‹ La vie d'un artiste; art et natureChapitre 9 sur 20 · XL I X · texte numérisé non relu

XL I X

Lorsque j’arrivai à Gand, on était encore sous l’impression de la grande exposition triennale des Beaux- Arts qui y avait eu lieu l’année précédente et qui avait valu, -de la part des amateurs et des artistes gantois, une palme d’or à Eug. Verboeckhoven.

Louis Gallait y avait exposé son immense Abdication de Charles -Quint. Son nom était, dans toutes les bouches, aussi unanimement admiré que celui de Rubens.

Immédiatement après lui? on plaçait G. Wappers et N. de Keyser. Ils formaient à eux trois la suprême trinité dominant l’art belge.

Cependant on n’était pas d’accord sur la valeur relative de ce*s derniers et leurs petites différences étaient l’occasion de grandes disputes : « Quelle hardiesse, disait-on, quelle admirable couleur chez Wappers! » — à quoi on répondait : « Quelle suavité de forme, quel sentiment chez de Keyser! »

Hélas! on ne s’occupe plus guère d’eux!

A cette même exposition, De Vigne avait eu un succès relatif avec.un triptyque représentant trois âges de la vie d'une femme , tableau acheté par le Roi.

La Société des Beaux-Arts ouvrait aussi, chaque année, une petite exhibition locale où j’ai pu connaître les produits du crû. Je dois avouer que j’y admirais des toiles qui me sembleraient détestables aujourd’hui.

Qu’elles étaient savoureuses, certaines de ces toiles pour mes yeux naïfs et ignorants ! Ce sont les mêmes que je rencontre parfois en voyagé, lorsque je traverse des musées de petites villes : elles dorment là, vieillottes, pauvrettes, enfumées, visqueuses, délayées et craquelées en rond comme c’est l’habitude (je ne sais pourquoi) des peintures de province.

Que vous êtes changés, ô maîtres qui me réjouissiez tant! 6 Gernaert ! ô Van Maldeghem! Et toi, Van Schendel, toi qui allumais à de si vives chandelles les rouges marchandes de légumes, dans tes marchés baignés de nuit rance, où parfois passait un ouvrier poussant sa brouette dans un si étonnant rayon de lune repercuté par la visière luisante de sa caquette!

Tel est le milieu où vivait F. De Vigne.

Un des premiers tableaux que je lui ai vu faire représentait je ne sais quellegrande dame visitant Hemling en train de peindreda châsse de sainte Ursule. Elle portait le hennin, les souliers à la poulaine et une robe de drap d’or.

De Vigne excellait dans ses draperies à casser les plis aux bons endroits et à y piquer les étincelles des ors et des pierreries.

Il faisait ce tableau, à bâtons rompus, sans cesse dérangé par ses leçons, ôtant et remettant sa robe de chambre d’étoffe écossaise verte et noire, vêtement que, de Winne et moi, nous avions aussi adopté aux heures de travail.

C’est la première fois que j’ai occasion de parler de Liévin de Winne qui devait tenir plus tard une grande place dans l’école belge et que j’allais bientôt aimer comme un frère. Rien ne pouvait faire prévoir son bel avenir.

Car l’apprenti d’alors était loin du glorieux artiste dont la bonne humeur fera plus tard la joie de ses amis.

Il ne portait point alors cette longue chevelure fauve qu’on lui connaîtra et qu’il relèvera en rejetant en arrière, dans un geste familier, sa tête colorée qu’un rayonnement de physionomie embellira et qui ressemblera vaguement à Van Dyck. Non, il inclinait sa face triste et amaigrie, les cheveux courts et roux, le nez allongé; il était presque laid, timide à l’extrême, sombre, travaillant en silence et cédant à des mouvements de susceptibilité maladive.

Car quoique plein de cœur et de reconnaissance, il souffrait dans sa fierté. 11 pleurait aussi de cruelles pertes dans ses affections.

Élevé dans l’aisance, après avoir perdu ses parents et deux charmantes sœurs, il avait vu la ruine fondre

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sur sa maison. îl s’était vu à vingt ans privé de toute ressource et ayant à sa charge deux autres sœurs dont il fallait payer la pension au couvent où elles terminaient leurs études.

