‹ La vie d'Edgar A. PoeChapitre 6 sur 19 · POE · texte numérisé non relu

POE

L'avait-il oubliée ? L'image de cette nuit merveilleuse vivait-elle, atténuée, dans sa mémoire ? Le it\ février i848, il reçut, en guise de « valentine » un petit poème de Mrs. Whitman, dédié « à l'auteur du Corbeau ». Et Poe, dans une lettre que plus tard il lui adressa, avoue : « Je m'égarai pendant plusieurs semaines dans une rêverie continuelle et délicieuse où toute chose était un délice vivace quoique indistinct... A partir de cette heure je n'ai plus pu débarrasser mon âme de la croyance que ma destinée, en bien ou en mal, soit ici, soit dans la suite, était, en quelque mesure, mêlée à la vôtre. »

En réponse immédiate, incapable d'improviser un poème au milieu de son émotion, il lui adressa tout simplement les adorables vers que, dans son adolescence, il avait rimes peutêtre en souvenir de Mrs. Stanard :

Hélène, ta beauté est pour moi comme ces barques nicéennes d'autrefois qui, sur une mer parfumée, portaient doucement le défait et las voyageur à son rivage natal.

Par des mers désespérées longtemps coutumier d'errer,

ta chevelure hyacinthe, ton classique visage, tes airs de Naïade m'ont ramené, ainsi que chez moi, à la gloire qui fut la Grèce, à la grandeur qui fut Rome.

Là, dans cette niche splendide d'une croisée, c'est bien comme une statue que je te vois apparaître, la lampe d'agate en la main, ah ! Psyché r de ces régions issue qui sont terre sainte (i).

Deux mois après, un nouvel envoi poétique de Mrs. Whitman, lui parvenait par grande chance, avec un peu de retard, sous une adresse inexacte. Et Poe prenait le pli de s'informer d'elle en tous lieux ; elle le sut, sans en être choquée ni surprise, puisque, à sa première demande, elle ne fit aucune difficulté de le recevoir. Cette entrevue eut lieu le 21 septembre. Poe tout aussitôt s'enthousiasme et s'enflamme : « Dès que vous êtes entrée dans la pièce », écrivit-il ensuite, « pâle, timide, hésitante, et le cœur à l'évidence oppressé, dès que vos yeux se posèrent, curieux, sur les miens un instant, je sentis pour la première fois de ma vie, et, tremblant, reconnus l'existence d'influences spirituelles tout à fait en

(1) Trad. Mallarmé.

dehors de l'atteinte de la raison. Je vis que vous étiez Hélène, — mon Hélène, — l'Hélène de mille rêves, — celle dont les lèvres en ma vision avaient si souvent langui sur les miennes dans la divine extase de la passion, celle que le grand donateur de tout bien prédestinait à être mienne — mienne seulement, si non à présent même, du moins plus tard et pour toujours dans le Ciel. Vous parliez avec trouble et paraissiez à peine consciente de ce que vous disiez. Je n'entendais pas les mots — mais seulement la douce voix pour moi plus familière que la mienne propre, et plus mélodieuse que la chanson des anges. Votre main reposait dans la mienne, et toute mon âme était secouée d'une angoisse tremblante. »

Il passa deux soirées de suite dans son intimité, et, le surlendemain, comme avec elle il se promenait, paraît-il, dans un cimetière, soudain il lui demanda d'être sa femme. Elle ne répondit pas. Et, le iCT octobre, par lettre, Edgar Poe renouvelait sa demande.

Etait-ce, de sa part, interroge M. Philip Alexandre Bruce, de qui le remarquable

article : Edgar Allan Poe and Mrs. Whitman, publié en avril igi3, dans le South Atlantic Quarterly, de Durham, N. C, apporte un certain nombre de précisions dans cette histoire assez confuse, était-ce, de sa part, dans l'élan de son sentiment véritable, ou par calcul, qu'il sollicitait Mrs. Whitman avec tant de précipitation ? Personne ne doute qu'il fût enthousiaste et sincère, mais il savait que la dame était d'un tempérament romanesque, ou romantique, et il pouvait espérer qu'une telle hâte à se déclarer l'impressionnerait en sa faveur beaucoup plus sûrement que s'il y apportait plus de discrétion. Très probablement , si elle avait été plus jeune, il aurait réussi. Un peu plus tard Poe redoutait que son empressement pût être attribué à un motif sordide, et il prit soin de lui écrire à ce sujet : « ...Je redoutais de vous trouver dans une situation mondaine supérieure à la mienne. Telle était ma crainte que vous fussiez riche, ou que vous possédiez quelque bien, ce qui serait suffisant pour que vous parussiez riche au regard de quelqu'un d'aussi pauvre que

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j'ai toujours tenu à l'être, — que, le jour dont je vous parle, je n'ai pas eu le courage de poser à mon informatrice (i) la moindre question à cet égard... En tous cas, je ne me marierais pas où l'intérêt, comme s'exprime le monde, pourrait être suspecté en tant que, de ma part, le but de mon mariage. Le lendemain, je me trouvai soulagé par l'assurance que vous dépendiez, en majeure partie, de votre mère. Puis-je, oserai-je, l'ajouter ? pourrez-vous me croire si je vous affirme que cette assurance me fut doublement agréable quand on m'assura par surcroît que votre santé n'est pas bonne, et que vous avez souffert de chagrins domestiques au-delà de ce qu'en subissent la plupart des femmes ? »

Mrs. Whitman, incertaine et tentée — tentée au point qu'elle avait provoqué auprès d'elle la venue et, au fond, la démarche d'Edgar Poe, balança entre toutes les tergiversations imaginables, et, pour se délivrer sans doute de cette oscillante indécision, aboutit,

(i) Miss Anna Blackwell, qui avait remis à Poe une lettre d'introduction auprès de Mrs. Whitman.

au lieu de consulter tout simplement ses propres sentiments, à s'en remettre de son choix à la délibération de ses amis. « Que de fois, » finit-elle par lui écrire, « que de fois n'ai-je pas entendu dire de vous : c'est une grande puissance intellectuelle, mais aucun principe, aucun sens moral. »

La réplique de Poe, nette et empreinte d'une légitime amertume, ne se . fit pas attendre : « Vous ne m'aimez pas, ou vous vous seriez sentie en sympathie trop grande avec la sensibilité de ma nature pour me blesser comme vous l'avez fait par cette phrase terrible... Que mainte personne de votre entourage déclare que je suis un être sans honneur me touche en vérité dans un instinct de ma nature — un instinct que je sens être l'honneur, (que ceux qui sont sans honneur en disent ce qu'ils pourront) et qui, dans ces circonstances, m'empêche de vous insulter de mon amour... À l'exception de folies occasionnelles que je déplore et auxquelles m'a conduit un chagrin intolérable, — et qui sont commises à tout instant par d'autres sans attirer l'attention, —

je ne puis rappeler dans mon esprit aucun acte de ma vie qui pourrait amener une rougeur à ma joue ni à la vôtre. Si j'ai erré le moins du monde, ce serait du côté de ce que le monde appelle un sentiment don-quichottesque de l'honneur, du chevaleresque. Me livrer à ce sentiment a été la volupté la plus véritable de ma vie... Vous me demandez pourquoi les gens me méjugent ainsi, pourquoi j'ai des ennemis. Si la connaissance que vous avez de mon caractère et de ma carrière ne vous fournit pas la réponse à cette question, du moins il ne sied pas que je vous la suggère. Qu'il vous suffise que j'aie eu l'audace de demeurer pauvre pour conserver mon indépendance,... que j'aie été un critique honnête au-delà de tous scrupules, et, sans doute, en certains cas, amer, — que j'aie indistinctement attaqué — quand j'attaquais — ceux qui étaient le plus haut placés en tant que pouvoir, en tant qu'influence, — et que, en littérature ou dans la société, bien rarement je me sois abstenu d'exprimer, de façon directe ou indirecte, le violent mépris que les prétentions de

l'ignorance, de l'arrogance, et de l'imbécillité m'inspirent. Et vous, qui savez tout cela, vous me demandez pourquoi j'ai des ennemis ! Ah ! en regard de chacun de mes ennemis j'ai cent amis, mais ne vous est-il jamais arrivé de vous dire que vous ne vivez pas au milieu de mes amis ? »

Mieux que les plus brûlantes protestations d'amour, les termes émouvants de cette lettre pleine de dignité et de sentiment, auraient dû fléchir Mrs. Whitman, remarque M. Bruce, si elle avait eu pour lui la moindre étincelle d'affection ou de pitié naturelle. Tout juste peut-on convenir qu'ils produisirent un peu d'impression, puisque, le revoyant au moment où il s'en allait faire une conférence à Lowell, elle lui promit de réfléchir de nouveau à sa demande, et de lui répondre avant son retour. Sa réponse fut, encore une fois, indécise, et Poe l'avertit que, s'en revenant à New- York, il s'arrêterait à Providence le £ novembre, et qu'il irait la voir. Succomba-t-il, alors, soudain à une crise de découragement, de lassitude, de désespérance, de dégoût ? du moins

ïgo LA VIE D EDGAR A. POE

est-il certain qu'il tenta de se suicider en avalant une forte dose de laudanum (i). Trois jours durant il fut dangereusement malade ; un ami accourut le soigner, et le sauva ; et ce ne fut que le 7 novembre qu'il put se présenter chez Mrs. Whitman.

La délicieuse créature commença par refuser de le recevoir. Elle était, paraît-il, instruite de la cause de son retard, et s'en montrait mortifiée. Il insista, il insista tant et si bien qu'elle céda à ses importunités, et daigna enfin lui accorder une entrevue. Il s'ingénie alors pour la convaincre, pour la ramener à lui. Bien simplement elle se contenta de lui donner lecture de passages d'une lettre qu'elle venait de recevoir de New York, et qui contenaient les habituelles imputations à son égard. Sans répondre un seul mot il sortit, et, le soir il

(1) Poe raconte sa tentative de suicide, par lettre, à sa grande amie, à sa « chère soeur » Annie (Ingram, p. 392). Il s'était procuré deux onces (plus de 60 centigr.) de laudanum et en avait avalé la moitié environ. C'est une des trois circonstances sur lesquelles on se fonde (Woodberry II, £29), pour prétendre que Poe avait l'habitude de prendre de l'opium 1

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écrivait à Mrs. Whitman qu'il renonçait décidément à sa main. Par malheur, la nuit, il recourut à sa ressource ordinaire dans l'infortune et le désastre ; il but, il s'enivra, et, le matin, surexcité, énervé à la fois, reparaissant chez Mrs. Whitman, il la saluait, raconte-t-elle, « comme un ange suscité pour le sauver de la perdition. »

Pour la première fois elle fut frappée de la possibilité de « sauver » le malheureux poète. Elle s'attendrit, autant qu'il lui était possible, elle s'engagea, vis-à-vis de lui, conditionnellement, et même, le ik novembre, elle se fit promettre qu'il ne boirait plus.

