‹ La vie d'un artiste; art et natureChapitre 14 sur 20 · LX II · texte numérisé non relu

LX II

Je voudrais pouvoir jeter un voile sur ce séjour à Courrières qui me laisse de trop poignants souvenirs.

Courrières avait éu, lui aussi, sa petite révolution.

Mon père et mon oncle, qui se sont toujours préoccupés de la chose publique, très populaires, étaient depuis longtemps en guerre avec l’ancienne administration égoïste et routinière.

Mon père avait lutté avec calme; mais mon oncle, plus ardent de tempérament, républicain de la veille; notamment dans son Histoire de Courrières et ensuite dans ses lettres qu’il publia sous le titre de Misères morales , avait rudement secoué l’opiniâtre entêtement, la vanité et parfois la mauvaise foi de nos fonctionnaires municipaux.

A la première nouvelle des événements de Paris, la population s’était rendue chez mon père malade et, le réclamant pour maire, l’avait porté en triomphe à la mairie avec de telles acclamations que mon père, ému jusqu’aux larmes, criait: «Merci, mes enfants, assez! vous me ferez mourir de joie ! »

Hélas! cette joie fut de courte durée. Il se voyait entouré de mille embarras d’affaires. 11 avait vendu d’excellentes propriétés d’un rapport certain, pour acheter une partie de la forêt des Amerois dans les Ardennes Belges. (On se souvient de sa passion pour les bois.) .11 avait été amené à de grandes dépenses en routes et autres améliorations et, au moment d’en tirer profit,

il s’était senti près de sa fin (il ne confiait jamais ses chagrins) et pensa alors à établir mon frère Louis à la brasserie, et Émile à une autre usine qu’il faisait construire à grands frais.

La révolution ayant tué le crédit, il fut forcé de vendre la forêt, ce qui eut lieu dans de désastreuses conditions.

Nous sentions, petit à petit, la gêne nous envahir; mais nous ne nous préoccupions que de la maladie de notre père, qui bientôt nous quitta, laissant à mon oncle toute la charge à porter. Il mourut le 1 1 mai 1 848, d’une maladie de foie compliquée d’accidents au cœur.

La grande douleur de cette mort nous rendit, mes frères et moi, à peu près insensibles à la ruine qui ne tarda pas à fondre sur nous. Je ne raconterai pas cette douleur ni les larmes que les braves paysans répandirent aux funérailles de cet homme de bien.

La loi nous permettait d’accepter la succession sous bénéfice d’inventaire; nous nous gardâmes bien de faire cette injure à sa mémoire vénérée. Nous l’acceptâmes purement et simplement.

Nous en fûmes récompensés. On nous sut gré aussi d’avoir abandonné les biens de notre mère que nous avions le droit de revendiquer. La considération dont jouissait notre famille ne souffrit nullement de ce revers de fortune. Quoique notre ruine eût entraîné celle de mon oncle, il fut néanmoins élu maire à la place de son frère, par l’unanimité des suffrages, puis conseiller d’arrondissement.

Mon père était né en 1796 et mon oncle en 1798. Ils étaient fils de Lambert Breton et de Catherine Hottin. J’ai raconté une partie de la vie de mon grandpère.

Les frères Breton étaient encore en bas âge lorsqu’ils perdirent leurs parents.

Mon père fut élevé à Courrières chez son tuteur Isidore Lecocq, le mari de la cousine Catherine que l’on connaît. On sait le reste.

Mon oncle, encore au berceau, fut conduit à Wahagnies chez sa grand’mère Hottin et c’est là qu’il grandit au milieu des bois, dans d’agrestes solitudes. Il courait sous les futaies, inculte comme un petit sauvage, se livrant aux jeux de l’enfance avec de petits camarades aussi simples que lui.

Il garda de cette éducation, ou plutôt de cette absence d’éducation, un immense amour pour la nature primitive dont il avait sucé la sève féconde.