L’aîné de ses frères était parti on ne sait où sans donner de ses nouvelles; un autre travaillait à Paris. Sa famille, autrefois composée de onze membres, était maintenant dispersée par le malheur et la mort. La mère avait été très dévote et les sœurs aînées étaient mortes, disait-on, comme des saintes. Leurs noms semblaient les prédisposer au mysticisme : Thérèse et Monique.

Telle était la situation de ce pauvre Liévin.

Félix De Vigne, qui depuis quelque temps l’aidait de ses conseils, profondément touché devant cette infortune imméritée, le reçut à son foyer et fut désormais pour lui un maître et un second père.

A mon entrée à l’atelier, mes regards étaient d’abord tombés sur un autre élève qui portait une barbe rousse, un haut bonnet de laine noire et, entre les deux, une face impassible. Je le regardai peindre. Il essayait tous ses tons sur sa palette couverte d’une quantité innombrable de petites touches en crottes minuscules, comme si elle avait été longtemps exposée sous un perchoir d’oiseaux-mouches. 11 se retourna et me dit : « la peinture est un ouvrase de patienze. » Il le prouvait bien.

Son tableau représentait le peintre Breughel le vieux marquant les mensonges de sa servante, sur un bâton, par une entaille, chaque fois qu’elle retombait dans son péché.

La légende dit qu’il lui avait promis le mariage, si, au bout d’un temps convenu, le bâton n’était pas entièrement couvert de marques. Qu’en advint-il?

Le pendant de ce tableau, là-bas, crayonné à la craie, répondait à cette question. 11 représentait Breughel,

renouvelant la scène d’Abraham et d’Agar, chassant la malheureuse servante qui épongeait ses larmes du coin de son tablièr; il lui montrait d’un doigt irrité le bâton couvert d’entailles.

A nos côtés travaillait aussi une Française, M1Ie J. -T., jeune personne assez agréable, insouciante, un peu coquette et d’une gaîté communicative. C’était la fille d’un ancien militaire de l’Empire qui habitait Gand.

Elle était peu douée pour les arts. Nous lui supposions un avenir obscur. Elle était pourtant destinée à une triste célébrité, et quinze ou seize ans plus tard, il sera question d’elle, lorsqu’on lira dans les annales judiciaires cette phrase terrible : « Dans un bocal, sur la table du prétoire, sont les viscères de la victime, » car elle deviendra la malheureuse Mme de Pauw, empoisonnée par un docteur trop connu et qui va périr sur l’échafaud.

Le pauvre de Winne, si mélancolique déjà, ayant, un instant, fait la sottise de tomber amoureux de Mlle J. T. , devint si chagrin que nous l’appelions Cousin brouillard , nom d’un personnage de Paul de Kock.

J’entends encore ses soupirs...

Déjà je m’étais habitué à aimer ce nouveau condisciple. Je le consolais de ses peines du mieux que je pouvais.

Il accueillait avec reconnaissance mes paroles amies, mais ce fut en vain que je voulus lui faire partager mes plaisirs un peu coûteux; c’était en vain que je lui racontais mes enthousiasmes du dimanche, au théâtre où Albert*, le merveilleux ténor, provoquait de longs bravos; jamais je ne pus le décider à m’y accompagner.

Les seules distractions qu’il se permît, c’étaient nos excursions à la campagne.

' * Ce ténor est loin d’être oublié en Belgique.

Maintenant que tu n’es plus, ami Liévin, je ne puis penser à ces promenades sans un grand attendrissement.

Nous avions retourné les toiles contre le mur, nettoyé palettes et pinceaux, et nous partions l’aprèsmidi, par ces beaux soleils de la jeunesse, ces soleils qui ne luiront plusl

Nous allions posant nos regards sur tout ce qui se présentait, devisant de ces riens qui font pleurer lorsque plus tard on se les rappelle; nous sortions des portes de la ville et, sous le grand ciel, la plaine s’étendait devant nous.

Nous allions. Les guinguettes dressaient là-bas, sous d’épais berceaux de feuillages, leurs tables de bois vermoulu; la faim, cette bonne faim du jeune âge, nous prenait bientôt. Oh les savoureux repas arrosés de bière flamande !

Nos coeurs épanchaient leurs tendres confidences; le triste Liévin devenait, pour un instant, joyeux. Et, au retour, nous regardions longuement le soleil rougir et tomber dans l’herbe des prairies.

Le lendemain nous reprenions nos travaux.