Une force extraordinaire d'illusion, en partie voulue et d'autant plus obstinée, possédait son cœur et son cerveau. Il avait, un jour, pressenti en Mrs. Whitman la femme telle qu'il l'aurait désirée, et, malgré ses déceptions réitérées, malgré des heures de dépit ulcéré et, au fond, un ferment obscur de rancœur, il s'acharnait à retrouver sans défaillance sous ses traits la sainte, « l'ange qui devait le sauver de la perdition », la femme, à la fois dévouée, ado-

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rable et d'une intellectualité pour le moins comparable à la sienne, qui le guiderait, le soutiendrait, le réconforterait et l'exalterait d'amitié, de ferveur, de réciproque confiance, jusqu'à son dernier souffle.

Et, le jour même où il l'avait quittée, il lui écrivait dans tout l'enthousiasme de sa foi retrouvée : « Si bonne, si vraie, si généreuse, si inébranlée par tout ce qui aurait ébranlé quelqu'un qui eût été moins qu'un ange, — bien-aimée de mon coeur, de mon imagination, de mon intelligence, — vie de ma vie, âme de mon âme, chère, très chère Hélène, comment vous remercierai-je jamais autant que je le devrais ? Je suis calme et tranquille, et, sauf l'ombre étrange d'un mal menaçant qui me hante, je serais heureux. Que je ne sois pas suprêmement heureux quand je me sens au cœur votre profond amour, voilà qui me terrifie. Qu'est-ce que cela veut dire ? Mais peut-être est-ce simplement la réaction nécessaire après des anxiétés si terribles. »

Au fond, ce qui l'inquiétait et le tourmentait toujours, c'est la crainte qu'elle revînt sur

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son engagement conditionnel, et retombât dans ses sempiternelles irrésolutions. Trois phrases extraites d'une lettre en date du 22 novembre sont décisives : « Pardonnez-moi, Hélène, sinon en raison de l'amour que je vous porte, du moins en raison des chagrins que j'ai endurés... Mon unique espérance est à présent en vous, Hélène. Selon que vous me serez fidèle ou me manquerez, ainsi je vivrai ou je mourrai. »

Ah 1 comme il défend son illusion suprême ; comme est vrai profondément ce cri où son angoisse transparaît : « Selon que vous me serez fidèle ou me manquerez, ainsi je vivrai ou je mourrai. »

Et il mourut. — Mais pour se sauver, pour enserrer d'une crispation dernière les dernières chances en son cœur pantelant et navré, que ne lui dit-il, que ne lui promet-il pas encore : « Vous êtes ambitieuse», s'écrie-t-il — (et qu'on se souvienne qu'il méprisait l'ambition, au temps où la lucidité de sa logique n'était point encore troublée par les souffrances que Mrs. Whitman lui infligeait sans nécessité comme

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sans pitié), — « vous êtes ambitieuse, placez en moi votre confiance ; je puis satisfaire, je satisferai vos désirs les plus ardents. Ce sera, Hélène, ce sera pour nous — pour vous et pour moi — un glorieux triomphe... Ne serait-il pas glorieux, bien chère ! d'établir en Amérique l'unique aristocratie irréprochable, celle de l'intelligence, — de la guider et de la contrôler ? Tout ceci je puis le faire, Hélène, je le ferai, si vous me le dites et si vous m'aidez. » Mais pas plus l'appel à l'ambition que l'appel à l'amour n'émeut à fond une femme qui est incapable de se décider, d'éprouver un sentiment assez sincère, assez sûr pour accueillir avec une fière allégresse celui dont elle se sent aimée avec une telle religion, ou pour renoncer à des soins, à des attentions, à tout un culte qui l'enorgueillit et flatte sa vanité. N'a-t-elle pas recherché, sollicité la ferveur du poète dont la puissance s'est à elle imposée comme à tant d'autres, par des avances provocantes ? Que le monde le sache bien, il s'est attaché à elle, il dépend d'elle, elle lui est un objet d'admiration, de vénération et d'amour. Puis, quand

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elle l'aura désespéré complètement, quand elle aura assez joué de ce cœur éperdu et loyal, quand elle aura assez affolé, assez torturé cette sensibilité délicate et cette intelligence soumise, ah ! elle pourra, devant les regards éblouis de la foule complaisante, réintégrer, grave et pure, le nuageux domaine de son transcendantalisme romanesque, vide et prétentieux, ses expériences de spiritisme et les ridicules attitudes de ses manies excentriques où des accès de mysticité maladive se mêlent aux sautes d'humeur les plus capricieuses et les plus fantasques.

Il lui fallait qu'Edgar Poe mourût pour consentir à l'entrevoir. La fidélité qu'à sa mémoire elle a vouée l'honore incontestablement. Jusqu'à son dernier jour (27 juin 1878) elle lui rendit témoignage, le défendit contre toutes attaques, interdit à ses amis, — à ses fameux amis, — de parler de lui en termes méprisants ou injurieux ; elle publia, Edgar Poe and his Critics, un des ouvrages qui ont le mieux contribué à réfuter et à anéantir les calomnies et les mensonges de l'odieux Griswold. Elle s'est

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fait pardonner ses torts en raison de ce rôle courageux, mais elle a vu clair en elle-même, n'est-il point permis de le regretter ? trop tard ; si elle avait eu conscience du désastre que sa puérilité et sa sottise préparaient, n'eût-il pas mieux valu que, dès le premier jour, elle agît nettement et simplement ?

Au beau milieu de ses protestations d'amour les plus acharnées, Poe commençait à l'apercevoir selon de plus lamentables réalités. Les confidences que reçoit Mrs. Richmond démontrent sa crainte que jamais Mrs. Whitman ne devienne sa femme, et il comprend très bien qu'un engagement conditionnel n'est point du tout un engagement.

Le 20 décembre, Poe devait faire une conférence à Providence. Il veut enfin décider Mrs. Whitman, presser le mariage, la ramener avec lui à Fordham. Elle accorde son consentement, mais, par une malice inconsciente et prodigieuse, elle réussit en même temps à outrager Poe par une sorte de précaution que toute autre n'aurait prise en un pareil moment qu'envers les plus suspects aventuriers : sans

même l'en avoir averti, elle transfère à sa mère tous les droits de propriété qu'elle peut avoir à exercer sur des biens quelconques !

Enfin le jour du mariage est fixé ; il aura lieu le 25 décembre, dans l'après-midi ; mais voici que, ce jour même, à midi, un ami — un ami — prévient Mrs. Whitman que « le matin, on a vu Poe boire au bar de son hôtel. » C'est tout, et en fallait-il davantage ? Sans chercher d'autre éclaircissement, sans se renseigner, sans preuve, elle en prend décidément son parti. Rien, Mrs. Whitman l'atteste ellemême, ni dans l'apparence, ni dans la conduite du poète ne décèle, à aucun degré, que cette dénonciation soit fondée ; « je rassemblai », raconte- t-elle, « quelques papiers qu'il avait confiés à ma garde, je les lui mis dans les mains sans une parole d'explication ni de reproche, et brisée tout à fait, épuisée par les conflits moraux, les angoisses, la responsabilité de ces dernières journées, je trempai mon mouchoir d'éther, je me jetai sur un sopha, avec l'espoir de m'y perdre dans une totale inconscience. Abîmé sur ses genoux à côté de

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moi, il me pressait de lui parler — de dire un mot, un seul mot. A la fin, je répondis d'un murmure à peine perceptible : Que puis-jedire? — Dites que vous m'aimez, Hélène — Je vous aime. — Ce furent les dernières paroles que je lui ai jamais dites. »

Baudelaire (i) rapporte, d'après Griswold, de qui on sent à merveille qu'il se défie, quoique ce fût, à son époque, la seule source d'information sur Edgar Poe, — « qu'un jour, au moment de se remarier, (les bans étaient publiés, et, comme on le félicitait sur une union qui mettait dans ses mains les plus hautes conditions de bonheur et.de bien-être, il avait dit : — Il est possible que vous ayez vu les bans, mais notez bien ceci : je ne me marierai pas), il alla, épouvantablement ivre, scandaliser le voisinage de celle qui devait être sa femme... », et Baudelaire en conclut que, dans bien des cas, l'ivrognerie de Poe était préméditée. Mrs. Whitman ne fait aucune

(i) Histoires extraordinaires : Edgar Poe, sa vie et ses œuvres, p. xxvi.

allusion à cet incident scandaleux ; elle raconte la scène d'une manière bien différente. Mais comment Baudelaire aurait-il deviné la profondeur de scélératesse de l'immonde calomniateur qui ajoute, au surplus, que, dans l'état où il dépeint le malheureux, il aurait pénétré chez sa fiancée, et qu'il avait fallu faire appel à la police pour l'expulser I (i).

(i) « Non ! la scène ignominieuse est inventée ; et voyez le crime de Griswold, que cette infamie, faite pour capter aisément la foule, s'imposa même à la réflexion de Baudelaire et y suscite comme une tentative de bienveillante explication ! » (S. Mallarmé, les Poèmes d'Edgar Poe. Scolies, p. 161.)