Que de poétiques récits il m’a faits de ce temps lointain, qui ont contribué à développer en moi la passion des beautés de la création.

Vers douze ans, il revint à Courrières pour suivre l’école de ce village où un maître plus prétentieux que savant lui donna les seules leçons qu’il ait jamais reçues.

Il s’entoura de livres qu’il lut avec avidité; travailla avec une ardeur infatigable à se meubler la tête, prenant partout des annotations; digéra tout ce fatras le mieux qu’il put et, lorsqu’il arriva à Lille, vers dix-huit ans, pour entrer dans le commerce, il étonnait tout le monde par sa science précoce. Il entra dans plusieurs maisons de banque et de négoce, inspirant une confiance absolue à ses chefs qui lui gardèrent tous une grande amitié.

Il augmenta peu à peu, avec ses économies, son bagage de livres et de savoir, étudiant aux heures de loisir, emplissant maints cahiers de notes, mordant à diverses sciences et apprenant la musique. Le soir il allait au théâtre ou en soirée.

On se rappelle l’avoir vu venir chez mon père du „ temps de ma mère; on sait comment, à la mort de celle-ci, il est venu habiter notre maison pour se

vouer à notre éducation. Je n’insiste pas; on connaît l’homme.

Son cerveau était une vraie encyclopédie; seulement le manque de méthode l’empêcha toujours de bien ordonner son savoir.

Par contre, son cœur était d’une simplicité extrême et d’un dévouement à toute épreuve. Que serions-nous devenus sans lui ?

Si le chagrin de la mort de mon père et l’insouciance des intérêts matériels naturelle à la jeunesse nous faisaient prendre notre ruine assez légèrement, il n’en fut pas de même de mon oncle qui voyait notre avenir à jamais compromis.

Il déploya une infatigable activité, frappa à toutes les portes pour conjurer la catastrophe imminente.

Il eut de sombres désespoirs.

Un jour qu’il se rendait à Lille pour arrêter le désastre d’un effet protesté, il arriva trop tard à la gare de Libercourt.

Il dut donc, la mort dans l’âme, attendre deux ou trois heures un autre départ. Dans sa mortelle inquiétude, il ne pouvait rester en place.

Devant la gare, commençaient ces bois de Libercourt et de Wahagnies où il avait passé son heureuse enfance. Il s’y enfonce, allant au hasard. Il retrouve ces chemins battus par ses pieds d’enfant et qui portent pour ainsi dire encore la trace des jeux de ses premières années. Ici, il jouait à la crosse; là, il tirait de l’arc et, ayant une fois atteint le but de la cible, ses petits camarades l’avaient porté en triomphe.

Il croit encore entendre leurs clairs et joyeux vivats!... Il respire le même arôme de muguet, la même âpre senteur des chênes. Mille souvenirs lui déchirent le cœur, rendent son désespoir plus aigu, et l’obsession du suicide commence à l’envahir. Il allait

toujours. Il arrive à la clairière d’un carrefour. Là se dresse un vieux chêne.

Au tronc de cet arbre est suspendue une petite chapelle en bois vermoulu que couronnent des aubépines et des fleurs desséchées. Il la reconnaît, cette petite chapelle : elle était déjà là au temps de son enfance... Cela le rend rêveur...; il songe...

En quittant Wahagnies, à douze ans, il avait été accompagné jusque-là par la petite Hélène, douce enfant qui devait mourir peu après... Ils étaient petits, ils étaient sauvages, mais ils s’aimaient. Leurs adieux furent tristes. Avant de se quitter, ils se mirent à genoux devant la vierge de la petite chapelle et ils récitèrent une pure prière qui dut attendrir les petits oiseaux qui passèrent en cet instant. Et mon oncle se rappela cela, et lui, le philosophe, le disciple de Fourier, l’élève de Voltaire et de Rousseau, il se jeta à genoux, implorant cette madone perdue dans la forêt.

Le courage le reprit : il fut à Lille, chez un véritable ami qui vint à son secours.

