‹ La vie d'un artiste; art et natureChapitre 12 sur 20 · L VI · texte numérisé non relu

L VI

Heureusement, mon frère Émile ne tarda pas à venir habiter près de moi.

Mon excellent père, qui voulait, avant de mourir, assurer l’avenir de ses enfants, lui faisait construire une usine et l’avait envoyé à Paris pour y prendre des leçons de chimie.

Mais au lieu de mordre aux sciences, Émile passait régulièrement ses journées au Louvre ou au Luxembourg, quoiqu’il ne comprît point encore la vocation qui l’entraînait vers la peinture.

Sa présence chassa les mauvais rêves de ma chagrine solitude.

11 avait seize ans. Je fus très étonné de constater tout à coup en lui ce goût des arts que nous n’avions jamais soupçonné. Je lui fis des reproches sur la perte de son temps; rien n’y fit.

Une après-midi, en rentrant chez nous, je trouvai, sur la table, une pochade à l’aquarelle d’un très beau ton, et je fus stupéfié d’apprendre que c’était le premier coup d’essai de mon jeune frère.

Dès lors je ne le contrariai plus. Nous n’étions d’ailleurs pas d’accord dans nos jugements en peinture; il n’aimait ni Ingres, ni Léopold Robert et adorait Delacroix.

Bientôt s’ouvrit le Salon de 1847, Ie premier que je vis à Paris.

On y montait, au coin de la place du Carrousel, par un escalier monumental, aujourd’hui supprimé.

Comme cette place a changé depuis 1 Partant de la rue de Rivoli, diverses ruelles l’envahissaient, étroites et sales, à peine éclairées d’une buée bleuâtre. Elles finissaient vers le petit Arc de la Victoire, en maisons isolées, grimaçantes. Au milieu se dressait, seul, l’Hôtel de Nantes; à côté, un petit monument élevé à un étudiant tué en juillet 1830.

Aux abords du Louvre s’entassaient, se pressaient de nombreuses baraques en planches occupées par des marchands d’oiseaux aux mille cris, et par des vendeurs de vieilles gravures et bouquins, cartons crasseux, étalages en lambeaux, peintures rancies, bibelots poudreux que remuaient de maigres doigts, où se fourraient de longs nez jaunes et curieux.

Aucune dalle ne pavait le sol, pas même dans la cour du Louvre, au terrain inégal où s’élevait la statue du duc d’Orléans par Marochetti, que remplaça le François Ier équestre de Clésinger, appelé sire de Framboisi .

Les tableaux de l’Exposition étaient accrochés dans le Salon Carré et dans la Grande Galerie bien plus longue qu’aujourd’hui, à des parois en planches cachant, pendant trois mois, les vieux maîtres qui étouffaient derrière.

Une autre galerie en planches à peine équarries, courait en permanence, le long du Carrousel, appuyée sur des poutres non rabotées.

Quel que fût mon empressement d’y courir, je n’éprouvai plus la même émotion qu’à Bruxelles en 1842. Mes yeux ne sont plus vierges. Je suis dans les coulisses de l’art et les belles couleurs ont perdu leur prestige. Il me faut des harmonies.

Salon Carré : à la place du Véronèse, le grand succès du jour, Y Orgie romaine , de Thomas Couture.

Je reste indécis devant cette toile. Elle me fait un peu l’impression de quelque chose de déteint comme un trumeau de Boucher. Le décor me frappe : Cette belle architecture et ces vases richement ouvrés répandant sur les dalles leurs fleurs flétries.

L’ensemble du tableau me semble noyé dans une brume verdâtre et grise. J’admire les philosophes, la maîtrise de l’ensemble, mais je suis peu frappé du caractère de cette orgie, que je voudrais voir plus violente ou plus affaissée; ce sont des bourgeois qui s’amusent, de vulgaires débauchés. J’accorde aussi difficilement cette peinture xvme siècle, ces costumes et architectures romains, ces types Louis- Philippe.

J’ai dit que je ne faisais rien de bon à l’atelier, mais le printemps qui, en ce moment, ouvrait les bourgeons lustrés des magnifiques marronniers du jardin du Luxembourg, morts depuis, le printemps qui tamisait les clairs rayons de son blanc soleil à travers leurs larges rameaux, sur les dames, les bonnes et les nourrices assises à leur pied, le printemps chassant mes

sombres tristesses, chatouillait et réveillait mon cœur où recommençait à chanter une nouvelle joie.

