L VIII
Cependant Émile était retourné à Courrières, ayant plus appris du Louvre que de son professeur. Je le vis partir avec un vif regret, quoique désormais je dusse être moins seul, ayant contracté des amitiés.
Parmi ces nouveaux amis, je citerai Feyen-Perrin qui venait d’entrer à l’atelier Drolling.
Il pouvait avoir dix-neuf ans.
C’était un garçon très peu recherché dans sa mise, mais naturellement d’une grande élégance et beau comme éphèbe antique avec ses longs cheveux bruns et flottants et son visage d’une régularité expressive, couvert d’une pâleur halée qui en redoublait le charme : des yeux à la fois ardents et voilés, une bouche mélancolique et dont la lèvre un peu dédaigneuse était estompée par une barbe naissante, plantée " comme celle d’un Christ.
Nous étions en 1848.
L’esprit révolutionnaire qui allait bouleverser l’ordre social, préparait en même temps une transformation dans les arts et la littérature.
Les élèves des ateliers comme ceux des écoles, quelle que fût leur origine ou leur opinion, subissaient l’entraînement d’un mouvement aussi évident, sinon aussi passionné que celui de 1830.
Là, c’étaient des aspirations nouvelles plus ou moins fécondes ou chimériques; ici, la révolte de la raison pure contre les brillantes fantaisies romantiques.
Si ce mouvement poussa des artistes vers les basfonds de l’Art, il en fit remonter d’autres jusqu’aux hauteurs où germent ses sources vives. Je me souviens combien, mes amis et moi, nous étions inquiets d’une forme originale et neuve.
Bientôt, au tressaillement des idées vinrent se joindre les émotions de la rue.
Nous allions traverser une de ces grandes crises sociales qui, jetant les hommes hors des sentiers battus, exaltent leur imagination et affinent leurs facultés créatrices, comme les orages, en creusant de nouveaux sillons, fécondent certaines parties de terrain jusqu’alors arides et stimulent l’effervescente poussée des végétaux.
Je venais d’être malade. J’avais gardé la chambre pendant plusieurs jours; réminiscence de ma vieille bronchite.
Nous sommes au 22 février.
Je viens de me réveiller, constatant ma guérison prochaine au joyeux bien-être que j’éprouve. Je me complais dans le tiède repos du lit et dans ce poétique égoïsme des convalescences qui fait éclore l’allégresse au cœur, surtout chez les adolescents.
J’entends les bruits accoutumés, les cris des marchands d’habits et de chiffons, et les glapissements suraigus du vendeur de petits balais que j’entendais déjà lorsqu’il était encore dans la rue des Saints- Pères.
Je me préparais à prendre mon chocolat, lorsqu’un grand coup de crosse ébranle ma porte et... mon fou Delalleau, en costume de garde national, entre précipitamment et s’appuyant sur son fusil, dans un théâtral mouvement de hanche, il s’écrie :
— Nous faisons une rrrévolution !
— Toujours le même! répondis-je en levant les épaules.
Il partit rejoindre sa compagnie.
Je sortis un instant après. Il faisait beau. Le soleil éclairait la rue Taranne où stationnaient' des groupes de soldats près de leurs armes en faisceaux.
Ce fait anormal me parut sans importance.
D’ailleurs, autour de moi, à peine croyait-on à une simple émeute. Pourtant de grands événements étaient en train de s’accomplir.
Voici comme je rends compte de la journée du 23 février dans une lettre adressée à mon oncle le 24 au matin :
« Hier, mercredi, le peuple lutta vigoureusement contre la garde municipale, et il y eut du sangrépandu dans les rues Saint-Honoré, Saint-Martin, Saint-Denis et Montorgueil. Le soir tout se calma, lorsqu’on sut que les ministres avaient donné leur démission. De huit à dix heures du soir, Paris était en fête, les principales rues étaient illuminées. Le peuple y circulait
en foule, témoignant sa joie, criant: «Vive la réforme! « A bas Guizot ! »
« La garde nationale chantait la Marseillaise . Je me promenais avec M. Broquise, étudiant en droit qui habite la même maison que moi. Après avoir traversé la rue Saint-Denis qui offrait un coup d’œil magnifique, nous suivîmes le boulevard. Le peuple paraissait avoir des intentions très pacifiques et nous marchions bien tranquillement, lorsque arrivés à quarante pas environ du ministère des affaires étrangères, nous entendîmes soudain le bruit d’une fusillade. Sans pouvoir nous en rendre compte, nous prîmes la première rue et partîmes au galop. »
Le lendemain 24, je me rends à l’atelier. Je n’y trouve que très peu d’élèves, assez inquiets, se racontant les événements de la veille et de la nuit très agitée.