Je n’insiste pas davantage sur nos misères. Quelque temps après, nous liquidâmes notre situation dans les désastreuses conditions que se rappellent ceux qui ont vu 1848. Rien ne fut vendu au quart de sa valeur. Tout fut perdu, sauf l’honneur.

Et nous nous remîmes tous au travail avec, devant nous, soixante ou quatre-vingt mille francs de dettes qui restèrent. Nous nous en acquittâmes peu à peu.

La brasserie fut notre planche de salut. Un ami l’avait rachetée pour nous la louer d’abord et nous la céder ensuite. Elle nous fut très disputée par la raison qui nous la faisait désirer. Louis continua à l’exploiter.

Émile s’engagea au 66° de ligne et partit pour Toulouse où était ce régiment.

Mon oncle et moi, nous restâmes encore quelque temps dans la maison vide et veuve de son maître.

Tous les meubles avaient été vendus, et les vins fameux si appréciés des amis, et les marmousets que peignait Fremy.

Une petite table en bois blanc portant une grossière cuvette, remplaçait dans ma chambre les meubles absents. Je regardais cette nudité sans tristesse; on sait où allait mon chagrin.

Et lorsque vinrent des heures plus tranquilles, lorsque je sentis tressaillir en moi de nouveaux germes de bonheur, fleurs de ruine écloses tout à coup, joies qu’on se reproche comme des révoltes de l’égoïsme, mais d’autant plus irrésistibles qu’elles sont les agents secrets de l’infaillible loi des équilibres et des réactions; alors, je ne sais quel charme j’éprouvais devant cette humble table de bois blanc qui me semblait symboliser la simplicité champêtre, à songer que désormais j’allais être pauvre.

G’ était comme une sorte d’allégement, le débarras de choses importunes et fausses et aussi comme une fraternité plus grande m’unissant davantage à ces paysans que j’avais toujours aimés et que je me mis à aimer davantage au milieu de cette accalmie succédant à tant d’angoisses et de désastres.

Comme eux, nous nous mîmes à porter la blouse; nous nous mêlâmes plus intimement à leurs réunions et à leurs jeux, et jamais ils ne nous ont manqué de respect par une familiarité grossière.

Ce fut aussi, dans mon cœur d’artiste, un redoublement d’amour pour la nature, les héroïsmes obscurs et ia beauté des humbles, dans cette pure volupté, cette paix féconde que verse en nous l’immensité des plaines avec leurs fonds d’infini et de silence.

Mais si je n’avais jamais plus fortement éprouvé cette paix, cette volupté des champs, je ne comprenais pas encore le parti qu’on en peut tirer au point de vue de l’art.

Je n’avais pas réellement tâté de la nature. Mon idéal se tournait encore exclusivement vers, les musées.

Et chez les grande maîtres j’étais bien plus frappé de la forme extérieure que les circonstances environnantes leur ont imposée que de leurs qualités de fond, celles qui, développées par l’étude approfondie des lois naturelles, composent leur essence éternelle, lis me semblaient beaux, surtout par les choses belles en elles-mêmes dont ils avaient réalisé l’expression et que je croyais mortes aujourd’hui et qu’il fallait rechercher dans l’histoire du passé.

Je me disais : heureux les artistes qui n’avaient qu’à ouvrir les yeux pour voir des merveilles. Je ne me doutais pas que ces merveilles sont toujours là, autour de nous.

Je n’aurais jamais fait l’injure à Phidias de supposer que cette petite glaneuse qui se penchait en ce moment sur l’éteule, pût un seul instant l’intéresser.

Je ne connaissais pas assez Phidias, ou plutôt j’ignorais trop la nature, pour voir que les grandes lois qui ont présidé aux créations du divin sculpteur, se retrouvent, immuables, dans le geste et les simples modelés de cette pauvresse aux haillons flottants.