Un ami d'Edgar Poe, W. J. Pabodie, juriste réputé éminent, écrivait au New-York Tribune (7 juin i852) « Je suis autorisé à déclarer, non seulement par ce que je sais personnellement, mais aussi sur le récit de tous ceux qui ont été mêlés à cette affaire, qu'il n'existe pas l'ombre d'un fondement à l'historiette en question. » Pabodie raconte qu'à cette époque il voyait Poe tous les jours, qu'il était au courant des circonstances dans lesquelles il s'était engagé vis-à-vis de Mrs. W., et des motifs qui avaient amené la rupture. Il s'adresse enfin à Griswold et le conjure d'entreprendre tout ce qui demeure en son pouvoir pour « effacer le stigmate immérité dont il a marqué le souvenir de celui qui est parti. »

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De retour à Fordham, Poe tout entier semble setre ressaisi, reconnu, retrouvé. Très calme et très digne il écrit à Mrs. Whitman : « Aucune provocation si forte qu'elle puisse être, ne m'induira à parler de vous en mal, fût-ce pour me défendre moi-même. Si, pour me protéger contre la calomnie, quoique injustifiée, quoique impossible à supporter, je trouve nécessaire d'en arriver à des explications qui pourraient vous condamner ou vous peiner, je vous assure le plus solennellement du monde que je subirai ces calomnies patiemment plutôt que de me prévaloir d'aucun moyen de cette espèce pour les réfuter. Que vous ayez, à aucun degré, encouragé cette fausseté pitoyable, je ne le crois pas, je ne puis le croire, — quelqu'un qui est également votre ennemi et le mien, en est l'auteur ; mais ce dont je vous

— Griswold répondit à Pabodie en le sommant furieusement, avec menaces, de retirer sa déclaration. — Pabodie ne retira rien, mais au contraire, établit avec preuves à l'appui d'autres mensonges indéniables du Memoir* Cette fois, Griswold se le tint pour dit, et garda le silence.

supplie, c'est de m'écrire tout de suite quelques lignes d'explication... Votre simple désaveu, voilà tout ce que je désire. Le Ciel sait à quel point je voudrais m'abstenir de vous blesser ou de vous affliger... Le Ciel vous protège de tout mal ! »

A cette lettre Mrs. Whitman ne répondit pas ; « je n'osais pas y répondre, » avoue-t-elle. Elle n'osait, à son égard, que les actes malveillants et les paroles cruelles.

Gomme, en toute circonstance, il importe qu'on trouve un tort à Edgar Poe, on lui fait reproche d'avoir, le mois suivant, le n janvier 1849, écrit à Mrs. Richmond : « Je n'ai pas besoin, Amie, de vous dire quel grand fardeau a été enlevé de mon cœur par ma rupture avec Mrs. W., car j'avais complètement disposé mon esprit à briser cet engagement. » On l'accuse de prétendre, dans une pique d'amourpropre et de vanité, que c'est lui et non elle qui a décidé cette rupture. Encore que la question soit oiseuse, les dernières paroles prononcées par Mrs. Whitman : « je vous aime », n'encourageaient-elles pas à poursuivre, mal-

gré tout, des espérances un instant brisées, tandis que de Poe la lettre dernière dans son ton de réserve fière impliquait bien plus exactement une renonciation courtoise ?

Ceux qui, du plus près, le chérissaient se montraient enchantés de l'issue de cette aventure. Mrs. Clemm, trois jours après, le 28 décembre, écrivait à Mrs. Richmond : « je me sens si heureuse au milieu de tous mes tracas, Eddy n'épousera pas Mrs. W. Que de choses j'aurai à vous raconter... Tous les journaux disent qu'il va conduire à l'autel la talentueuse, riche et belle Mrs. W... mais je vous raconterai tout cela dans ma prochaine lettre. »

Mrs. Whitman essaya, à plusieurs reprises, de se rapprocher. Poe ne s'y prêta pas. Il ne fit aucune attention particulière aux vers que dans le Metropolitan elle lui adressa, et que, pour être plus sûre qu'ils tomberaient sous ses yeux, elle fit reproduire dans le Southern Literary Magazine. C'était chose bien terminée. Plus jamais, plus une seule fois il ne prononça même son nom ; il l'ignorait, il l'avait exclue de sa mémoire. L'unique allusion que, dans

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sa correspondance avec sa fidèle, sûre, absolue confidente, avec celle qui fut de plus en plus l'âme de sa conscience, on puisse relever, serait contenue, sans que son nom soit prononcé, dans la phrase que voici, où il se libère : « Mais une chose que je puis vous assurer, Amie, c'est que désormais je fuis la société pestilentielle des femmes de lettres, assortiment de créatures sans cœur, sans rien de naturel, venimeuses, sans honneur, sans autre principe qu'une estime de soi désordonnée. Mrs. Osgood est la seule exception que je connaisse... »

Résigné désormais à ne pas rencontrer sur la terre l'appui affectueux, tendre et fervent auquel tout homme aspire, Edgar Poe ne songea plus qu'au travail et au calme. La formule du bonheur dont il s'était mis en quête n'était point la banale et la traditionnelle ; son dessein n'était pas de s'appesantir dans l'anéantissement, dans la satisfaction des instincts les plus grossiers et des appétits primitifs. Aucune autre félicité n'existe, et, à l'exemple du clair et pénétrant poète de France qui nous est cher, qu'il <( fuie et s'accroche à toutes les croisées, d'où Ton tourne le dos à la vie (i) », celui qui est

(i) Stéphane Mallarmé : les Fenêtres.

Ainsi, pris du dégoût de l'homme à l'âme dure Vautré dans le bonheur où tous ses appétits Mangent, et qui s'entête à chercher cette ordure Pour l'offrir à la femme allaitant ses petits...

Le bonheur complet, le bonheur exaltant, qui résulte d'une concorde moins de satisfactions que d'aspirations, le bonheur qui n'est pas un aboutissement, mais un point de départ, un seul couple y goûte-t-il, une seule femme le désire-t-elle, y consent-elle ? Si l'on quête les honneurs, de l'argent, les riches situations, un prestige mondain, peut-être est-il possible que deux âmes battent d'accord. Mais qu'il s'agisse d'une ferveur d'art, d'un enthousiasme sans gain défini, souvent aussi d'un labeur pénible, quel esprit fraternel est disposé à participer à d'aussi rudes fatigues, à les alléger du charme encourageant de son sourire? Déjà les hommes sont rares qui ne succombent pas avant le terme, et qui ne se vautrent pas, à un tournant, parmi le tas d'ordure où tous ses appétits mangent !

Poe appartient à la race de ceux qui persévèrent. Déçu, navré au cœur, déchiré de

tortures corporelles et morales, épuisé d'efforts et d'espoirs, il s'aperçoit sans un tressaut de colère qu'il s'est lui-même fourvoyé.

Il avait cru, s'approchant de femmes dont les apparentes préoccupations semblaient proches des siennes, qu'il avoisinait la région des enviables félicités, où la jouissance de la beauté, la grâce du corps, le goût de tout ce qui est élevé et pur forment une préparation mystérieuse à une grandeur intellectuelle, transfiguratrice, suprême. Il avait appris à ses dépens de quelle lamentable sécheresse d'âme, de quelles mesquines frivolités de l'esprit et du cœur, de quels égoïsmes honteux, de quelle hypocrisie maladive et de quelle envie les généreux dehors qu'affectent les femmes de lettres, ces niaises puériles et encombrantes, forment la rançon piteuse et misérable. A travers la suite des siècles citerait-on l'exemple de dix femmes qui aient chéri la pensée, l'art ou la poésie assez haut pour ne pas les sacrifier à l'amour de l'artiste, d'un indifférent, ou, plus souvent encore, d'elles-mêmes ?

La majeure préoccupation d'Edgar Poe est,

ipS

pour le moment, de s'assurer, d'assurer à Mrs.- Clemm de quoi subsister. Il envoie des articles aux revues, il traite avec certaines, il confie enfin à Annie qu'un engagement le lie à tout magazine américain, à la seule exception près du National de Peterson. Il a échappé aux difficultés de la vie matérielle, espère-t-il, et il travaille. C'est l'époque où il compose, termine ou retouche, parmi ses poèmes, le Sonnet à ma Mère, Eldorado, la Valentine à Mrs. Osgood, Annabel Lee, qui ne fut imprimée qu'après sa mort, les Cloches, cet inouï chef-d'œuvre de l'allitération verbale, Pour Annie : « ... Le malaise, — la nausée — l'impitoyable douleur — ont cessé, avec la fièvre et sa clémence au cerveau, — avec la fièvre appelée a Vivre » qui brûlait dans mon cerveau (i). »

Parmi ses Contes, il achève Hop-Frog, Mellonta Tauta, le Cottage Landor, et il donne différents articles de critique littéraire.

Cette activité l'eût peut-être tiré de la misère ; mais, d'entre les revues auxquelles

(i) Trad. Mallarmé.

il collaborait ou devait collaborer, deux cessèrent de paraître, deux autres cessèrent de payer, le Southern Literary Messenger ne payait que très tard et très difficilement ; l'entente avec certaines au dernier moment ne se conclut pas, si bien que, suivant ses propres expressions, il se trouva réduit au Sartain's Magazine et au Graham's Magazine, l'un et l'autre bien précaires.

Et puis, la maladie, une très grave maladie s'abattit sur lui. « J'ai cru » écrivait sa bellemère à Mrs. Richmond, « j'ai cru plusieurs fois qu'il allait mourir. Dieu sait si je souhaite que nous soyons tous deux dans la tombe : sûrement cela vaudrait mieux. » Lui-même, de son côté, explique à Annie que les « ténèbres » de son âme ne sont pas la conséquence de ses déboires littéraires « car aucune considération mondaine n'aurait le pouvoir de me déprimer de la sorte, ... non, ma tristesse est inconcevable, et je n'en suis que plus triste. Je suis plein de sombres pressentiments. Rien ne m'égaie ou ne me soulage. Ma vie apparaît dévastée, — l'avenir se montre vide et lugubre :

mais je continuerai à lutter, et à espérer contre V espoir (i). »

Seule lueur, au mois de mai un bailleur de fonds intelligent s'offrit à lui faciliter la création du Stylus, en lui en abandonnant la direction sans contrôle. Dans l'espérance de parfaire la somme nécessaire, il organisa, de nouveau, une tournée de conférences dans le Sud.

