit-elle, d'une taille un peu au-dessous de la moyenne, peutêtre, mais si parfaitement proportionnée et couronnée d'une tête si noble, si royalement portée, que, à mes regards de petite fille, elle donnait l'impression d'être d'une stature dominatrice. Ses yeux clairs et tristes semblaient regarder de plus haut que le niveau ordinaire à l'humanité, et le ton de sa conversation était si bas et si profond qu'on pouvait aisément se figurer qu'elle parvenait à l'oreille de quelque éminence éloignée. Je le vis, la première fois, à Lowell, je l'y entendis faire une conférence sur la poésie, illustrée de lectures et de récitations. Sa façon de rendre quelques-uns des morceaux qu'il avait choisis constitue mon

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unique souvenir de la soirée ; elle me fascinait quoiqu'il n'essayât aucunement de produire des effets dramatiques. Chaque chose était rendue avec une intonation pure et une énonciation parfaite, et il donnait une attention marquée au rythme : il chantait presque les versifications les plus musicales. Je me souviens, plus parfaitement que de toute autre chose, des modulations de sa douce voix de baryton lorsqu'il récita les premiers vers de la Fiancée d'Abydos de Byron : « Connaissez- vous le pays où le cyprès et le myrte... » ; il en mesurait le mouvement dactylique aussi exactement que s'il l'avait scandé, et c'était d'un effet très agréable. Il insistait fortement sur l'égalité métrique dans le flux de la versification et disait d' « une poésie dure et marchant d'un pas inégal, qu'il vaudrait mieux la tourner en prose » . Son choix ne portait sur aucune poésie gaie, soit dans ses lectures publiques, soit dans les salons ; en effet toute chose de cette espèce paraît tout à fait incompatible avec sa personnalité. Il souriait, mais il riait rarement, il ne riait jamais, et jamais il ne disait

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rien pour exciter chez les autres la gaîté. Sa tenue était toujours calme et grave... Plus récemment quand je songeais à M. Poe, je lui appliquais souvent le vers de Wordsworth dans son sonnet sur Milton : « Ton âme était comme une étoile, et habitait à part. »

« Je n'ai pas assisté, après la conférence, aux conversations chez Mrs. Richmond, où un certain nombre de personnes étaient venues pour le rencontrer, mais je me souviens de l'enthousiasme de mon frère quand il parlait de l'attitude de M. Poe et de la grâce de sa conversation. En y faisant allusion il disait toujours : <( jamais je n'ai rien vu d'égal. » Une dame dans la réunion différait d'avis avec M. Poe, et elle exprimait fortement ses opinions. 11 l'écouta avec une déférence parfaite, et ses réponses furent des modèles de politesse respectueuse. Pour sa grande puissance satirique, il l'exerçait d'ordinaire par la plume ; quand il usait de cette arme affinée dans la conversation, c'était avec une telle délicatesse, une telle dextérité qu'il fallait, pour en découvrir la lueur, un œil vif et exercé...

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« Quelques mois plus tard, M. Poe était chez nous, à Westford. Mes souvenirs de ce temps ne sont que fragmentaires, mais ils sont vivaces. Il flânait seul, le jour, « pour regarder la montagne », disait-il. Je me rappelle, j'étais avec ma sœur assise devant la porte basse ; à peine eût-il délaissé la rue et sa poussière pour la verte pelouse qui descendait de chez nous, il enleva son chapeau, vint vers nous la tête découverte, et ses yeux paraissaient plus grands et plus lumineux que jamais, dans l'épanouissement de sa promenade.

<( Je me rappelle avec quelle patience il déroula d'un clou un bout de ficelle qu'on y avait négligemment tordue et nouée, et comment à ce même clou il la suspendit en longues boucles serrées ; c'était là un jeu accessoire, à demi inconscient, pour cet esprit ingénieux qui déchiffrait les cryptogrammes, résolvait des énigmes de toute espèce, écrivait le Scarabée d'Or et le Canard au Ballon.

« Ma mémoire encore le photographie assis devant un feu de bois ouvert, par un soir de

l'automne à ses débuts, les yeux fixés sur le combustible ardent, tenant la main d'une amie chère — « Annie » — tandis que, durant un intervalle -assez long, personne ne parlait et que le seul bruit était le battement de la grande vieille horloge dans un coin de la chambre... je souhaiterais pouvoir dire à quoi il songeait pendant ces silences !