Liévin broyait lui-même ses couleurs, fabriquait quelque étendard pour une procession, ou quelque peinture orientale pour le couvent où étaient ses soeurs, ou quelque vierge en robe de satin blanc, au manteau bleu de Prusse, aux yeux pleureurs, se détachant sur l’éternel fond jaune que l’on connaît; car il avait une pieuse clientèle. Et puis, c’étaient de petits tableaux dont les titres seuls disent l’innocence : Un vieillard écorchant une anguille; une Vieille femme tournant son café; un Juif vendant des bijoux; Rose et Violette; la Première communion ajournée.

Qui eût deviné à ces puériles créations le peintre puissant et doux qui devait fouiller si profondément la physionomie humaine?

En attendant, nous le plaisantions sur sa mélancolie, tachant de l’émoustiller un peu.

Souvent il sifflait en travaillant, et sifflait faux, non qu’il manquât d’oreille, mais par distraction, l’habitude le ramenant toujours à ses airs préférés : la Petite fleur des bois et Oui , Monseigneur ! romance niaise alors en vogue.

Quant à M. F. De Vigne, il chantait agréablement, s’accompagnant de la guitare. Aux sons de cet instrument sentimental, de Winne jetait à Mlle J. T. des regards plus mouillés et redoublait ses soupirs.

Le soir nous allions à l’Académie. Un nouveau directeur cherchait à la relever de la décadence où ses prédécesseurs sans vigueur ni talent l’avaient laissée tomber.

Il s’appelait Vanderhaert et était beau-frère de notre grand sculpteur Rude.

Peintre médiocre, mais habile dessinateur, mettant beaucoup de feu dans son enseignement, il expliquait très clairement le jeu des muscles, la fermeté de leurs attaches et les différents plans qui décomposent les formes en apparence les plus arrondies.

Il avait de l’enthousiasme pour les chefs-d’œuvre des Anciens et sa chaleur communicative nous fit grand bien.

F. De Vigne était aussi professeur à l’Académie, mais comme il était très modeste, on lui confia une classe inférieure. C’est ainsi que dans bien des occasions il

fut exploité. Il professait aussi à l’Athénée et dans des maisons particulières. Que lui restait-il pour son art? Il fallait vivre, élever les enfants.

Et pourtant il était gai.

Il travaillait parfois jusqu’au milieu de la nuit aux planches de ses ouvrages qu’il gravait lui-même.

En 1849, lorsque Gand donna cette magnifique fête historique dont on parle encore et qui laissa loin d’elle tout ce qui avait été tenté dans ce genre; il fut le vrai créateur du cortège. Non seulement il l’organisa, mais il dessina tous les costumes et les coupa lui-même. Pendant des semaines sa maison se transforma en atelier de couture. Lorsqu’il envoya à la villè la note des frais, il eut la discrétion de ne pas y ajouter la liste de ses honoraires. On ne s’en aperçut pas. Il ne s’en plaignit qu’en famille.

La vie de cette famille était doucement austère. On y travaillait sans bruit. Tous les soirs, Élodie, Edmond, Jules et plus tard Georges, avant de se coucher, venaient demander la bénédiction à leur père, qui la leur donnait à la façon épiscopale, en traçant du pouce une croix sur leur front. Un deuil récent attristait encore cet intérieur, la mort de deux charmants enfants, Eléonore et Félix, enlevés vers l’âge de quatre ans.

Leur digne mère était la fille de Philippe Avé, premier prix de violon au Conservatoire de Paris, né en France à FIondschoote,et qui mourut aussitôt son mariage à Gand où il s’était établi.

J’étais là comme dans une seconde famille et je m’attachais aux enfants qui me rendirent affection pour affection.

L’aînée, la petite Élodie, croissait sagement. Un charme ignoré déjà rayonnait dans ses yeux bleusombre, ombragés de longs cils soyeux. Elle allait dans la maison, sans bruit, glissant plutôt qu’elle ne mar-

chait, le torse frêle légèrement renversé en arrière, et penchant, sous la pesanteur d’un front déjà sérieux, un fin profil d’ange de cathédrale gothique. Son père en la créant était resté en plein dans ce moyen-âge qu’il connaissait à fond. Elle avait environ sept ans et elle dansait sur mes genoux.

Ses douces caresses d’enfant m’inspiraient un sentiment presque paternel.

Félix De Vigne, né le 1 6 mars 1806, était l’aîné de six enfants, quatre garçons et deux filles.

