LA VIE D’UN
Le Christ mort, de Van Dyck, aussi, m’impressionnait mystérieusement.
En quittant le musée, j’aimais à errer et à me perdre dans cette ville dévote dont les rues pittoresques exhibent, à chaque coin, des vierges lourdement fastueuses dans leur gloire de nuages dorés; ou à m’abîmer dans de mystiques rêves, aux saluts de Notre- Dame, lorsque les voix célestes des orgues élevaient leurs ondes en orbes frémissants vers les hautes ogives, puis redescendaient, séraphiques échos, se mêler en sourdine aux voix de la procession qui déroulait, plus bas, sa longue théorie de blanches vierges aux yeux clos, dans la constellation des cierges et les nuages de l’encens. Ces chants, cette pompe catholique jetaient mes sens dans une douce ivresse; et je sentais vibrer en moi comme un reste de cette pure volupté, de cette blanche joie ressentie la première fois que j’avais vu mes petits camarades de Saint- Bertin s’agenouiller pour leur première communion.
La fin de cette année fut bien triste.
En quittant Anvers, je tombai malade d’une fluxion de poitrine qui se prolongea en bronchite chronique.
Mon père vint me chercher, et j’ai su depuis que lorsque nous fûmes partis, mes braves amis pleurèrent, croyant ne plus me revoir. De Vigne avait fait mon portrait, quelques jours auparavant, afin de conserver mon souvenir.
Je me croyais perdu. Pour comble d’inquiétude,
j’avais trouvé mon père bien changé. Depuis un an environ, sa robuste s'anté s’était singulièrement altérée. Nous ne nous en étions pas aperçus d’abord, par habitude de le voir. Il ne se plaignait pas. Des amis alarmés nous en firent la remarque. Il ne voulait pas entendre parler des médecins. Il fallut bien néanmoins avoir recours à eux. Mon père alla de mal en pis malgré les remèdes. Il était très jaune. Au lieu de l’envoyer à Vichy, on l’avait saigné, funeste erreur!
Inquiets l’un de l’autre, nous fîmes bien mélancoliquement le voyage de Gand à Courrières.
Nous étions à la fin de l’automne.
L’hiver fut magnifique. J’ai le souvenir d’une longue suite de claires journées de gelée, étincelantes de givre. La bonne nature jetait encore, de cette façon, un peu de gaîté dans la maison privée de son mouvement, autrefois si vivante !
Mon frère Émile était encore en pension; Louis apprenait, à Gand, la fabrication de la bière.
Nous étions là deux malades et mon oncle qui nous cachait son inquiétude, mais ne pouvait nous dissimuler sa tristesse.
Ma grand’mère, que nous aimions tous, dépérissait à vue d’œil; elle avait soixante-dix-neuf ans. Elle riait encore néanmoins, machinalement. Elle ne bougeait plus de sa chaise, vous savez, près de la cheminée Louis XV, dans le petit fournil.
Mais la jeunesse ne désespère pas longtemps. Je me reprends à la vie. De nouvelles verdeurs se réveillent en moi.
Je profite de mes nuits d’insomnies pour composer des strophes qui chantent à mes oreilles, involontairement.
Je n’avais plus fait de vers depuis le collège.
Je commence à reprendre des forces; mon père aussi va un peu mieux.
IP
Et tout à coup, un mal inattendu achève ma pauvre marraine.
Le 13 février 1847, elle s’éteignait dans la sérénité de son âme pure et simple... On a lu les pages de mon enfance; on a vu cette sainte femme sans cesse penchée sur nous. On comprendra ma douleur.