(( Plus tard, dans la soirée, il récitait, devant un petit Cercle de Lecture, plusieurs de ses propres poèmes, un poème de Willis : Les ombres gisent le long de Broadway, lequel, disait-il, il avait en particulière dilection, et un ou deux des plus courts poèmes de Byron. A moi tout me paraissait parfait, mais certains disaient qu'il aurait pu donner plus d'effet à ses poèmes. Je suppose que sa voix et son attitude exprimaient « le rythme unique » mieux que la « tintinnabulisation des cloches — cloches — cloches » ; ce poème était alors nouveau-né de la cervelle de son auteur, et nous eûmes le privilège de l'entendre avant qu'il l'eût donné au public.

« Le matin suivant, .je devais aller à l'école,

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et, avant mon retour, il serait parti. Je m'approchais pour lui dire adieu, quand, avec cette large et gracieuse courtoisie qu'il étendait jusqu'à la petite écolière de campagne, il me dit : « Je vais aller avec vous. » Il m'accompagna jusqu'à la porte, et là, il prit congé de moi d'une manière si aimable et si royale que d'y penser amène à présent des larmes aux yeux qui voyaient alors pour la dernière fois ce parfait lettré, ce gentleman séduisant et raffiné. »

Lui-même le révèle, si ce n'est pas chez les Richmond qu'il composa le Cottage Landor, pendant au Domaine d'Arnheim, en le composant il a pensé à leur demeure ; il la décrit, et, en même temps, il nous donne quelque idée de ce que pouvait être Mrs. Richmond :

« Comme je n'apercevais pas de cloche, je frappai avec ma canne contre la porte, qui était à moitié ouverte. Immédiatement une personne s'avance vers le seuil — une jeune femme de vingt-huit ans environ — élancée ou plutôt légère, et d'une taille un peu au-dessus de la moyenne. Gomme elle s'approchait, avec une démarche à la fois modeste et décidée,

absolument indescriptible, je me dis en moimême : « j'ai sûrement trouvé ici la perfection de la grâce naturelle, en antithèse avec l'artificielle. » La seconde impression qu'elle produisit sur moi, et qui fut de beaucoup la plus vive des deux, fut une impression d'enthousiasme, jamais expression d'un romanesque aussi intense, oserai-je dire, ou d'une étrangeté si extra-mondaine, telle que celle qui s'échappait de ses yeux profondément enchâssés, n'avait jusqu'alors pénétré le fond de mon cœur. Je ne sais comment cela se fait, mais cette expression particulière de l'œil, qui quelquefois même s'inscrit jusque dans les lèvres, est le charme le plus puissant, sinon l'unique, qui enchaîne mon attention à une femme. Romanesque ! pourvu que mes lecteurs comprennent pleinement tout ce que je voudrais enfermer dans ce mot ! — romanesque et féminin me paraissent deux termes réciproquement convertibles ; et, après tout, ce que l'homme aime vraiment dans les femmes, c'est sa féminéité. Les yeux d'Annie (j'entendis quelqu'un qui de l'intérieur appelait « sa chère Annie ») étaient

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d'un gris-céleste ; sa chevelure, d'un blondchâtain ; ce fut tout ce que j'eus le temps d'observer en elle (i). »

Elle devint sur-le-champ l'Amie à qui tout est confié ; souvent ils s'écrivirent de longues lettres, et Mrs. Clemm lui envoyait d'affectueux billets. Rien ne lui était caché ; c'est à elle qu'Edgar Poe eut recours lorsque prit fin son aventure avec Mrs. Whitman.

Aventure qui dura trois mois : il se fit présenter en septembre i848, en décembre il la voyait une dernière fois, — elle n'en fut pas moins la plus tourmentée et la plus torturante pour cette âme dévorée d'une soif ardente d'affection, pour ce cœur et cet esprit désemparés d'amour.

Où en était-il de sa vie, à ce moment ? qu'on y veuille bien songer. Cet homme, chacun, même parmi ses ennemis, nous le désigne d'une nature étrangement sensible, nerveuse et affinée ; il porte en lui un besoin d'aimer

(i) Trad. Baudelaire.

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et d'être aimé d'autant plus violent, irrésistible, que son art n'est que cérébralité, logique et raisonnement. Aucun élément de sentimentalité ne s'y mêle ; son art est dominé par son cerveau. Cependant, pareil à tout homme de rêve et de pensée, l'implacable sentimentalité règne latente en son être ; le sentiment est à la base de toute idée, nos nerfs décident de nos principes, et Edgar Poe qui, dans son œuvre, prétend ne donner qu'un rayonnement intellectuel, y palpite, à le bien considérer, d'un frémissement aussi douloureux qu'il est, avec pudeur, contenu.