Au moment de s'éloigner, il alla à Lowell prendre congé de ses amis Richmond ; il pria par lettre son ami Griswold de donner, s'il y avait lieu, ses soins à la publication de ses oeuvres réunies, et son ami Willis d'écrire toute notice biographique qui serait nécessaire; puis, le 29 juin, accompagné de Mrs. Clemm, il se rendit à Brooklyn, chez les Lewis. « Il paraissait si triste ; » raconte Stella, h de bonne heure il se retira dans sa chambre, mais, le lendemain matin, comme il s'en allait, il prit ma main dans la sienne, et, me regardant dans les yeux, il me dit : « Chère Stella, ma bien chère amie. Vous me comprenez véritable-

(1) Ingram, p. 4io.

ment, et vous m'appréciez. J'ai le pressentiment que je ne vous verrai plus. Je dois partir aujourd'hui pour Richmond. Si je ne reviens pas, écrivez ma vie. Vous pouvez, vous voudrez me rendre justice. » Quand, devant le bateau qui Fallait emmener, il dit adieu à Mrs. Clemm, « Dieu vous protège, ma vraie mère aimée. Ne craignez rien pour votre Eddy ! Voyez comme je serai bien durant cette absence, puis je reviendrai pour vous aimer et pour vous consoler (i). »

Il s'arrêta à Philadelphie. A John Sartain il dit : (( Je suis venu chez vous me réfugier. » Il délirait, il se sentait poursuivi et menacé par des ennemis imaginaires. Sartain le rassura, le calma, de quelques jours ne le quitta plus. On veut que cette crise provînt de ce qu'il aurait, pour tuer en lui sa tristesse, absorbé des stimulants, de l'opium ; il aurait demandé à Sartain de lui procurer du laudanum (il semble que c'eût été plutôt pour endormir sa surexcitation maladive) , et c'est une des

(i) Ingram, 4i4-4i5.

trois occasions où (i) l'on signale qu'il en ait désiré, sans qu'on sache rien de positif sur les causes de son état momentané d'égarement. A Richmond il en était sorti, sa tristesse aussi s'était atténuée. Mrs. Weiss (alors Miss Talley), qui le connut à cette époque, en parle dans ces termes (2) : « Je fus surprise de découvrir que le poète n'était pas du tout le personnage mélancolique que je m'étais figuré sans raison. Bien au contraire, il m'apparut — sauf dans une circonstance, — invariablement gai, et fréquemment d'humeur enjouée. Il semblait s'amuser paisiblement du bavardage léger de la jeunesse autour de lui, souvent s'y joignait par des réparties pleines d'humour, avec parfois une pointe de sarcasme badin. Cependant il préférait rester tranquillement assis à écouter et à observer. Rien n'échappait à son observation aiguë... Je puis me le rappeler nettement tel qu'il apparaissait dans les visites

(1) Voir page io5.

(2) The Last Days of Edgar Poe, by Mrs. S. Archer Talley Weiss (dans Scribner's Monthly de mars 1878, — cité par Ingram), et un vol. New -York 1907.

qu'il nous faisait. Il portait en tous temps une canne ; dès qu'il entrait dans l'ombre de l'avenue, il retirait son chapeau, rejetait ses cheveux en arrière, et marchait à pas lents comme pour jouir de la fraîcheur, tenant son chapeau à la main et, en général, derrière le dos. Parfois il s'arrêtait pour examiner une fleur rare ou pour cueillir un grain de raisin aux treilles surchargées. Il venait à nous avec une expression de plaisir qui illuminait son visage et éclairait ses beaux yeux.

« Les yeux de Poe étaient, en effet, d'une frappante beauté, et c'est à ses yeux que son visage devait d'être particulièrement attirant. Je n'ai jamais vu d'yeux ressemblant le moins du monde aux siens. Ils étaient grands, .avec des cils longs, d'un noir de jais, — l'iris était d'un gris d'acier sombre, d'une netteté, d'une transparence cristalline, où l'on apercevait la pupille d'un noir de jais se dilater, se contracter à la moindre nuance de sa pensée ou de ses émotions. J'observais que ses paupières ne se contractaient jamais, comme il est si habituel chez la plupart des gens, particulièrement

quand on cause ; mais son regard était toujours plein, ouvert, et ne se rétrécissait pas... Excepté pour la merveilleuse beauté de ses yeux, je n'aurais pas appelé Poe un bel homme. J'ai entendu dire qu'il fut beau dans sa jeunesse, mais, à l'époque où je l'ai connu, il avait une physionomie pâle, soucieuse, — quelque peu hagarde, en vérité — et qu'on remarquait, sauf quand il s'animait. Il portait une moustache brune, scrupuleusement soignée, mais qui ne cachait pas totalement l'expression légèrement crispée de sa bouche ni parfois un tiraillement de la lèvre supérieure, qui ressemblait à un ricanement. Ce ricanement, en vérité, s'éveillait aisément, — c'était un mouvement de la lèvre, à peine perceptible et pourtant profondément significatif. On n'y pouvait rien découvrir de méchant, mais seulement beaucoup de sarcasme. »

« J'étais à Richmond en i84q », — écrit celui que M. Whitty (i) appelle le vénérable évêque 0. P. Fitzgerald, — « et je me souvienB

(i) Op. cit. Memoir, p. xxvn.

LES DERNIÈRES ÉPREUVES. LA MORT 2o5

de M. Poe, avec sa jaquette et son pantalon de toile blanche, son gilet de velours noir et son large chapeau de Panama. C'était la plus remarquable figure dans ce groupe de spécialistes qui se réunissaient autour de John M. Daniel, éditeur de l'Examiner de Richmond... M. Poe avait déjà atteint la célébrité en tant qu'écrivain dont la prose et la poésie n'étaient pas pareilles à celles des autres. Le public qui lit le suivait dans l'attente d'œuvres plus grandes. Il y avait en lui quelque chose qui attirait spécialement l'attention. Son visage était un des plus tristes que j'aie jamais vus. Sa démarche était gracieuse, sa voix douce, et pourtant claire, son aspect tout à fait séduisant. >>

Tel qu'il se montrait aux yeux de ceux qui le virent alors pour la première fois, il reparut, mais fatigué, usé, devant ses amis des jours anciens. Il visitait avec empressement Miss Poitiaux, sa camarade d'enfance, une autre, miss Eliza Lambert ; il voyait chaque jour sa sœur Rosalie, qui vivait chez les Mac- Kenzie ; enfin, il retrouva, veuve, Mrs. Shelton

qui avait été — miss Sarah-Elmira Royster — Je premier objet de ses amours.

Par tous il était accueilli avec joie, choyé en ami dont on est sûr, admiré pour la netteté simple de sa vie, et probablement plutôt pour la célébrité que pour la profondeur et la beauté de son génie.

Son rêve d'une vie régulière et paisible le hantait dans ce milieu tranquille. Mrs. Shew naguère lui avait donné à entendre qu'une femme attentive et dévouée lui serait indispensable pour ne pas replonger en l'abîme de ses anciens tourments, de ses souvenirs déchirants, dans le découragement et dans le désespoir. Il songeait à se marier. Il proposa le mariage à Mrs. Shelton, qui, tout d'abord, se prit à rire, puis, voyant qu'il parlait très sérieusement, lui demanda quelques jours de réflexion, se garda de le repousser dans la détresse où il avait vécu, délaissé de tendresse, privé de caresses affectueuses. Elle sortit avec lui plus fréquemment, et, en somme, d'avance paraissait disposée le plus favorablement.

Il est vraisemblable, toutefois, qu'elle n'avait

pris encore aucun engagement, lorsque Poe se décida à quitter Richmond, pour peu de temps, avait-il déclaré à ses amis. Il désirait préparer Mrs. Glemm à cette union projetée, la décider à abandonner Fordham pour vivre avec lui désormais à Richmond. Depuis longtemps il n'avait été aussi gai, les quelques semaines passées dans la société de ses anciens et de ses nouveaux amis avaient été depuis de nombreuses années les plus heureuses qu'il eût vécues. Quand il aurait pour toujours quitté New-York, estimait-il, il y laisserait derrière lui tous les tracas et les vexations de son existence passée.

Ceux qui tiennent à ce qu'il se soit, durant son séjour à Richmond, livré à des excès d'alcools ou d'excitants, étalent un passage des mémoires de Mrs. Weiss, que voici : « La connaissance de sa faiblesse m'avait été cachée, à sa demande. Tout ce que j'ai su à ce sujet, c'est que, une fois, un ami nous informa que « M. Poe était trop malade pour nous venir voir ce soir-là. » Un jour ou deux plus tard, il envoya sa sœur Rosalie nous demander des

fleurs, il nous adressa en retour un charmant billet de remerciement, écrit d'une main tremblante... Le lendemain il fit parmi nous son apparition, mais si pâle, si tremblant, d'un aspect si minable, que je fus convaincue qu'il avait été malade sérieusement. Cette fois, il avait été soigné, dans sa chambre par la famille Mackenzie, mais, lors d'une rechute plus grave, il fut transporté par le docteur Mackenzie et par le docteur Gibbon Carter à Duncan-Lodge, où, durant plusieurs jours, sa vie fut réellement en danger. Des soins assidus le sauvèrent, mais, d'après l'opinion des médecins, une nouvelle attaque de ce genre serait fatale. Ils le lui dirent et l'avertirent sérieusement du danger. Il répondit que, si on ne l'entraînait pas, il ne faiblirait pas... »

Invariable est le système. Pour accabler Poe, on cite des témoignages indirects, on ne tient aucun compte de ce qui y contredit. Poe, lassé sans doute d'être éternellement poursuivi par d'identiques accusations, s'était affilié à une société de tempérance : il fallait, paraît-il, depuis trois mois n'avoir rien fait qui fût con-

traire à ses exigences pour pouvoir y être admis. John R. Thompson, que Poe voyait beaucoup, affirme que, dans les trois derniers mois de sa vie (c'est-à-dire tout au long de son séjour à Richmond) il a été parfaitement sobre (i). Des gens l'ont vu mal portant, faible, chancelant, personne ne l'a vu ivre ; une malveillance obstinée s'acharne, même auprès de ses plus grands amis, à attribuer aux effets de l'ivrognerie ses moindres malaises. Le docteur John Carter rappelle que son frère (le médecin par qui Poe avait été soigné) avait certifié dans les journaux qu'il n'était ni un buveur d'alcool, ni un gros buveur. Des personnes, enfin, l'ont rencontré, le 26 septembre, au restaurant Sadler, ont remarqué qu'il ne

(1) Dans une lettre, du 9 novembre 1849, à E. H. W. Patterson, le bailleur de fonds pour le Stylus. Dans la même lettre, il est vrai, Thompson raconte que, durant quinze jours, à son arrivée, l'été précédent, à Richmond, Poe, d'après ce qu'on lui avait rapporté, s'était livré à la plus crapuleuse orgie, dans le quartier du port. Il se serait mis aussitôt à sa recherche, mais le Poe, véritable ou prétendu, qu'on lui avait signalé, avait disparu quelques heures auparavant.

buvait pas, puis l'ont accompagné jusqu'au bateau qui devait, le lendemain à 4 heures, l'emporter vers New- York. Mrs. Shelton aussi avait écrit à Mrs. Clemm (i) : « J'ai passé une très heureuse soirée avec votre Edgar, et je sais que je vous ferai plaisir en vous assurant qu'il est tel que vous pouvez le souhaiter, sobre, tempéré, moral, et très aimé. »

De si affirmatives déclarations ne suffisentelles pas pour à jamais réfuter la tendancieuse calomnie ? Quelle garantie plus grande offrent les rapports produits pour le condamner ? Ils ne sont ni mieux concordants, ni plus probants.