Le second, Pierre, et le troisième, Édouard, étaient, l’un sculpteur et l’autre paysagiste, tous deux prix de Rome. Alexandre, le dernier des garçons, était musicien. Cinq ou six de leurs cousins étaient également musiciens.

Vraie famille d’artistes!

Je n’ai pas besoin de dire quelle situation occupe en ce moment, dans la sculpture belge, le fils de Pierre, Paul De Vigne, qui à notre grande Exposition de 1889 vient d’obtenir un grand prix d’honneur.

Félix avait commencé sa réputation par des toiles d’un ordre plus élevé que les puériles productions dont j’ai parlé. Le premier tableau qui le mit en vue représentait Marie de Bourgogne implorant la grâce de Ffugonnet et Humbercourt, sur la place publique de Gand appelée Marché du Vendredi , au milieu d’une foule émue entourant l’échafaud où montaient les condamnés et où se dressait le bourreau habillé de rouge, la hache au poing.

Marie de Bourgogne, à genoux, en robe noire brodée d’argent, en long manteau de drap d’or, me semblait bien touchante, renversant sa jeune tête éplorée, coiffée du hennin, et tendant en avant ses bras tremblants de suppliante.

Ce tableau a été détruit dans un incendie.

Lorsque je quittai Gand (1846), avant de me rendre à Paris, j’allai passer cinq ou six semaines à Anvers.

Je logeai à l’Hôtel Rubens, sur la place Verte, immédiatement sous la cathédrale.

J’ai le souvenir de nuits d’insomnie passées à maudire l’assourdissant vacarme de son carillon dont le bavardage sonore recommençait tous les quarts d’heure.

Pourtant, le jour, dans le soleil, rien de plus gai que l’égrènement de ses notes claires et argentines, surtout les dimanches de fête, lorsqu’un vent léger les apporte de loin mêlées à l’ondoyant clapotement des bannières et des banderoles. Alors, Anvers me plaisait beaucoup.

Je me fis inscrire à l’Académie que dirigeait l’illustre Wappers.

C’était un gros homme, aux manières brusques et familières, que se figureront très bien ceux qui ont connu notre peintre Couture.

11 portait bruyamment et emphatiquement une gloire surfaite.

Au fond c’était un très bon homme.

Son enseignement ne valait pas celui de Vanderhaert. Il se bornait à déterminer les proportions d’après des mesures convenues et à énoncer des aphorismes dans ce genre : « Un dessinateur noir fait toujours un peintre gris. » A ceux qui peignaient, il apprenait à décomposer les plans et les tons en touches posées l’une près de l’autre comme dans la mo-

saïque et à colorer les ombres des chairs de laques ardentes, les demi-teintes de gris verdâtres et les lumières de jaune et de rose, pour exprimer les vibrations de la vie. On voit que nos impressionnistes n’ont rien inventé.

Je quittai vite l’Académie, attiré par le splendide génie qui domine à Anvers.

J’allai au musée étudier Rubens.

J’y copiai le Christ à la paille.

J’étais donc aussi plus séduit par les défauts du maître que par ses qualités. Naturellement j’exagérai encore les écorchures des carnations et leur tendance à la porcelaine.

Je ne me doutais pas que le plus merveilleux des Rubens était à Gand, car il se trouvait si mal placé alors, entre deux fenêtres de la cathédrale, qu’on ne le voyait pas; je veux parler de la Vocation de saint Bavon.

Mais je ne peignais pas toujours au musée d’Anvers, et mes repos me furent plus instructifs que mes heures de travail proprement dit.

Cette galerie, sans aucun charlatanisme de faux luxe, vous présentait si honnêtement, si modestement, dans son jour austère, quelques admirables chefsd’œuvre, au milieu de cette quantité de toiles laborieuses et ternes de l’ère grimaçante qui, depuis Breughel jusqu’à Pourbus, étalent leurs bouffissures léchées et leurs fantaisistes musculatures disséquées au froid scalpel.

Comme les Memling, les Van Eyck, les Quentin- Metsys, et surtout les portraits et les sept sacrements de Rogier Van der Weyden respirent une vie simple et intense parmi les limbes de la Renaissance Flamande que dissipèrent les rayons du triomphant Rubens!

Et je m’imprégnai, à mon insu, du virginal sentiment des gothiques.

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