Amère, impitoyable, lui fut la destinée. Si le hasard des naissances l'avait jeté dans quelque contrée vieillie de l'Europe, la chaîne des immémoriales traditions aurait sans doute pesé sur lui comme sur tout autre, et il n'aurait point créé « le frisson nouveau » que ses œuvres ont révélé au monde. De lui, qui mourut avant que la première moitié du xrxe siècle fut terminée, qui oserait dire : ce fut un auteur romantique, ce fut un auteur classique ? Certes l'influence de certains poètes anglais se

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perçoit par places dans son œuvre : Byron et Goleridge n'ont pas écrit en vain. Mais, d'autre part, sa culture est principalement française. Il cite, dans le Masque de la Mort Rouge, Hernani, ailleurs Notre Dame de Paris, il discute les Mystères de Paris d'Eugène Sue ; il cueille, nous Tavons vu, une sentence de George Sand (i) ; il vante, à chaque occasion, le nom de Béranger, mais par-dessus tout ses idées s'imprègnent de Tapport littéraire et philosophique de la France du xvne et du xvine siècles. Autant il a horreur de la confusion, de l'obscurité, du jargon transcendantal de Hegel ou de Carlyle ou d Emerson, autant il se complaît à rappeler par des citations, des allusions familières, quelque tournure de la pensée ou de la phrase, non seulement les anciens, les Grecs (2)

(1) Page 23.

(2) Ce fut, paraît-il, pour Elizabeth Barret-Browning un objet de stupeur (assez légitime) de découvrir, dans la belle étude que Poe a consacrée à ses ouvrages, Œdipe à Colonne attribué à Eschyle. Dans une longue période où courent les noms d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, on pourrait invoquer pour excuser ce lapsus calami un moment de distraction ; il serait, en tous casr

ou les Latins, mais Corneille, Racine, Voltaire, et jusqu'à Marmontel, jusqu'à La Harpe.

Formé plus que quiconque au goût de l'ordonnance précise et volontaire, Poe garde toujours une sorte de ponctualité rigoureuse dans le choix des moindres termes de son discours, il conserve une lucidité également réfléchie dans la composition et la conduite de ses contes, de ses poèmes et même de ses critiques.

Aussi, dans la pratique quotidienne de l'existence, est-il peu d'hommes qui plus que lui aient aspiré à une tranquille et égale régularité ; son rêve n'a jamais varié: trouver l'affection confiante, tendre et persuasive d'une femme à qui se donner entier ne fût rien de plus qu'une inéluctable nécessité, à qui appartinssent, sans avoir à y songer, chaque souffle de sa poitrine, chaque battement de son sang, cha-

téméraire d'en conclure que Poe ne distinguait pas l'un de l'autre les trois grands tragiques ou ne connaissait pas leurs oeuvres. — Et, du reste, on signale toujours cette même gaffe, parce qu'il est difficile, sinon impossible, d'en dénicher beaucoup d'autres dans l'œuvre d'Edgar Poe.

que mouvement de son cœur et de son cerveau. Se dévouer pour elle : phrase vide de signification. Se dévoue-t-on à soi-même P peut-on se dévouer à qui est plus soi que soi-même, à ce en quoi on est contenu, à ce dont on est forcément tributaire ? à la femme en qui l'on vit si totalement qu'on ne puisse pas même se rendre compte que l'on ne vit que par elle et pour elle, et que mourir pour elle ne serait rien encore qu'une plus ineffable extase : respirer l'air du ciel est moins indispensable que de respirer l'air de sa présence.

Un obscur instinct pousse souvent la femme à désespérer qui elle pourrait transfigurer et magnifier. Autant qu'elle fait souffrir, il se peut qu'elle supporte d'infinies douleurs quand un aveuglement singulier l'amène, loin des saintes et pleines ferveurs, à se lier à qui se fera un jeu de son martyre. Elle se résigne malaisément à n'être de l'homme que l'égale : ou elle exalte sa vanité dans la domination, ou il faut qu'elle se sente esclave, d'une âme tour à tour résignée ou rebelle. La confiance empressée, constante et absolue n'a en général

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que peu de prise sur elle, et c'est cette confiance que Poe adolescent avait, dans l'élan enthousiaste de ses espoirs, dédiée à Miss Sarah Elmira Royster, et consacrée, avec plus de sûreté, à la pauvre Virginie, dont il avait été compris et aimé, parce qu'il avait pris soin de l'y disposer enfant, de la former pour lui. Si la maladie et la mort n'avaient déconcerté leur union adorable, leur bonheur aurait affronté la misère matérielle, les coups redoublés des haines tenaces et de la calomnie, et Poe se fût peut-être dispensé de chercher dans la sympathie de femmes douces, charmantes et bonnes, l'allégement de ses maux, le sourire dont la puissance aide à dissiper les ténèbres, à fortifier le courage.