Il débarqua, le vendredi 28 septembre, dans la matinée, à Baltimore. Cinq jours après, le 3 octobre, on Je ramassait, inanimé, dans la rue ; on le transportait au Washington University Hospital ; on l'y soigna pour un transport au cerveau, mais, le dimanche 7 octobre 18^9, vers 5 heures du matin, il rendait le dernier soupir.

(1) Woodberry II, 335.

Que lui était-il advenu ? On l'ignore. On a supposé qu'il s'était présenté, légèrement ivre, chez un vieil ami habitant de Baltimore, et que, ne l'ayant pas trouvé, il s'en était retourné tranquillement ; — on a supposé qu'il avait été invité à une fête de baptême et n'avait pu refuser de boire à la santé de son hôtesse ; — on a supposé qu'il avait dîné avec d'anciens camarades de West-Point ; — on a supposé qu'il avait été raccolé par une bande d'électeurs, gorgé de boisson, et forcé de voter à plusieurs reprises ; après quoi on l'avait abandonné ivremort dans la rue. Mais aucun de ces racontars ne s'appuie sur le moindre indice ; ce ne sont que des bruits qui au hasard après sa mort ont été répandus.

Les biographes tendent naturellement à corser par le récit d'aventures plus ou moins dramatiques les événements qu'ils ont charge de raconter ; partout où il plane, comme ici, du mystère, ils s'enhardissent à le dissiper ou a l'approfondir en adoptant, pour leur intérêt fabuleux, des légendes sur la vie de leurs héros.

Quand il avait quitté Richmond, Poe s'était

plaint de malaise, de frissons, il se sentait épuisé. Le docteur Moran, qui lui prodigua ses soins à l'hôpital, a, dans une lettre adressée à Mrs. Clemm, décrit les derniers moments de son malade ; plus tard à plusieurs reprises, il a protesté dans les journaux contre les mensonges et les infamies dont on prétendait salir son grand souvenir, et, en i885, il fit paraître à Washington un exposé complet : Défense d'Edgar Allan Poe : Vie, Caractère du Poète : Ses Déclarations des dernières heures. Relation officielle de sa mort, par le médecin qui Va soigné.

Les funérailles se firent le lundi 8 octobre, par une journée sombre et froide. On l'enterra à côté de son aïeul, le général Poe, dans le cimetière de Westminster Church, à Baltimore. Etaient présents le petit nombre de parents et d'amis qu'on avait pu avertir à temps : ses cousins Neilson Poe et Henry Herring ; le docteur Snodgrass, Zt Gollins Lee, qui avait été son camarade de classe.

L'annonce de cette mort inopinée frappa de consternation et d'une douleur véritable tous ceux qui l'avaient connu et apprécié. Mrs. Clemm prévint aussitôt Mrs. Richmond :

« Annie, mon Eddy est mort. Il est mort hier, à Baltimore. Annie 1 priez pour moi, votre amie désolée. Mes sens vont s'égarer. Je vous écrirai dès que je connaîtrai les détails. J'ai écrit à Baltimore. Ecrivez et conseillez-moi. Votre amie affolée, M. C. » Mrs. Shelton, se considérant comme sa fiancée, prit et porta le deuil. Kennedy, Graham, Willis rendirent à son caractère et à son génie un hommage pieux et sincère ; les journaux déplorèrent la perte que faisait le pays ; Longfellow, qui avait été

parfois malmené par sa critique, n'en rendit pas moins noblement justice à sa gloire, dans une lettre adressée à son ami Thompson.

Seule la Tribune du 9 octobre insérait une notice hostile sous la signature Ludwig. N. P. Willis y répondit aussitôt dans le Home Journal, et révéla que sous ce pseudonyme se cachait Griswold. John Neal de son côté dénonçait la fausseté et la malignité de cette notice. D'autres manifestèrent leur dégoût ; et George R. Graham, qui avait, lui, assisté aux premières relations de Poe et de Griswold, et qui avait employé Griswold après avoir employé Poe, rétorqua, en détail et avec véhémence, dans le Graham' s Magazine de mars i85o « l'esquisse fantaisiste d'un visionnaire prévenu, l'immortelle infamie du soi-disant Ludwig. »

Griswold assure qu'il apprit sa désignation par Poe en tant qu'exécuteur testamentaire pour la publication de ses œuvres, après que sa notice eût paru. Mais Mrs. Weiss affirme que Poe lui avait montré la lettre d'acceptation de Griswold. Quoiqu'il en soit, dès le i3 octobre, Mrs. Clemm écrivait à Annie : « On

LA BIOGRAPHIE D'EDGAR POE 2l5

prend déjà des arrangements pour publier les ouvrages de mon pauvre cher enfant. Plusieurs messieurs sont venus me trouver, et je me suis entendue enfin avec M. Griswold pour les classer et les éditer ; il souhaite que cela se fasse au plus vite. M. Willis l'aidera dans cette œuvre de piété... » Le 17, il se faisait remettre tous les papiers d'Edgar Poe, qu'il conserverait, disait-il, jusqu'à ce que la publication fût terminée. Mrs. Clemm n'en est jamais rentrée en possession.

Les deux premiers tomes (1) parurent au commencement de i85o. Dans le courant de la même année le troisième (The Literati), avec le Merrvoir de Rufus Wilmot Griswold.

D'où provenait son animosité contre le grand poète, qu'il avait l'honneur de présenter, pour la première fois, en une édition complète — ou à peu près — de ses œuvres ? Des causes les plus diverses.

En admettant qu'il y eût eu, dans le carac-

(1) The Works of Edgar Allan Poe, New- York i85or 2 vol, in-12.

2l6 LA VIE D'EDGAR A. POE

tère, dans les mœurs, dans les habitudes et les tendances d'Edgar Poe des côtés blâmables, répréhensibles, fâcheux, qu'il y eût eu dans sa vie des défaillances plus ou moins excusables, un homme au cœur généreux, une fois chargé d'éditer après sa mort l'œuvre de celui qui, le regardant comme un ami, lui avait confié cette besogne délicate, se fût défendu d'émettre contre lui la moindre parole de réprobation, et, surtout, non seulement n'aurait pas accordé son appui aux accusations courant dans le public, mais se fût avec scrupule abstenu d'en introduire de nouvelles. Griswold, s'il eût été un honnête homme, avait à choisir entre deux partis : défendre la mémoire du mort, ou, si sa conscience le lui interdisait, se taire. Mais il n'était pas doué d'un caractère très noble. En composant son Mémoire diffamatoire, il se rendait compte obscurément qu'il satisfaisait les bas désirs de son public : avilir quiconque par l'esprit est supérieur à la foule procure à la plupart une joie profonde. Quel grand homme a tout entier échappé à ce sort scandaleux ? S'il est vrai que dans tous les cas

le mensonge et la calomnie n'ont pas rencontré une faveur égale, dans le cas d'Edgar Poe ils furent — que dis-je ? ils sont triomphants. Des bruits depuis trop longtemps circulaient, des rumeurs souvent fondées sur des apparences habilement présentées, et parfois aussi sur des faits indéniables : rien de plus aisé que de convertir ces faits, une seule fois contrôlés, en habitudes détestables. On ne s'en fit pas faute. Tout ce qui dans sa vie demeurait incertain ou mystérieux se trouva exploité merveilleusement : les motifs de sa rupture avec Mrs. Whitman, les circonstances inconnues de sa mort, maints détails antérieurs.

Dans les relations avec Mrs. Osgood, nous avons vu comment et pourquoi la vindicative Mrs. Ellett était intervenue. Voici de quelle façon Griswold présente cet épisode : « Il avait emprunté cinquante dollars à une femme de lettres de la Caroline du Sud [c'est Mrs. Ellett], et quand il fut prié de restituer ou tout au moins de reconnaître cette dette par écrit à la demande du mari, il répondit « qu'il ne savait pas de quoi on lui parlait, et menaça de pro-

2l8 LA VIE D'EDGAR A. POE

duire une correspondance qui aurait jeté le discrédit sur cette dame. »

Chaque particularité de l'existence de Poe est, de même façon, mise ingénieusement en valeur sans que nulle part apparaisse un élément, un commencement de preuve. Ou plutôt, car Griswold est très fort et s'aperçoit de la débilité de ses assertions les plus saugrenues, il s'appuie sur une série de lettres écrites par Poe ; il en cite des extraits ; seulement, après sa mort, bien qu'on ait retrouvé tous les papiers qui lui avaient été confiés, et, dans la masse, en grande partie la correspondance de Poe, les lettres dont il aurait ainsi reproduit des passages manquaient, à l'exception de deux d'entre elles qu'il avait manifestement tronquées et faussées pour les besoins de sa cause !

A la mesquinerie d'esprit naturelle à Griswold se joignaient les sentiments d'une sourde et tenace rancune. Poe l'aurait, paraît-il, dans une conférence, en i843, critiqué d'une façon blessante. Ils s'en étaient expliqué entre eux, ils s'étaient réconciliés en i845. Depuis, Poe

avait regardé Griswold comme un ami très sûr ; c'est incontestable, puisqu'il songe à lui comme exécuteur testamentaire en ce qui concerne son œuvre. Griswold, il est vrai, nie qu'il y ait jamais eu entre eux amitié véritable. Il y en avait tout au moins les apparences, et Poe avait pu s'y tromper. Il est trop simple, après diffamation, de révéler au monde que l'inimitié datait de loin.

On rapporte, en dernier lieu, que Griswold portait une affection très tendre à Mrs. Osgood, et que la jalousie, bien qu'il eût été le préféré de la dame, l'excitait aussi contre Poe. Elle est morte au mois de mai i85o ; dans une lettre que, peu auparavant, elle adressait à Griswold, elle lui dépeignait en termes émus un Edgar Poe chevaleresque et magnanime, tel qu'elle l'avait connu en toutes circonstances.

Gomme bien on se figure, la publication du Memoir indigna les amis du poète. Plusieurs protestèrent publiquement et attestèrent qu'ils l'avaient toujours connu probe, droit, généreux, travailleur, consciencieux, et n'avaient jamais assisté à aucun fait d'ébriété. Néanmoins l'im-

portance de l'ignoble libelle fut et demeure considérable. On estime que l'auteur, ayant en sa possession les papiers, les documents, les preuves, n'a pas toujours et indistinctement menti ou dénaturé la vérité. On a recours à lui pour rassembler les éléments d'une solide biographie. Ceux qui ont crié leur dégoût, qui ont bondi d'indignation ne fournissent qu'un témoignage moral, ils n'ont pas établi que les documents ou prétendus documents fussent controuvés.