Les insurgés avaient porté les victimes de la fusillade sur des fourgons, à la lueur des torches, en criant : « Vengeance ! »
De nombreuses barricades s’étaient élevées. On se battait un peu partout de l’autre côté de l’eau.
Il n’était pas question de travailler dans ces conditions.
Les élèves partent peu à peu et je reste seul avec Feyen-Perrin.
Nous ne résistons pas non plus au désir d’aller suivre les événements de la rive droite.
Rien d’extraordinaire dans notre quartier. Peu de monde dans les rues; partout des groupes inquiets.
Nous allons toujours, et nous sommes bientôt au centre de l’action.
Après avoir traversé le Louvre muet, la rue du Coq et celle de Saint-Honoré absolument désertes avec leurs barricades abandonnées, nous nous voyons tout
à coup entourés d’hommes en armes, venus je ne sais d’où, place du Palais-Royal, entre les insurgés qui, sur leur rempart de pavés, abaissent déjà leurs fusils, et de l’autre côté, les soldats occupant le poste qui s’élevait alors en face du Palais.
Cette foule avait surgi comme d’une trappe, pendant que, rêveurs et émus, nous regardions les soldats, l’arme au bras, mornes sous leur pâleur irritée.
Nous nous élançons sur la barricade, cherchant une issue, et ce n’est pas sans résistance qu’on nous la laisse franchir et que nous arrivons rue de Valois, où heureusement, immédiatement à gauche, nous trouvons un refuge au Café du Nord.
A peine y sommes-nous que la fusillade éclate, terrible.
Nous voyons, de la fenêtre, une cohue extraordinaire se pousser vers la barricade.
Ces têtes hagardes, aux barbes incultes; ces hommes armés pêle-mêle de fusils, de pistolets, de hallebardes, de barres de fer et même de sondes de douanier; ce feu qui ne cesse point; le jour sombre obscurcissant la rue remuante et muette; ce je ne sais quoi de livide avec, ça et là, de petites étoiles de feu soudaines dans la fumée, les tonnerres déchirant tout à coup les silences; ces blessés que l’on apporte au Café du Nord, près de nous ; la fureur de ce peuple en guenilles, tout sue l’horreur tragique.
Combien de temps cette épouvante dura-t-elle ? Nous n’en eûmes pas le sentiment.
Voici que nous voyons, par les fenêtres du côté de la cour, des hommes courir sur les toits du Palais- Royal. La fusillade ralentit, puis cesse.
C’est une révolution.
Nous partons. Dans la rue de Valois tourne un tourbillon de plumes des matelas éventrés que des grotesques secouent aux fenêtres du Palais-Royal. Cent
volumes et recueils de gravures s’amoncellent dans le ruisseau, lancés de la bibliothèque.
Derrière la barricade couverte de traces sanglantes, le poste en flamme brûle, tout vifs, les malheureux soldats.
Quels sentiments nous agitaient alors? Il me serait difficile de le dire au juste.
Cependant, si je lis bien dans mes souvenirs, je crois y décerner d’abord une grande tristesse, un dégoût profond à la vue du sang versé, une immense pitié pour les victimes ; mais, en même temps, je ne sais quel tressaillement pénétrant, quelle intensité de vie doublant nos facultés sensitives, l’acuité de notre vision, et nous éprouvâmes une perception plus vive et plus rapide des effets, des accents et des types de cette foule en délire se précipitant dans les rues au chant des hymnes patriotiques.
Dans ce débordement subjectif de nous-mêmes, nous nous sentions plus artistes en même temps que citoyens, nos regards tournés vers les soleils futurs, derrière les ténébreux nuages de cette fumée révolutionnaire.
Nous allons vers les Tuileries en suivant les quais, après avoir retraversé le Louvre. Au pont des Arts, nous voyons un jeune homme, officier de la garde nationale, la tête enveloppée d’un mouchoir sanglant. On le transporte sur une civière. Mais il ne sent pas sa blessure et, tout au triomphe, il brandit une branche de laurier et chante Y air des Girondins.