Toute sa gratitude pour leur œuvre apaisante et réconfortante, tout ce qu'il portait en lui d'essor affectueux, de possibilités tendres et enthousiastes leur rendaient leurs soins et leur attention en amitié profonde et en bénédictions ardentes de son cœur. Telle avait été sa situation vis-à-vis de Mrs. Osgood et de Mrs. Shew ; telle elle était vis-à-vis de

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Mrs. Lewis et surtout de Mrs. Annie Richmond, qui, elle du moins, fit mieux que l'entrevoir, lui réserva mieux qu'une banale intimité et ne s'effaroucha jamais si un peu d'impatience, de fougue ou d'illusion traversait à contre temps le ciel serein de leur grande amitié.

Mrs. Osgood s'était éloignée, Mrs. Shew avait élevé entre eux une muraille de silence et d'ignorance. Mrs. Lewis et Mrs. Richmond, étant mariées l'une et l'autre, obtenaient d'ailleurs de leur admirateur et ami toute la réserve, toute la discrétion auxquelles naturellement Poe de lui-même était soumis.

Mais Mrs. Whitman était veuve, et Poe la connaissait, avant de lui être présenté, sous des dehors romantiques, dont son imagination s'était trouvée séduite.

Je te vis une fois — une seule fois — il y a des années : combien, je ne le dois pas dire, mais peu, c'était un minuit de Juillet ; et hors du plein orbe d'une lune qui, comme ton âme même s 'élevant, se frayait un chemin précipité au haut du ciel, tombait de soie et argenté un voile de lumière, avec quiétude, et chaud accablement et sommeil, sur les figures levées de mille roses qui croissaient dans un jardin enchanté ; où nul

vent n'osait bouger, si ce n'est sur la pointe des pieds, il tombait sur les figures levées de ces roses qui rendaient, en retour de la lumière d'amour, leurs odorantes âmes en une mort extatique; — il tombait sur les figures levées de ces roses qui souriaient et mouraient en ce parterre, enchanté — par toi et par la poésie de ta présence. Tout de blanc habillée, sur un banc de violettes, je te vis à demi gisante, tandis que la lune tombait sur les figures levées de ces roses, et sur la tienne même, levée, hélas! dans le chagrin.

N'était-ce pas la destinée qui, par ce minuit de Juillet, — n'était-ce pas la destinée, dont le nom est aussi chagrin, — qui me commanda cette pause devant la grille du jardin pour respirer l'encens de ces sommeillantes roses ? Aucun pas ne s'agitait : le monde détesté tout entier dormait, excepté seulement toi et moi (oh ! cieux ! — oh ! Dieu ! comme mon cœur bat d'accoupler ces deux noms !) (i) excepté seulement toi et moi. — Je m'arrêtai, — je regardai, — et en un instant toutes choses disparurent. (Ah ! aie en l'esprit ceci que le jardin était enchanté!)... (2).

(1) Ce vers, qui apparaît dans l'édition Griswold (i85o) n'existe pas dans le texte de VUnion Magazine, seul publié du vivant de Poe (nov. i848), non plus que le titre que l'éditeur a inscrit en tête de la pièce : A Hélène. Au surplus, dans son livre « The Poets and Poetry of America » Griswold est revenu au texte de VUnion Magazine.

(a) Trad. Mallarmé.

Une fois, une seule fois, par une belle nuit de juillet, Poe avait aperçu Mrs. Whitman, tout de blanc habillée, sur un banc de violettes, à travers la grille d'un jardin, sous la lune enchantée, et cette vision étrange depuis lors avait hanté son souvenir. C'était en i8/i5 ; il avait fait une conférence à Boston, et s'était arrêté à Providence. La nuit, ne parvenant pas à dormir, il sortit de son hôtel, errant au hasard par les rues, jusqu'à ce que, passant devant la demeure de Mrs. Whitman, il resta saisi d'étonnement et d'admiration à la voir paraître ainsi, seule, paisible et rêveuse, dans le jardin odorant où les roses sommeillaient. Il s'était informé ; il apprit que la dame était cette poétesse dont déjà il avait distingué les œuvres ; on le mit au fait de ses excentricités, qui l'intéressèrent, et de ses chagrins, do^t il fut ému. Néanmoins avec la plus persévérante obstination il évita de l'approcher, il se détourna de son chemin ; un jour même, qu'il se trouvait à Providence avec Mrs. Osgood, il se refusa à l'accompagner chez Mrs. Whitman.

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