Baudelaire lui-même, ce frère en esprit et en cœur d'Edgar Poe, s'évertue à justifier son caractère, tel qu'il est présenté par le calomniateur, à l'aide de la plus ingénieuse des théories. Il se révolte bien contre plusieurs assertions dont il pressent l'évidente fausseté ; il s'insurge contre son informateur, mais il le subit, et, d'une façon générale, il est bien obligé d'adopter son exposé. De même, en Angleterre, dans une biographie qui précède l'édition complète de i853, l'éditeur James Hannay suit forcément la façon de procéder de Baudelaire.

Petit à petit, les doutes naissent, la longue et patiente besogne de nécessaire réfutation a commencé. Le Chambcr's Handbook of American Literature, de i854, soupçonne que toutes les affirmations de Griswold peuvent n'être pas véridiques. En 18D7, Moy Thomas remarque que « la lamentable histoire de Poe repose uniquement sur le Mémoire de Griswold, que tout le monde depuis a suivi Griswold avec la ponctualité du copiste hébreu qui tremble devant la malédiction du prophète contre tous ceux qui ajouteraient ou retrancheraient une rubrique du texte. Il me semble, poursuit-il, qu'il serait intéressant d'apprendre quelle explication, s'il en est, eût donnée Griswold luimême des raisons qui l'ont déterminé à accomplir sa tâche pénible. Même les lecteurs américains paraissent avoir oublié que, au moment où le Memoir de M. Griswold fut pour la première fois publié, ses affirmations ont été démenties par beaucoup de ceux qui ont connu Poe, que personne n'a confirmé les pires portions de son histoire, que plusieurs ont été jusqu'à attaquer ses mobiles, et que

d'autres, qui ont connu le poète et ont eu avec lui des rapports plus intimes, ont donné des relations qui diffèrent matériellement de celle de Griswold. »

En novembre de la même année, dans le RusselVs Magazine de Charleston, S. C, le professeur James Wood Davidson se proposait, pour venger le renom d'Edgar Poe, d'établir l'infamie de quelques accusations, de signaler le caractère suspect de plusieurs autres ; à la fois se produisaient, dans diverses revues, dans des journaux, les déclarations énergiques et émues du Capitaine Mayne-Reid, d'amis personnels du poète, T. C. Clarke, et surtout Wilmer, qui, plus tard, rappelant dans son ouvrage Our Press Gang son article antérieur Edgar Poe et ses Calomniateurs, souligne les bas motifs pour lesquels il était facile aux publicistes impudents de rééditer les vaines histoires de Griswold, tandis que l'opinion favorable était lente à se faire jour et à se répandre : « Je ne sache pas que cette défense ait été reproduite par un seul journal, alors que la presse entière du

pays semblait désireuse de donner de l'extension et de l'authenticité aux scandales. »

Mrs. Whitman, dans son petit livre de ferveur et de piété, Edgar Poe and his critics (1860) étudie principalement son importance littéraire, laissant « à quelque écrivain nouveau la tâche d'apporter au monde sur le poète un mémoire plus impartial que celui de Griswold ». Elle indique, en passant que a les faits les plus controuvés, les suppositions les plus dénuées de base avaient été adoptés dans toutes les études ou notices subséquentes sur Edgar Poe ; c'est pourquoi elle publiait son livre, en manière de protestation fervente contre un tel préjudice porté à un mort » (1).

(1) « Beaucoup des récits faux et erronés du docteur Griswold, plusieurs des anecdotes les plus injurieuses, ont été réfutés durant la vie du docteur Griswold, dans the New York Tribune...

« Nous sommes autorisée à affirmer qu'un grand nombre des anecdotes déshonorantes, recueillies si laborieusement par le docteur Griswold, sont entièrement fabuleuses, que d'autres sont des déformations de la vérité, plus nuisibles dans leurs effets qu'une fiction sans mélange... » (page i5.)

224 LA- yiE D EDGAR A. POE

Dans le Harpe f s New Monthly Magazine, en septembre 1867, était contenu un article, Edgar Allan Poey qui ne tendait évidemment pas à lui être favorable, mais qui de la part de l'auteur dénotait des recherches personnelles. Revu et augmenté, il était, en 1875, joint sous forme d'introduction à une nouvelle édition américaine des Œuvres Poétiques d'Edgar A. Poe. Le British Quarterly Review l'apprécie en ces termes : « La dernière contribution à la biographie de Poe est le Mémoire Original de R. H. Stoddard, de New-York, lequel dément Griswold, et ensuite parvient à le dépasser dans sa propre manière, en rassemblant une masse de commérages ineptes, telle que nous n'en avions jamais lu auparavant. » Ce Mémoire Original de Stoddard n'en a pas moins été placé en tête des Œuvres choisies et des Œuvres en 6 volumes, publiées à New-York et Londres en 1884. Les plus récents commentateurs lui attribuent encore de l'autorité.

Le raisonnement de M. George E. Woodberry n'est pas, peut-être, parfaitement équi-

table lorsqu'il considère (i) qu'au mémoire de Griswold « aucune réplique, aussi loin que je regarde, n'a été opposée par les amis de Poe, sinon l'article de Burr (i852), plaidoyer en faveur de l'adoucissement du jugement porté. Bien plus tard, l'article de Clarke (1862) citait, en y souscrivant, le témoignage de Willis, auquel il ajoutait peu de mots. Par contre, Thompson, Thomas, et Kennedy, et Mrs. Lewis conservèrent des relations amicales avec Griswold. English, Briggs et Wallace l'ont soutenu, Redfield et Leland défendu, et Stoddard a écrit souvent et beaucoup pour fournir de preuves son récit. Il est enfin juste d'ajouter que le portrait qu'a donné Griswold est, pour la substance sinon pour le sentiment, celui dont la tradition a prévalu uniformément dans les cercles littéraires les mieux informés du pays. La réhabilitation de la réputation de Poe a été entreprise par des écrivains de la génération suivante. »

Souvenons-nous de la phrase de Wilmer,

(1) Woodberry II, 454.

qui, lui aussi, avait été un ami de Poe (i) : « Je ne sache point que cette défense (2) ait été reproduite par un seul journal, alors que la presse entière du pays semblait désireuse de donner de l'extension et de l'authenticité aux scandales. » La plupart des biographes que M. Woodberry énumère complaisamment ont, sans aucun examen, répété et amplifié Griswold, leur témoignage est donc sans valeur. L'opinion admise dans les cercles littéraires est un argument bien faible : nul ne met en doute, parmi les défenseurs de Poe, que les calomnies répandues sur son compte aient été accueillies presque universellement ; où serait, sans cela, la nécessité de les discuter, et, dans la mesure du possible, de les confondre ?

(1) M. Woodberry écrit (I, 3oo,) : « his friend Wilmer » et reconnaît (II, 43) que « Wiimer, after Poe 's death, was one of his most fathful defenders ».

(2) Allusion à son article : Edgar Poe and his Calomniators. M. Woodberry n'est pas parvenu à retrouver cet article ; nous admettrons avec lui que ce qui y est dit doit être analogue à ce qu'il dit de Poe dans Our Press gang.

Des amis de Poe seraient demeurés en bons termes avec le calomniateur ; soit (i) : en résulte-t-il qu'ils l'aient approuvé ? en résultet-il, surtout, que le mémoire de Griswold fût véridique ?

Aucune réplique au mémoire n'est venue des amis de Poe, affirme M. Woodberry. Qu'estce donc que les protestations de Wilmer, de Mrs. Whitman, du capitaine Mayne-Reid, de qui l'on se rappelle cette exclamation indignée : « il n'y a jamais eu, dans la liste des hommes de lettres un biographe aussi méprisable que Rufus Griswold ; il n'y a jamais eu une aussi

(1) Selon M. Woodberry (II, 449) P°e aurait fait tout au monde, en i845, pour se réconcilier avec Griswold ; il avait le désir (car jamais ses intentions ne sont pures) de figurer dans ses Prose Writers of America, etc.. N'est-il, dès lors, admissible aussi que plusieurs des amis de Poe, considérant l'extrême importance de Griswold, critique et directeur de revues, aient hésité, étant gens de lettres, à rompre avec lui ? — Thompson, Thomas. Mrs. Lewis, Poe les regardait comme ses amis ; Kennedy lui avait accordé la plus affectueuse protection. Les autres que cite M. Woodberry ne sont pas des amis de Poe, et avec English, faut-il le rappeler ? il avait eu la plus violente des polémiques personnelles.

grande victime du mépris posthume que le pauvre Edgar Allan Poe. » N'est-ce rien aussi que la sensation de répulsion instinctive, dont a été saisi un homme comme Baudelaire, qui a incité Moy Thomas à soulever des objections, et provoqué l'article du professeur James Wood Davidson ?

Les premiers, les ouvrages de M. Ingram ont fourni des précisions. Depuis 1874, il n'a cessé d'accumuler les documents, de les présenter, d'en discuter la valeur. Il est parvenu, en suivant pas à pas la vie du poète, à dissiper plus d'un mystère, à convaincre sur preuves indiscutables le méprisable Griswold d'ignominie, de faux et de mensonge. Il la percé à jour, il l'a confondu, et il a contribué, mieux que quiconque, à dresser dans l'image d'Edgar Poe l'exemple le plus haut que l'humanité puisse révérer d'un génie lucide, logique et conscient.

Néanmoins le mal fait demeure fait. Ce qui est nuisible ne s'efface pas en une fois. On a lu Ingram avec beaucoup plus de circonspection, avec un esprit de critique infiniment plus scrupuleux que Griswold. On suspecte chez lui

un parti pris d'éloge. Mais c'est une erreur : M. Ingram ne réfute pas toutes les accusations de Griswold ; il les discute ; chaque fois qu'il a pu les repousser par des documents réparateurs, il en montre une grande joie ; partout ailleurs, ou il émet des doutes, ou il déplore la réalité des faiblesses ou des vices de son pauvre héros. Oui, sa biographie est la plus impartiale, la seule équitable, toute pénétrée qu'elle est de sympathie et de vénération. « Critique sagace et loyal » l'a appelé Stéphane Mallarmé ; M. Gabriel Mourey a obtenu de lui une lettre-préface à sa nette traduction complète des Poésies de Poe ; en France et en Angleterre, où l'on n'est pas entravé par les préjugés de tradition et de convenance à cet égard, il fait autorité.