Je n’avais pas encore fouillé mes souvenirs d’en-

fance, ce monde mystérieux qui, dans l’âge mûr, réveille tant de lumière; je n’avais pas encore découvert (car s’il n’y a rien de neuf sous le ciel, nous devons tout y découvrir de nouveau, sous peine d’être des copistes), je n’avais pas découvert que ce qu’il y a de meilleur, c’est ce que nous avons inconsciemment senti, tout d’abord, lorsque nos yeux se sont ouverts au soleil et que ce qu’il y a de plus beau au monde se trouve partout. Vérité trop simple pour être admise d’abord.

L’absolue naïveté n’a d’admiration que pour ce qui n’est pas elle, et son expression est maniérée ou excessive.

Il faut qu’une époque ait fait son stage des afféteries, des mensonges et des corruptions raffinées pour revenir à la compréhension du simple dans les arts.

Cette ignorance et l’intérêt que je portais aux déshérités me tournèrent d’abord vers des sujets mélodramatiques, pris dans la vie populaire. J’y étais poussé par des souvenirs tout palpitants encore de la Révolution qui continuait à se dérouler sous mes yeux. Je voulus frapper fort par des moyens violents.

J’avais essayé en vain de tirer parti de mon esquisse du jardin du Luxembourg, et dans le tableau que j’en fis l’impression première s’en était allée; mon résultat se trouvait piteux. Puis j’avais voulu faire une Suzanne au bain , d’après des études d’atelier; mais cette petite peinture, que j’ai conservée pour ma punition, est si mauvaise que si un élève de vingt ans m’en apportait une pareille, je lui dirais aussitôt : « Faites-vous maçon ! »

Lorsqu’il m’arrive, maintenant, de me trouver blessé par un jugement que je crois injuste, je me dis, pour me consoler : « N’oublie pas que tu as fait Suzanne au bain et qu’alors tu ne pouvais pas rêver le quart de ce que tu as obtenu ! »

J’étais découragé lorsque, une nuit d’insomnie, j’eus la vision d’une lamentable composition.

J’entrevis une mansarde. Une femme était là, sur un misérable grabat, livide, les joues hâves, les yeux brûlés par les larmes, les hardes en lambeaux. Elle se dressait de profil dans une ombre sinistre, serrant d’un bras décharné, sur sa mamelle flétrie, un enfant effroyable d’agonie ; tandis qu’elle retenait par la blouse, d’une main crispée, aux maigres cartilages, son homme au paroxysme de la fureur.

Arrêté un instant dans son élan, il se retourne vers elle, mais il ne s’attendrit pas; il serre son fusil et il ira à cette barricade que l’on aperçoit par la fenêtre, dont le chambranle est troué par l’éclat étoilé d’une balle, et c’est en vain que le crucifix, pendu à la muraille nue sous un rameau de buis, implore la clémence.

C’est afin d’exécuter ce tableau que, soudain, je partis pour Gand après avoir mis les dernières touches à un petit portrait de ma mère que j’avais essayé d’après un mauvais pastel fait par un peintre ambulant, de passage chez nous vers 1829. Ce pastel, sans valeur aucune, a été perdu depuis. Dieu sait ce que je donnerais pour le retrouver. Si nul qu’il puisse être, il a été fait d’après nature. Peut-être, maintenant, avec plus d’expérience, pourrais-je débrouiller ce qu’a dû voir le dessinateur naïf et associer, à sa barbare observation, le souvenir encore vivant de ce saint fantôme qui mêla pour toujours sa vie à la mienne dans l’effusion des premières caresses.

De Vigne n’habitait plus la rue de laLieve. Il s’était fait construire, dans la belle rue Charles V nouvellement élevée parmi des prairies, une gentille maison, fruit de ses premières économies.

Mes amis furent effrayés de l’horreur de mon sujet et de la grandeur naturelle que je voulais lui donner. Cette tentative en effet n’avait guère de précédent; Courbet ne s’était pas encore révélé.

Et puis étais-je capable de l’exécuter?

Évidemment non !

Quel besoin d’entreprendre un si horrible sujet?