Le pavillon de Flore est envahi par une foule ivre de sa victoire, se livrant à l’instinct de destruction.
Au milieu des débris lancés des fenêtres, le vin coule dans le ruisseau, et, comme il faut que la note comique se mêle aux situations les plus dramatiques, un loustic a revêtu la livrée rouge des valets du roi, se
démène au balcon et harangue les groupes qui s’ébaudissent sur le quai.
Dans une lettre que j’écrivais, le soir même, à mon oncle, je copie ce passage :
«La rue Saint-Honoré offre un spectacle effroyable, Les maisons sont criblées de balles; elle est presque entièrement dépavée et, par endroits, couverte de sang. Ce soir presque tous les corps de garde sont en feu. Les impressions que j’ai éprouvées aujourd’hui sont si nombreuses, si différentes, qu’il m’est impossible de vous les dire... Ce serait un mélange d’horreur et d’enthousiasme... »
Cependant, maître de la ville, le peuple saura se donner un gouvernement, respecter les personnes et les propriétés, fusillant lui-même les voleurs.
Les causes et les conséquences de cette révolution, je le répète, influèrent vivement sur nos esprits, sur celui de tous les artistes, sur le mouvement général des arts et de la littérature. Ce fut un ardent essor de tentatives nouvelles.
On étudiera ce que Gambetta appellera plus tard la nouvelle couche sociale et aussi les décors naturels qui l’environnent. On étudiera plus profondément la rue et les champs; on s’associera aux passions, aux sentiments des humbles, et l’art leur fera les honneurs autrefois réservés exclusivement aux dieux et aux grands.
Si 1830 avait ramené le romantique moyen-âge, 1848 élargira le sillon populaire. On regardera la nature vivante et agissante qui rit, travaille et pleure, et aussi la nature qu’on a tort d’appeler inanimée; car elle est pleine de frissons, la nature, avec ses terres, ses ciels, ses eaux, ses verdures, ses éléments et ses soleils toujours vibrants, toujours variés.
Ce mouvement, d’ailleurs, n’avait rien de commun avec les tentatives que l’on pouvait, que l’on devait essayer dans la négation absolue de ce qui a été fait dans le passé des arts. On respectait la tradition, cette lumière des ancêtres qui éclaire et guide l’avenir.
On sut faire la part du génie, et c’est tout en admirant Delacroix, qu’on remit au vestiaire les souliers à la poulaine, les hautes-chausses, toute la défroque démodée du romantisme et aussi le casque de Nanterre qui jusqu’alors avait représenté les Grecs et les Romains.
On consultait les Anciens.
Presque tous les peintres, jusqu’aux néo-grecs, Hamon et ses émules, profitèrent de ce mouvement vers les sources du vrai.
Les paysagistes nous y avaient précédés : Th. Rousseau, Corot, Cabat, Diaz et Troyon qui commençait à se faire un nom.
Ce fut d’abord un retour vers les Hollandais. A ses débuts, Th. Rousseau, par plus d’un trait, rappelle Hobbema.
Je crois qu’on a exagéré l’influence anglaise. Je vois surtout son action, par Bonnington, sur Delacroix, les Deveria et leur école; mais je n’en trouve guère de trace chez nos novateurs paysagistes, si j’en excepte Paul Huet dont, d’ailleurs, le rôle a été restreint.
Turner est un romantique plein de géniale fantaisie, lorsqu’il n’allume pas son soleil à celui de Claude Lorrain.
Constable a, comme Rousseau, parfois subi l’influence hollandaise.
En réalité les Ruysdael et les Hobbema sont les vrais aïeux de nos paysagistes. Iis ont été très loin dans les secrets de la Nature et leur pratique un peu conventionnelle n’empêche pas qu’au fond ils sont très naïfs et très vrais.
Rousseau les a longtemps regardés; puis il va à Fontainebleau et, à la vue de certaines sablonnières ou de sauvages halliers couverts des rousseurs de l’automne, il retrouvera en partie les accents et les harmonies de ses maîtres préférés; il verra d’abord par leurs yeux, et puis, s’enfermant dans sa forêt, et se livrant à ses observations personnelles, il transformera peu à peu sa manière et trouvera son originalité. Il exécutera quelques admirables chefs-d’œuvre.