Cependant, il ne manque pas de bons esprits qui, en compagnie de M. Remy de Gourmont(i) objectent : <( Il n'y a pas toujours de relation logique entre la vie et l'œuvre d'un écrivain »,

(1) Remy de Gourmont : Promenades littéraires (Mercure de France 190^), article : Marginalia sur Edgar Poe et sur Baudelaire.

23o LA VIE D EDGAR A. POE

accordent que Poe fut atteint « d'une bien étrange maladie mentale, d'une sorte de paralysie de la volonté. Il avait horreur de l'alcool, et il buvait ... » etc., et ils admettent, en raison de son caractère pittoresque et bizarre, la narration ordinaire de la fin d'Edgar Poe, dans ce qu'il appelle « cette affreuse aventure électorale. »

Les ennemis de la gloire du grand poète ont trop profité de ce que ses admirateurs leur ont été, sous prétexte d'indifférence, indulgents. Ils triomphent : on ne nous répond pas, quand nous touchons à son honneur. Ou, hochant la tête, ils répètent ce truisme : « il n'y a pas toujours de relation logique entre la vie et l'œuvre d'un écrivain. » La question serait, nous semble-t-il, de savoir s'il n'y a pas eu correspondance logique de la vie à l'oeuvre d'Edgar Poe. Aux yeux de ses ennemis, cette corrélation existe, et son œuvre a été élaborée dans les fumées de l'alcool et dans les hallucinations de l'opium ; ils en déduisent qu'elle est, comme s'exprime le Petit Larousse, « d'une imagination déréglée », alors que personne n'a jamais

attaché plus de prix à maîtriser, à ordonner, à conduire, à régler, à mesurer son imagination, à dominer l'inspiration, à résister aux surprises du moment et de l'enthousiasme.

A examiner, avec un sens réfléchi, les heures de la vie d'Edgar Poe, on vérifiera que le calcul, l'élan réservé, la volonté quasi-mathématique qui présidèrent à son œuvre, ont constamment été ses guides dans la pratique quotidienne de l'existence. Son œuvre a abouti, sa vie a échoué. Deux éléments fortuits et atroces, une insurmontable misère jointe à la maladie, l'avortement réitéré de ses aspirations sentimentales, lui ont toujours barré le chemin. Son but était l'art, l'art littéraire, que par-dessus tout ce qui est imaginable, il adora et servit. Il fut contraint à des besognes subalternes qui lui assuraient à peine de quoi subsister. Il recherchait un appui, un encouragement, une collaboration de cœur et de cerveau, qu'il ne trouva à aucun instant, en dépit de la bonne volonté de Virginie, que la souffrance torturait et emporta trop tôt, en dépit du dévouement maternel de Mrs. Clemm, qui, au point de vue intellectuel, n'était pas très cultivée.

Les cas où il est soupçonné d'avoir pris del'opium, sont au nombre de trois, et on soutient qu'il s'en était fait une habitude. Les cas où, de toute certitude, il a bu sont énumérés, et de plus, qu'on le remarque, ils sont avoués, précisés et déplorés par lui-même. Ils sont, en somme, peu nombreux, ils se justifient par des particularités de son existence telles qu'il cherchait, à ces moments là, à plonger dans l'oubli, sinon dans la mort. Or, on comble les intervalles par le moyen de suppositions, de vieilles adaptations de l'adage : qui a bu boira, et rien de plus n'est avéré. Le bruit qu'il buvait avait circulé de son vivant, des légendes se sont multipliées. Comme on révérait la supériorité de son esprit, comme on redoutait sa critique, on était bien aise d'accueillir tout racontar qui pouvait, au moins, salir sa vie.

Des médecins certifient qu'il ne fut ni un buveur d'alcool, ni un grand buveur. Malgré ses déboires, sa lucidité d'esprit — à la fin de sa carrière il compose Eurêka, Ulalume, Annabel Lee, — ne s'est jamais amoindrie. Son écriture, merveille de calligraphie nette, mesurée,

claire, agréable à l'œil, n'est ni plus troublée ni plus vacillante dans le manuscrit d'Annabel Lee que dans le manuscrit du Palais Hanté (i83g) ou dans le manuscrit de Y Introduction aux Contes du Folio-Club (i833) que reproduit en fac-similé M. Woodberry (i). Enfin, le docteur Moran, qui l'a soigné sur son lit de mort, ne mentionne pas, comme cause de sa fièvre cérébrale, l'alcoolisme.

Tenons-nous en aux documents certains.

Nous n'avons pas dissimulé les défaillances d'Edgar Poe. Plusieurs nous apparaissent mieux qu'excusables, presque nécessaires, et, du moins, inévitables. D'autres s'expliquent moins bien ; elles sont, néanmoins ; reconnaissonsles. Quel homme est à jamais exempt de faiblesses ? Quel est celui qui n'a pas une fois cédé à l'entraînement de ses passions ? Et pourquoi ce qui est naturel et commun à tous, Poe ne l'aurait-il pas subi ? pourquoi, lorsqu'on en passe aux autres condamnation, devrait-il, seul, en supporter le blâme ?

(i) Tome II, p. 352 — tome I, p. 200 et p. 98.

Pour un esprit systématique, il a pu paraître séduisant de construire comme, dans ses deux pesants volumes, l'a fait M. Emile Lauvrière, une thèse sur la problématique morbidité de l'œuvre de Poe en s'appuyant sur sa vie non moins morbide. Mais cette thèse ne serait-elle pas plus solide si l'auteur avait eu le souci de contrôler la valeur des documents dont elle est étayée, au lieu de les tenir pour acquis et incontestés, sans plus de preuve, sur l'unique attestation de M. Woodberry ?

Que le poète Stedman se soit écrié (i) : « Même Griswold a été un remarquable exécuteur littéraire pour Poe », cela aisément se comprend ; il avait dix-huit ans quand parut l'édition de i85o, et le Memoir de Griswold n'enleva rien à l'enthousiasme qu'éveilla l'œuvre en son esprit. Mais, outre M. Woodberry, nombreux sont les commentateurs et biographes récents (2) qui ne se débarrassent pas de cette

(1) Life and Letters of Edmund Clarence Stedman; lettre datée du 3o mars 1905.

(2) Edgar Allan Poe, a critical study, by Arthur Ransome ; London, Martin Secker 19 10; — Poe and his Poetry by Lewis Chase Ph. D., London George G. Harrap and C° 1913.

abominable sujétion. Seul peut-être, le mémoire de M. Whitty fait effort de vraie impartialité, sans parti pris, sans aveuglement (i).

On ne comprend pas que le portrait de Poe, tracé par Griswold au lendemain de sa mort, n'ait pas suffi pour éveiller chez tous les lecteurs une suspicion, une réserve considérable ; il était chargé, par un ami disparu, par quelqu'un qui le considérait comme un ami, de défendre les intérêts de sa gloire, et voici ce

(i) En tête du volume plusieurs fois cité.

Signalons, comme intéressant la biographie de Poe, les ouvrages suivants : i. Edition, en 1877, des Œuvres Complètes (New-York) avec un New Memoir de E.-L. Didier; — 2. The Life of Edgar Allan Poe by William F. Gill (New- York et Londres 1878) ; — 3. The Last Letters of Edgar Allan Poe to Sarah Helen Whitman, édited by James A. Harrison (New- York 1909) ; — k- The Home Life of Poe by Susan Archer Talley-Weiss (New-York 1907 ; — 5. Dr Landa, Noticias biograficas de Edgar Poe (i858) ; — et, enfin, outre d'innombrables articles de revues en Amérique, en Angleterre, en Allemagne, en France, en Italie, les travaux de la Société The Raven, sous la direction de M. C. Alphonso Smith, professeur à l'Edgar Poe School of English, University of Virginia, Charlottesville, U. S.

o3S LA VIE D'EDGAR A. POE

qu'il a le triste courage d'écrire : h La passion chez lui emportait beaucoup des sentiments qui militent contre la félicité humaine. On ne pouvait le contredire sans soulever une violente colère ; on ne pouvait parler de richesse sans que sa joue pâlit de rongeante envie. Les étonnants avantages naturels de ce pauvre garçon (i), — sa beauté, sa vivacité, l'esprit d'audace qui soufflait autour de lui comme une atmosphère de feu, — avaient exalté sa confiance en soi, qui tenait à son tempérament, jusqu'à une arrogance convertissant ce qu'il pouvait même réclamer d'admiration en préventions contre lui. Irascible, envieux, — assez mauvais, mais non des pires, car ses angles saillants étaient tout recouverts d'un vernis de cynisme repoussant, ses passions se déchargeaient en ricanements. » Plus loin, il observe que « la rude expérience » que Poe a subie de la vie « l'avait dépouillé de toute foi dans un homme ou dans une femme ». Répondons, avec M. Whibley : « Oui, sans doute, puisque Poe avait connu Griswold. »

(i) Oui : ce pauvre garçon. « of this poor boy »!

« Même au tombeau tout n'est pas perdu » est-il écrit dans le Colloque de Monos et de Una. <( On prendra (i) une meilleure connaissance de Poe quelque jour, quand le préjugé et les jalousies seront écartés, quand le génie, et non les défaillances, de l'homme sera le plus apparent. »

Poe ne s'embarrassait pas de savoir si ses aspirations, ses goûts, ses habitudes morales, sa conduite dans l'existence étaient ou non analogues à ce qui dirigeait et réglait les mœurs de ses contemporains aux Etats-Unis ou ailleurs. Eux recherchent la richesse, le bien-être et le luxe. Leur honorabilité dépend de leurs efforts pour y atteindre. Comment auraient-ils compris cet homme, si merveilleusement doué qu'ils le reconnussent, quand son labeur désintéressé et constant ne lui assurait pas, ainsi qu'à euxmêmes qui travaillaient aussi, la légitime possession de masses d'or ? Son labeur ne correspondait donc à aucun besoin ; il dilapidait sa peine et son temps. Du moment que son intel-

(i) Daily Chronicle, 8 janvier 1909.

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ligence, sa culture, sa résistance, physique surpassaient les forces de beaucoup de ses compatriotes dont les entreprises cependant réussissaient, n'est-il point évident qu'une tare secrète dénaturait, corrompait l'usage qu'il semblait faire de ses dons ?