N’importe : je payai d’audace. Pourquoi ménager les sensibleries bourgeoises?

N’étais-je pas du peuple! Ne venions-nous pas de renverser toute tyrannie!

J’attaquai donc ma toile avec rage, n’écoutant personne. En vain De Vigne me faisait observer que j’outrepassais l’expression, que ma couleur à force de vouloir être tragique devenait sale et boueuse ; en vain les artistes gantois disaient-ils entre eux que je peignais comme d'un seul pot ; j’allai jusqu’au bout et signai bravement.

Effet de contraste : tandis que je plongeais mon imagination dans ces noires ténèbres de la misère, la douce enfant de la maison, les yeux farouchement étonnés, se glissait souvent à mes côtés lorsqu’une commission l’appelait à l’atelier près de son père.

Elle passait silencieuse et sérieuse. Plus de bonds sur mes genoux.

Elle avait douze ans. Il se passait en elle des choses étranges, mystérieuses. Elle avait par instants de grands éclats de rire, irrésistibles, dont elle ne pouvait sortir que par un torrent de larmes sans cause.

Elle était la première de sa classe dans toutes les branches et faisait de charmantes petites narrations pleines de drôleries inconscientes. Toujours moyenâge... Son premier mot en rentrant de classe, à midi, était: «j’ai si faim! » Fringale de petit ange qui grandit...

Je m’étais de plus en plus lié avec Delalleau. Nous ' louâmes en commun, au printemps. 1849, un atelier avec deux petites chambres sous le toit, au n° f] de la rue Notre-Dame-des-Champs. J’ai remarqué dernièrement avec regret que cette maison avait été rebâtie.

La modicité du prix (3^0 fr.), le voisinage du Luxembourg avaient arrêté aotre choix.

J’y restai d’abord seul; Delalleau voyageait dans le Pas-de-Calais où il faisait des études aux environs d’Hesdin, son pays.

11 m’écrivait des lettres de plus en- plus exaltées où la politique se trouvait tempérée par l’ivresse où le jetait la vue de nos admirables paysages d’Artois.

Mon tableau que j’avais intitulé Misère et désespoir était aux Tuileries où allait avoir lieu l’exposition.

J’avais appris, avec d’indicibles élans de joie, son admission, par une indiscrétion de L. D., mon gardien du Louvre, en ce moment attaché au service du Salon.

11 me mit au courant de ce qui s’y passait; mon

tableau était placé à l’Orangerie, au mur du côté du quai. J’allais là voir, à l’extérieur, le point juste où il devait être accroché !

Quant à son effet, je ne m’en faisais pas une idée exacte; durant son exécution, il m’était apparu de tant de façons différentes selon le jour ou mon humeur.

J’entrevoyais surtout ma vision première, celle de la nuit. Il devait bien dire ce que j’avais rêvé... D’ailleurs ce bon L. D. m’en promettait merveille.

Cet état d’anxieuse attente dura six semaines, six semaines!

Et lorsque j’affirme que, pendant tout ce temps, je perdis le sommeil, ce n’est pas une façon de parler; je ne dormis pas une seule minute et j’essayai en vain les bains, l’opium et autres moyens conseillés par des amis, élèves de l’École de médecine.

Cet état m’avait détraqué l’estomac. J’en éprouvais des indispositions qui m’effrayèrent un moment, car autour de moi, comme dans les divers quartiers de Paris, le choléra faisait rage. La crainte du fléau n’égayait pas mes insomnies : Si, par malheur, j’en allais être victime avant l’ouverture du Salon !

11 arriva, ce jour! Delalleau était revenu. Nous courûmes à l’Orangerie. Dès l’entrée, j’aperçus de loin de pauvres silhouettes tristes et grises, trop connues quoique à peine reconnues ! En vain Delalleau m’affirma-t-il que c’était plein d’énergie et que la solidité de la couleur et du modelé faisait paraître veules les toiles environnantes; je compris que la dramatique vision de la nuit aurait mieux fait d’aller à un interprète moins inexpérimenté.