Mais il prolongera trop sa solitude, oubliera ses premiers maîtres et tombera dans une triste décadence; car il ne faut jamais trop s’appesantir sur soimême.
Corot, lui, part du Poussin et de Claude Lorrain. L’Italie l’attire. L’admirable campagne de Rome et surtout les tendresses du lac de Nemi exalteront son âme. 11 s’en dégagera une personnalité sublime avec des candeurs enfantines; il exprimera les virginales visions d’une imagination où, jusqu’à la vieillesse, fleurira un 'immuable printemps.
Rousseau nous a donné les âpres fondrières aux roches calcinées, aux impénétrables broussailles, les chênes tourmentés, abritant les mares dormantes, les aigres printemps, les automnes roux; Corot nous chante les frissons de la Nature, ses grâces vierges, ses adorables mystères, sa grandeur sereine, ses fleurettes buvant la rosée. Daubigny, le plus humble et le plus naïf, fera dans toute leur saveur vibrer les fraîches voluptés agrestes. Fromentin sera subtil; Français
sera élégant; le solitaire Jules Dupré creusera son sillon entre Rousseau et Troyon.
Mais quelle que fût l’originalité de leurs productions, tous ces maîtres, j’insiste sur ce point, s’appuyaient sur les Anciens, s’autorisaient des vieux chefs-d’œuvre.
Courbet va arriver, en 1849, avec la prétention de tout renverser, de tout refaire.
Un jour que je voyageais avec lui en Belgique et qu’il parlait avec dédain de Raphayèl (c’est ainsi qu’il prononçait Raphaël), je lui dis : « Vous le niez donc? » — « Non, reprit-il, j’en parle, donc je le constate! »
Il parlait aussi du Titien et de ses pareils avec un air de protection.
Mais nous savons bien que personne moins que lui n’en avait le droit.
Tandis qu’il prendra des airs dédaigneux en parlant des Anciens, il les étudiera à l’abri de l’obscurité qui couvre encore son nom, bientôt retentissant.
Aussi voyez : Pendant que sa fine bouche de paysan malin ne parlera que de réalisjne dont il se proclamera le messie, ses toiles nous montreront surtout les qualités qui s’apprennent dans les musées. Ses admirables morceaux coulés d’une pièce, son beau coloris sombre, son harmonie, il les devra en très' grande partie à ces ancêtres qu’il se contente de constater.
Son chef-d’œuvre, 1 ' Après-dînée à Ornans du Musée de Lille pourrait, au costume près, être d’un élève de Rembrandt.
Son beau portrait l’homme à la pipe fait penser au Corrège, celui à la ceinture de cuir a l’air d’être au Louvre depuis des siècles, et, si saisissant que soit son Enterrement , quoiqu’il y ait accumulé des charges grotesques, il n’est nullement réaliste, puisque le ciel ne l’éclaire pas et qu’il semble plus enfumé qu’un Ribera.
En somme il peindra peu le plein air; il imitera sou-
vent la patine des Anciens et, tout en rendant justice aux dons puissants et'bornés qu’il a reçus en naissant, ne pourrait-on pas dire de lui qu’il emprunta la livrée du Louvre pour professer ses prétendues découvertes comme cet homme du peuple avait revêtu la livrée des Tuileries pour prêcher ses idées révolutionnaires.
J’ajouterai, en outre, que s’il a pu stimuler les artistes par sa forte verdeur, il a, d’un autre côté, propagé le plus détestable des abus, celui du couteau à palette qui amène les hasards grossiers et faciles.
A ses côtés notre glorieux Meissonier, qui, lui, fait mieux que constater les petits Hollandais, va bientôt accentuer d’une manière triomphante toutes ses qualités d’observation, de conscience absolue et de merveilleuse acuité de vision.
Je parlerai plus loin du grand J.-F. Millet. Il est encore absolument inconnu à l’heure où nous sommes et s’il va apparaître pour la première fois au prochain Salon ce sera avec un OEdipe, tableau extrêmement mystérieux où il s’embourbe en d’épais empâtements et où il tâtonne dans un style bizarre, étrange, mou et lourd, mais qui laisse deviner une force aveugle cherchant à se débarrasser d’influences impérieuses; une originalité certaine mais confuse, et se traînant péniblement entre Michel-Ange et Subleyras.