Son mépris était invincible et presque inconscient pour ce que les Américains prisaient par dessus toute chose : le commerce, l'enrichissement par le commerce ; pour les mœurs réputées bonnes, qu'une longue tradition hypocrite a maintenues conventionnellement : pour enfin, dans le domaine intellectuel, tout ce qui touche au didactisme. Il écrivait, et ne se préoccupait pas d'enseigner. Alors, se demandait-on, à quoi sert d'écrire, quel est ce jeu futile ? Emerson l'a surnommé « jingle man », hcmmegrelot, peut-être un peu parce que son vers prétend, comme qualité première, être musical, mais surtout parce que, ne renfermant pas en soi de substance didactique, il le regarde comme vide et comme inutilement sonore (i).

(i) Chase, Poe and his Poetry, p. 127.

LA BIOGRAPHIE D'EDGAR POE 2/il

Autour de lui se sont groupées en tous temps d'ardentes admirations, qu'il surprenait parfois, qu'il émerveillait toujours. Ceux qui l'ont approché ont attesté ses qualités de courtoisie, de désintéressement, de dévouement. Ceux qui l'ont employé l'ont, en général, estimé et respecté. Il fut reçu dans les meilleurs salons de New-York, lion de la saison. Son oeuvre, mieux que l'appréciation favorable de ses amis, répond pour sa vie. Son œuvre est inséparable de sa vie ; elles sont, l'une avec l'autre, dans la dépendance la plus étroite.

Quelle fermeté, quelle sûreté de vision, de volonté, puisqu'il a su, malgré la misère, le découragement et la maladie, poursuivre son œuvre de pur idéal esthétique et intellectuel, sans qu'un rayon de sympathie, sans que l'appui d'un pair le vînt jamais réchauffer dans sa solitude ? On s'acharnait contre lui, on le mordait, on prenait plaisir à entasser sur lui les médisances, les accusations hasardeuses, les attaques haineuses ou sournoises. La pauvreté, toutes les misères du corps, la consomption et la mort de celle qui lui fut la plus précieuse,

une invétérée tristesse, le dégoût de vivre n'ont jamais empêché ceux qui l'ont fréquenté de s'attacher à cet être séduisant, net, et marqué dune pointe d'originalité, qui n'appartenait qu'à lui.

En est-il qui, de son vivant, l'aient vraiment entrevu ? Ni Kennedy, si généreux lui fût-il, ni F. W. Thomas, simple journaliste, ni Lowell, épris d'un idéal trop dissemblable, n'auraient pu concevoir l'idée qu'il se faisait de l'art. Il ne lui était ouvert aucun refuge. Nul homme n'est mort plus solitaire ni plus ignoré.

Vingt-six années après qu'il eut disparu de la surface de la terre, le 17 novembre 1875, on lui érigea un monument, dans le cimetière. Il avait fallu dix ans pour rassembler les fonds. La souscription avait été décidée, le 7 octobre i865, dans un congrès de l'Association des Instituteurs aux Ecoles Publiques. Le comité comptait nombre de membres très zélés, entre autres Miss Sarah S. Rice. Enfin on parvint au but, et, en présence d'une assemblée, point trop nombreuse et très recueillie,

l'inauguration put avoir lieu. On avait invité toutes les sommités littéraires (ou réputées telles) des Etats-Unis ; seul était présent, vénérable et majestueux, l'admirable et puissant invalide, Walt Whitman. On donna lecture d'adresses en prose ou en vers de Mrs. Sarah Helen Whitman, de William Cullen Bryant, de John Neal, de Longfellow, de Lowell, de Tennyson, puis du sonnet hautain et vengeur de Mallarmé :

Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change, Le Poète suscite avec un glaive nu Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu Que la mort triomphait dans cette voix étrange !

Eux, comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange Donner un sens trop pur aux mots de la tribu Proclamèrent très haut le sortilège bu Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.

Du sol et de la nue hostiles, ô grief !

Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief

Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne

Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur

Que ce granit du moins montre à jamais sa borne

Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.

Enfin, une longue et chaleureuse lettre d'Algernon-Charles Swinburne renfermait oe jugement décisif : « Si loin que la gloire de Poe se soit répandue, si profondément qu'elle se soit enracinée en Europe, elle se répand à présent plus loin encore, elle frappe plus profond à mesure que le temps avance. C'est le présage le plus sûr que le Temps, ennemi éternel des petites et superficielles renommées, se montrera dans le cas présent l'ami fidèle et loyal, le gardien de la gloire d'un poète, parvenue à sa maturité. »

En Amérique, on se prenait à l'étudier, à l'aimer, à s'en glorifier. Le Professeur Harrison, de l'Université de Charlottesville, lui consacrait une notice enthousiaste ; la Virginie le révérait comme un héros local. L'admiration s'accroissait de jour en jour pour son œuvre, bien qu'on ne consentît pas à admettre la grandeur de son caractère moral. Les Américains sont trop épris des choses positives et pratiques pour que ne les déconcerte pas la singularité d'un Edgar Poe, aussi bien que d'un Walt Whitman. Articles, études, biographies suc-

cinctes ou étendues sur le poète, sur son œuvre, sur sa vie, sur ses parents, sur ses amies se succèdent et s'accumulent. Lors du Centenaire, en 1909, ce fut le débordement. Des hommages de toute nature continuent à être dédiés à sa mémoire, et dernièrement, en septembre 1913, M. George E. Woodberry luimême publiait dans le North American Review quelques strophes à lui adressées : « Dès le moment qu'il s'agita — dans l'air pesant — l'esprit céleste a peiné et souffert — parce que nul amour n'était là... »

Ainsi, même dans son pays natal, on en est venu à sentir (i) que la caractéristique qui distingue Edgar A. Poe de tous ceux qui là-bas l'ont précédé ou ont vécu en même temps que lui, c'est son absolu amour de la beauté. En cela, justice lui est rendue. Par malheur on poursuit : « Si l'amour de l'idéal lui fut un frein à sa sensualité (2), s'il ne fut ni un

(1) E. C. Stedman : Poets of America (1893).

(2) Les Américains (Stedman op. cit.) reprochent sa sensualité à l'œuvre d'Edgar Poe.

mystificateur, ni un ivrogne d'habitude, ces effets de la pauvreté, un tempérament sensitif, un manque d'équilibre l'ont rendu, non point immoral, mais amoral. Le souhait le plus ardent de Poe n'était que caprice d'enfant, et non détermination qui demeure et qui conquiert. Pas plus que Goethe, il n'était égoïste ; son instrument s'est brisé faute d'avoir la main ferme et égale qui en eût usé d'une manière virile, et dans le dessein de prolonger l'élan... »

Bref, l'Amérique, orgueilleuse désormais de la gloire universelle de son enfant, n'a pas encore l'intuition de ce qui fut sa grandeur. Le sentiment de l'art, l'intelligence de ce qu'est, de ce qu'apporte un tel artiste, lui fait toujours défaut.

La littérature était pour Edgar Poe la religion suprême. Dans le dénuement, jamais il n'a de ses dons tiré un profit qui lui eût semblé illégitime. Jamais il n'a cédé à la tentation, ou, comme s'exprime dans le Nineteenth Century de janvier 1909 M. Lewis Melville, « jamais sans doute il n'a même éprouvé la tentation » de publier quelque chose que n'eût

pas approuvé son sens critique. Il œuvrait lentement ; trop fréquemment dans la peine et dans le chagrin, il forgeait maille à maille la chaîne des chefs-d'œuvre qui a fait immortelle sa gloire dans tous les pays.

Considérable, son influence en Angleterre, en France, dans l'Europe entière, domine aussi sur l'Amérique. « Poe consciemment veut et fait la nouvelle courte » écrit le professeur Brander Matthews, de la Columbia Universityr « différente, par cela même, de la nouvelle de Gautier ou de la nouvelle d'Irving. — « Il inventa en maints domaines » observe M. Charles Whibley ; « il est bien peu de poètes » achève M. Edmund Gosse, « chez qui la musique du vers ne trahisse pas l'influence de Poe. »

Aucun écrivain de langue anglaise n'a pénétré chez les écrivains de toutes les contrées du monde aussi profondément. En France, il est aussi vivant que le plus vivant des poètes français. En Angleterre, le Corbeau est populaire. Il a innové des genres qui avant lui n'existaient pas ; il a créé, dans un certain ordre de préoccupations exactes, un charme et

une horreur dont l'imagination n'avait pas avant lui été conçue. Pour l'Amérique il a été son premier vrai conteur, son premier poète, son premier essayiste, son premier critique, et le don d'analyse est au fond de tout ce qu'il a écrit, directement ou indirectement.

Quoiqu'on en puisse penser, quoiqu'on en conteste, quoiqu'on lui reproche, une chose est certaine et glorieuse, il a, ainsi s'exprime M. Whibley, « été lu et imité dans le monde entier, et il exerce, après plus d'un demi-siècle, une influence dominatrice sur trois littératures. »

u La biographie de Poe n'est plus à faire chez nous », déclare Stéphane Mallarmé. Qui, avec lui, n'admire « le suprême tableau à la Delacroix, moitié réel et moitié moral, dont Baudelaire a illustré la traduction des Contes, ce chef-d'œuvre d'intuition française ? »

Néanmoins il était intéressant, urgent, de restituer, sur l'examen de documents plus sûrs, l'effigie vraie et nette d'Edgar Poe, lavée des souillures de la calomnie, et, autant que son oeuvre, pure, puisque avec elle fut toujours en relation étroite sa vie.

QUELQUES POÈMES DE Mrs. SARAH-HELEN WHITMAN

Voici, pour mieux faire comprendre et estimer la mentalité et le cœur de Mrs. Sarah Helen Whitman, les quelques poèmes, pour la première fois (croyons-nous) traduits en français, qui lui ont été inspirés par son admiration pour l'art d'Edgar Poe, par le sentiment généreux et enthousiaste qu'il lui avait manifesté et prouvé, par les souffrances qu'il en avait endurées, par le regret de sa mort, ou par le souvenir.

Les Poèmes de Mrs. Sarah Helen Whitman, qui, vers i853, avait publié un petit volume : Heures de Vie et autres poèmes, avaient été réunis par elle et préparés pour la publication, durant la dernière année de son existence. Ils ont été édités, en 1878, à Providence,

Rhode-Island, chez MM. Preston et Rounds, par les soins de Charlotte F... et Maud Dailey. Une seconde édition en a été faite, chez les mêmes éditeurs, en i8q4.

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