Plus tard ce tableau fut roulé et oublié à l’humidité dans un coin de l’atelier. Lorsque je voulus le dérouler il tomba en lambeaux pourris. En somme, cinq ou six journaux en avaient parlé, et je fus à demi content de mon début.

Je ne m’arrêtai pas si tôt dans cette voie manquant de gaieté. J’imaginai, une composition plus terrible encore: La Faim. Ce dernier tableau fut exposé à Paris en i8fo, puis à Gand et à Bruxelles où il obtint un certain succès.

Il existe encore, dans un état pitoyable. C’est le sort commun à ces premiers grands tableaux encombrants, que d’être roulés et perdus dans les coins. Celui-ci n’était plus en très bon état à cause de cet abandon, lorsque je le donnai au musée d’Arras où un très maladroit rentoileur l’a achevé en le recollant de telle manière que la toile a autant de remous qu’une mer agitée.

En réalité, sans la traînée noire que fit le choléra, cette année (1849) eût heureuse, surtout comparée aux misères passées. Je travaillais avec ardeur, et, si incomplètes que fussent mes oeuvres, je produisais. Or, la production, c’est la joie.

Le tableau Misère et Désespoir , encore accroché au mur, celui de La Faim sur le chevalet, n’égayaient certes pas l’atelier un peu sombre par lui-même et où mon étude du Luxembourg et quelques pochades rapportées par Delalleau de son voyage en Artois, mettaient seules leurs notes riantes.

Mais lorsque, aux heures de repos, nous sortions de son jour plombé, le soleil n’en était que plus resplendissant, là-bas, à deux pas, au jardin de Marie de Médicis, où il criblait de lumière les admirables châtaigniers

et allumait les vives flammes des grenadiers en fleurs. Qu’il était beau alors, ce jardin, comme nous y étions gais, ayant laissé nos rêves sombres derrière notre porte bien fermée!

Car Delalleau, le joyeux garçon, faisait aussi des tableaux tristes.

Malgré sa fièvre politique, il nous étonnait par ses rapides progrès. Il préparait un tableau dont, au prochain Salon, Théophile Gautier fera l’éloge : Un convoi de prisonniers hongrois traversant des steppes sous la conduite de soldats autrichiens.

Il y avait là une poignante émotion, une certaine originalité et un vrai sens dramatique. Je ne sais où est ce tableau, son premier et son meilleur.

C’est de cette époque que datent nos préoccupations du plein air appliqué aux figures.

Oui, ce fut dans ce sombre atelier au jour froid et dur, que nous rêvions l’éblouissant rayonnement de la lumière diffuse.

La première idée en appartient à un nouvel ami qui venait de pénétrer dans notre intérieur : Eugène Gluck.

J’avais fait sa connaissance au restaurant, à force de le voir à la même table près de la mienne ; nous avions fini par causer à propos d’un orgue de Barbarie qui exhalait, à la porte, l’air de Gastibelza dans un trémolo tellement lamentable qu’en imagination, je croyais revoir trembler les lèvres de cet extraordinaire Saiîit Barthélemy écorché vif que Ribera avait alors dans notre galerie espagnole, où il y avait de bien étranges toiles que les jeunes gens ne connaissent pas.

Je ne pus m’empêcher de faire cette remarque folle à mon voisin de table qui y reconnut un peintre. Il s’avoua peintre lui-même, et avec cette confiance absolue qui fait l’éloge de la jeunesse, nous fûmes bientôt amis.

Il avait eu à l’Exposition, dans l’Orangerie même, en face de Misère et Désespoir , une petite Bataille romaine , genre Guignet. Nous nous connaissions donc puisque là nous avions, fatalement, regardé nos tableaux.

Il vint souvent chez nous.

Il était fort préoccupé de certaines grandes localités de ton , sans ombre, qu’il avait remarquées dans de vieilles tapisseries, dans certains gothiques et même encore chez P. Véronèse.