Ce début, que peu de gens remarquèrent, jeta dans nos consciences d’artistes le trouble qui indique qu’on se trouve en face d’une puissance en germe.
Ce mouvement de l’art vers les sources de la vérité, pour ce qui concerne les formes et les modelés, eut un puissant initiateur dans Ingres qu’on persiste encore à appeler Monsieur Ingres , comme on dira toujours Monsieur Thiers parce que tous les deux avaient un côté bourgeois.
C’était une grande et singulière figure que ce peintre
que Praéult avait spirituellement appelé un Chinois égaré dans Athènes.
On remarque d’étonnantes anomalies dans sa personne comme dans son style.
Physiquement il a quelque chose de sacerdotal.
Mais a-t-on affaire à un grand prêtre ou à un bedeau de paroisse? on reste d’abord hésitant.
Les proportions du corps sont presque ridicules; il a les jambes trop courtes, le ventre gros, les bras d’une longueur exagérée. Le bas de la face manque de distinction : nez ordinaire, comme disent les passeports, menton rond et fuyant, joues épaisses et molles, bouche sensuelle, ne manquant pas d’accent cependant; telle est la part du bedeau. Mais les yeux et le front sont de toute beauté. Les prunelles noires jettent une vraie flamme sous leurs sourcils implacablement volontaires et en même temps tempérés par la ligne tombante qu’ils inclinent pieusement vers les tempes. Ici nous croyons voir un pape de génie.
Même contradiction dans son talent.
Parti de David, s’attardant quelque temps à Raphaël, il a bientôt des éclairs de sentiment qui lui font deviner de merveilleux accents de nature.
Dans une inspiration de génie, il retrouve le sens de Phidias. De Phidias! la plus divine personnification de l’idéal vivant!
Alors, Ingres, nouveau Polyeucte, abat les faux dieux. A terre, Venus de Médicis> Apollon du Belvédère! Vous que nos pères et David lui-même ont adorés! Vous avez assez enfanté de bellâtres aux yeux figés, aux membres roulés comme des moulures d’architecture, aux pompeuses attitudes. A terre !
Et voici que dans d’admirables morceaux de dessin, il arrive à la vraie forme expressive et belle sans fadeur, aux inflexions variées, aux modelés fermes et souples, à la vie multipliant ses types.
J’ài dit qu’il y arrive par éclairs, car il fera toujours marcher ensemble des qualités absolument magistrales et des défauts ridicules, modelant des membres qui parfois n’ont pas d’attache, faisant plier les os; gâtant de hères conceptions par des gaucheries enfantines ou des vulgarités bourgeoises.
David, chez qui l’influence des jolis antiques de la décadence à atrophié tant de dons naturels, David, lui aussi, à ses heures d’oubli, avait trouvé de magnifiques accents de nature, de même que Gros dont l’héroïque génie avait plus d’envergure, de même que le vaillant Géricault et le tendre et dramatique Prud’hon, mais personne encore dans l’école Française n’avait réalisé comme Ingres la formule du dessin vivant et varié.
Certes, avec les hommes dont je viens de parler, l’école française avait pris le pas sur toutes les autres écoles contemporaines.
Mais il y avait une chose qu’on ne cherchait pas encore, c’est le rapport qui unit l’être vivant à la création inanimée. On n’était pas arrivé à associer pleinement la vie des hommes à la vie des choses, à animer les personnages de toutes les vibrations ambiantes, à les faire participer à tous les phénomènes du ciel et de la terre, à leur faire respirer leur élément naturel, l’air.
La Bataille d’Eylau est un drame singulièrement émouvant, une œuvre de grand peintre, un de nos plus beaux tableaux, mais les personnages ne sont pas sous le ciel, ni en valeur sur la neige; le Naufrage de la Méduse est une noble et héroïque toile, pleine de vaillance et de savoir; mais les ombres noires et bitumeuses sont hors de situation, les modelés trop compliqués; l’ensemble manque d’air. Le Massacre de Scio, Barque du Dante et beaucoup d’autres Delacroix ont leurs éléments propres; l’atmosphère tragique et
parfois sublime qui les entoure est une pure création du génie du Maître, de même que son dessin énorme dans ses beautés sauvages comme dans ses laideurs fascinantes.