Or, je venais, dans ma petite chambre, d’essayer une esquisse de soleil sur un sujet emprunté à la vie de ce ravissant jardin.

Il faut l’avouer, j’étais assez content de cette peinture, la première qui me fût directement inspirée par la nature. Je voyais comme un monde s’ouvrir devant moi, un monde d’harmonies nouvelles.

C’est cet orgueil, si peu justifié, qui me rendait sévère pour Couture et autres exposants de 1847. Je n’avais pas encore acquis l’expérience qui rend modeste.

Je ne désarmai pas devant H. Delacroix, dont le Coup de lance me parut lourdement tourmenté. Mon souvenir passionné des Gothiques de Bruxelles et d’Anvers me rendait injuste envers le sentiment de cette œuvre.

J’attendais un plaisir extrême de l’exposition d’Horace Vernet que j’admirais tant il y a un an à peine, et je fus tout surpris de trouver sa Famille royale et sa Judith un peu ternes et banales.

En revanche, tout en faisant mes réserves, j’admirai Diaz; j’y retrouvai réalisées une partie de mes impressions du jardin du Luxembourg et de celles déjà bien lointaines de la forêt de La Broyé.

Je fus charmé par ses étoffes chatoyantes, ses chairs nacrées baignées de rayons, et par ses échappées de soleil plongeant, entre les branches, en fulgurantes clartés sur les fûts d’argent des hautes futaies.

Je retrouvai aussi le soleil dans la Ronde de mai de Ch. Muller.

Corot me ravit délicieusement. Il avait un étang argenté qui répétait le ciel et les arbres dans la rosée matinale.

Cela me rappelait des souvenirs d’enfance au bord des mares de notre carperie.

Cependant le cercle de mes camarades s’était étendu ; j’avais rencontré d’anciens élèves du collège et, parmi ceux-ci, un jeune architecte, élève de Labrouste, Ernest Delalleau.

Singulier garçon ! Physionomie vive, extrêmement mobile, intelligente au possible, avec des yeux vertclair, rayés de jaune et rapprochés comme ceux des singes. Un crâne de Romain couvert de cheveux roides et rebelles, un front droit, des sourcils relevés vers les tempes, le nez retroussé, les lèvres très minces, la bouche ne faisant qu’un trait railleur, des mâchoires fortes et carrées, un menton large et proéminent sur lequel poussait en broussailles menues une barbe inculte; un cou très long, la glotte en saillie, cou fortement attaché à la nuque ; tels sont les détails qui formaient l’ensemble plus bizarre que laid et singulièrement remarquable de cette figure de jeune homme.

Il m’était apparu, pour la première fois, vers 1838, au petit séminaire de Saint-Bertin, lorsqu’il pouvait avoir douze ans.

Nous étions au réfectoire, lorsqu’il fit son entrée, la seule entrée d’élève que je me rappelle parmi toutes celles que j’ai vues, et elles sont nombreuses. Pourquoi? Parbleu, parce que c’était lui et que le monde n’aura pas deux Delalleau !

Il portait une jaquette en lasting verte bordée de ganse comme bien d’autres; un pantalon plissé aux cuisses comme tout le monde. Son chapeau seul, d’ùn style un peu original, semblait avoir exigé quelque

effort d’imagination. Il ressemblait à un chapeau de cardinal par la forme et aussi à cause des floches qui flottaient au bout d’un travail compliqué de passementeries entrelacées.

Mais ce qui me frappa, je le répète, ce fut lui! Ce nez en trompette, cette bouche aux lèvres rentrées, ces cheveux hérissés et, sur tout cela, cet air d’écureuil effaré tombant tout neuf, parmi nous, de la forêt d’Hesdin, sa patrie.

La première chose qu’il fit fut de montrer à son voisin les mouches qui volaient au plafond.

La destinée nous fit suivre le même chemin.

Je le retrouvai au collège de Douai où nous commençâmes à nous lier à cause de goûts communs. Il dessinait et faisait des vers qu’il envoyait à son brave homme de père. Celui-ci s’extasiait sur le génie de son fils et lui renvoyait ces mêmes vers recopiés de sa meilleure main.

Delalleau fut mon principal rival au concours de bosse d’où je sortis victorieux.

Il ne tarda pas à montrer infiniment d’esprit sans suite dans les idées.

Il serait parvenu très loin s’il avait pu s’astreindre à un peu de fixité.

Il eût fait un acteur de premier ordre.

Il avait les plus beaux enthousiasmes qui changeaient comme le vent.