Quoique nourri de Rubens, du Tintoret et des Anglais, Delacroix, qui physiquement avait une tête de lion malade, est un génie qui doit rester solitaire; malheur à qui cherche à l’approcher. Il n’est pas un initiateur du mouvement de 1848, comme l’ont été Rousseau et Corot.
Y a-t-il d’autres précurseurs de l’école contemporaine?
Et lorque je dis peinture contemporaine, je fais une différence avec celle qui ne cherche que ce qu’on a appelé la Modernité , joli nom qui trop souvent veut dire la Mode.
L’art regarde les lois éternelles et non les caprices éphémères.
Une sérieuse tentative vers le mouvement nouveau avait aussi été faite par un artiste fort dédaigné aujourd’hui. Il n’est pas de barbouilleur qui ne l’accable de sarcasmes et j’ai besoin de prendre des précautions pour dire son nom. Tant pis si je passe pour un bourgeois, un philistin, comme disait Gautier; je chasse toute fausse honte et j’avouerai que je veux parler de ce pauvre Léopold Robert ! Quoi qu’en disent tous les rapins de toutes crinières, j’aime encore mieux ça que les curiosités tricotées en jaune et en violet de ceux qui croient avoir le monopole du plein air.
Oh! on peut l’injurier, on ne sera jamais aussi cruel à son égard qu’il l’a été lui-même, comme l’atteste son suicide.
Oui! il est théâtral, affecté, dur, mince et faux; mais il avait une vision particulière; il était dévoré de l’amour du beau ! Le premier il a été sérieux devant les
paysans qu’il a aimés de toute son âme de poète sensible qu’il était.
Chez lui l’effort fut grand, la sincérité absolue, et, ma foi ! la trouvaille n’est pas à dédaigner. Il a entrevu les embrasements de l’air, le haie ambré du soleil, les belles lignes cadencées.
Je trouve sur ses carnations de brique, certains frissons d’azur qui les mettent sous le ciel et que les peintres ne connaissaient guère avant lui. Il n’a rien rendu, c’est vrai, mais il a indiqué une voie.
Il faut lire ses lettres pour comprendre quel désenchantement il éprouvait devant ses œuvres, tant il les trouvait loin de ses rêves.
Et pourtant quel enthousiasme il provoquait chez des esprits comme Lamartine, A. de Musset et Henry Heine!
Mais d’où vient que, malgré tout, il reste, qu’on va le voir, qu’on le copie?
C’est qu’une œuvre ne résiste au temps que par ce que l’auteur y a mis de lui-même.
Viennent les imitateurs; ils seront plus parfaits, plus habiles, mais la postérité les oubliera; pourquoi? Est-ce seulement parce qu’ils étaient imitateurs? Leur modèle disparaîtrait qu’ils ne resteraient pas davantage. Ils meurent, parce qu’étant imitateurs et n’ayant rien à dire, ils n’ont pu imprégner leurs productions de cette chose insaisissable qui est l’âme de l’artiste, sa passion, son amour, sa souffrance, sa vie.
Delalleau ne tarda pas à quitter l’architecture et vint me retrouver à l’atelier Drolling.
De plus en plus enfoncé dans la politique, ayant pour principe de se mettre toujours de l’opinion la plus avancée, il me traitait de réactionnaire et continuait à me sermonner. 11 exagérait. Je me sentais, au contraire, fortement entraîné dans le courant républicain.
Nous nous faisions un devoir démocratique de dire leur fait aux royalistes et d’aller communier sous les espèces et apparences de biftecks sentant le graillon, dans les restaurants des frères et amis, dont l’enseigne portait un triangle égalitaire et où, lorsque nous demandions un beignet montagnard (rouge de groseille), les garçons nous répondaient : « Voilà, citoyen! »
Nous assistions aux clubs; ici comme simples auditeurs, ailleurs ayant l’honneur de faire partie du bureau ou bien de rester dans la petite guérite de l’entrée pour y recevoir les dix centimes que chaque citoyen payait pour l’émancipation des peuples. Tout cela nous donnait quelque importance, mais à proprement parler, nous étions un peu la mouche du coche.
Mais je ne tardai pas à revenir à Courrières où m’appelaient l’état inquiétant de mon père et le besoin de la vie de famille.