Le censeur du collège (un Gascon) mit un jour la paume de sa main sur le large crâne de Delalleau et, le frappant à petits coups, lui dit : « Et quantt est-ce doncc qué l’on mettra une calotte de plombb sur cute tête! »

Personne ne faisait de charges plus drôles et ne défendait plus éloquemment les causes qui le passionnaient. Ses saillies ne tarissaient point. Tout cela avorta : « la calotte de plombb , la calotte de plombb l »

Je devais le retrouver une troisième fois à Paris où nous nous vîmes journellement.

Je ne tardai pas à remarquer chez lui les mêmes contradictions du côté du cœur que du côté de l’esprit : il était à la fois audacieux et timide, généreux et avare, despote et tendre, orgueilleux et aimant. Il montra toujours un vif sentiment de justice.

Nous approchions des événements de 1848. Divers incidents que je n’ai pas à raconter avaient surexcité les passions politiques.

Paris était devenu irritable et fiévreux : Odillon Barrot dans le National et Ledru-Rollin dans la Réforme faisaient surtout uné guerre acharnée au pouvoir.

On s’arrachait ces journaux.

L’agitation gagnait la province, surtout certaines grandes villes où retentissaient les discours des banquets réformistes.

Mon oncle, toujours enthousiaste, lecteur assidu et naïf de là Démocratie Pacifique , était très fier d’avoir, aux dits banquets, fraternisé à Lille avec le grand tribun Ledru-Rollin.

Mon père, plus calme, malade, ne s’y était pas rendu, quoique démocrate de cœur et de mœurs. 11 s’était longtemps cru légitimiste à cause de ses longs rapports avec le duc de Duras qui l’avait présenté à une soirée de Charles X.

Mais au fond, il était, comme il le dit alors, républicain sans le savoir.

Quant à moi, j’étais resté assez indifférent à la politique, ne lisant pas les journaux et toujours occupé de mes affections et de mon art.

Delalleau, au contraire, très exalté, grand admirateur des Robespierre et des Danton, bourré des déclamations de la presse, allait prêchant les idées révolutionnaires. Il disait : « La Rrrrévolution !... »

U vint me relancer dans mon paisible logis, traitant

de monstrueux égoïsme l’état de quasi-indifférence où me laissaient les brûlantes questions du jour.

Or, c’était plutôt ignorance de ma part.

11 me mit au courant des affaires publiques.

Il n’eut pas de peine à me prouver que Louis-Philippe, que je n’avais pas cru méchant homme, était plus haïssable que Tibère et que Néron.

Il me conduisit au cours de Michelet, dont l’éloquence me gagna bientôt et m’entraîna dans le courant populaire avec presque toute la jeunesse de Paris.

Les têtes se montaient.

Ah! c’est qu’on devint chatouilleux!

Le discours du Trône avait osé parler de passions aveugles ou ennemies!

11 fallait voir avec quel éclair dans les yeux Delalleau répétait cette phrase : « Passions aveugles ou ennemies! »

Parlait-on à un peuple libre, ou à des esclaves. C’était prodigieux, inouï !

Vraiment on allait nous ramener au temps de la cage du cardinal de La Balue.

Aussi Camille Desmoulins, au Palais-Royal, dégageat-il, autour de lui, moins de fluide magnétique, que Delalleau, lorsque au prochain cours de Michelet, avant l’arrivée de l’illustre professeur, il se dressa, les narines frémissantes, la crinière et la barbe plus hérissées, l’œil jaune jetant des étincelles, et que, d’une voix formidable, il lut à l’assistance le fameux discours du Trône.

Son nez retroussé s’agita héroïquement, lorsqu’il hurla ces paroles : « Passions aveugles ou ennemies! »

Avec quelle indignation il jeta à terre ce papier d’un autre âge; avec quel acharnement il piétina dessus!

C’est ainsi que Delalleau s’offrait de lui-même à la vengeance probable du tyran.

On le laissa tranquille; mais le cours de Michelet fut fermé.

Cette hardie bravade eut un piteux épilogue.

Quelques jours après, j’étais chez Delalleau. Son portier lui apporta son journal la Réforme.

Il l’ouvrit et ses yeux tombèrent sur une lettre de Michelet : elle avait rapport à l’incident!...

Il lut..., il lut..., quoi donc?

Mais non! ça n’était pas possible!...

Au bout de la lettre il lut cette phrase : « D’ailleurs, il était facile de voir à la tournure et à la mise hétéroclite de l’individu qui a lu le discours du trône..., que c’était un affilié à la police secrète!... »

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