Il avait observé également que dans la rue les objets s’éclairent de cette manière large, simple et blonde, et, de plus, combien cet éclairage est favorable au jeu des valeurs qu’aucun accident importun ne vient détruire et combien aussi cette unité donne de style et de charme au caractère des têtes.

Et, le premier, Gluck appela cela le plein air .

Je prenais mes repas chez Comeau, marchand de vin, dans une maison toute seule au milieu de la place Saint-Germain-des-Prés, où elle faisait vis-à-vis à l’église.

Baudry habitait le sixième étage de cette maison exposée à tous les vents.

On avait planté en face une très haute perche qui dominait les toits et qui servait de jalon et de point d’observation pour le percement de la rue Bonaparte, en commencement d’exécution.

On avait fait croire à un naïf nouveau de l’atelier Drolling que cette perche avait été érigée là en l’hon-

neur de Baudry parce qu’il avait eu le second prix de Rome.

J’allais donc tous les jours chez Comeau dépenser les dix-huit ou vingt sous que me coûtait ordinairement mon dîner.

Or, l’été de 1849 fut magnifique, et c’est sous la lumière d’un clair et constant soleil que j’entrevois encore ces files de corbillards qui parcouraient les rues où, à chaque instant, passaient quelques nouvelles victimes du noir fléau.

Certains jours, les corbillards ne suffisaient pas et on se servait, pour le lugubre transport des morts, de voitures de déménagements.

On avait fini par s’y faire et ne plus guère s’en occuper; seulement je ne sais quoi de funèbre enveloppait l’imagination comme d’un crêpe invisible et semblait obscurcir le soleil aux yeux de l’âme. Cela m’arrive dans la mémoire comme un soleil d’éclipse dans lequel je vois reluire et rire de rouges visages de croquemorts, immuablement gais.

Et puis on se sentait dans les rues ainsi que sur un champ de bataille, toujours exposé à quelque coup mortel, comme si on était plus en sûreté entre les murs d’un appartement.

Or, un de ces jours qu’à midi j’arrivais à mon restaurant et que, les yeux distraitement occupés de la perche à Baudry , je me perdais dans mes rêveries, tout à coup, je poussai un cri : « Louis!... » — Et nous sautâmes dans les bras l’un de l’autre.

Louis que je croyais à Courrières, il était là, place Saiiit-Germaiîi-des-Prés !... C’était bien sa rayonnante tête blonde (ceux qui l’ont connu à vingt ans savent qu’il ressemblait à l’Apollon que Rubens à mis dans son Olympe). C’était lui.

Je l’entraînai chez Comeau en lui vantant l’excellence de ses haricots de mouton, et nous nous mîmes à table.

Mon frère trouva ce fameux ragoût trop gras et ne mangea qu’un artichaut à la vinaigrette. En réalité le bonheur de nous revoir lui avait coupé l’appétit.

Quant à moi, j’avalai sans m’en apercevoir ragoût et artichaut, tout en parlant la bouche pleine, et sans cesser un seul instant mes interrogations.

« Le choléra avait été terrible aussi là-bas ; on ne me l’avait pas dit... Maintenant, c’était presque fini..., plus de cas graves... Des suettes, oh ! beaucoup de suettes. Un tel était mort, puis un tel . . . , un tel encore. . . Un autre avait eu si grand’peur qu’il était tout le temps resté au lit sans être malade. Mon oncle avait été navré de tant de misères; ils allaient ensemble tous les jours voir s’il ne manquait rien aux malades..., les encourager... pour refaire le moral..., empêcher la débandade ! Au village c’est que ça marque. . ., tout le monde se connaît...»

Puis, notre curiosité satisfaite, après avoir causé d’Émile, notre cher petit pioupiou, alors en garnison à Romans, qui venait d’être nommé caporal, nous ne nous occupâmes plus que du bonheur de nous trouver ensemble, laissant aller sans but nos idées errantes.

Nous allions au hasard dans les rues, très bavards, toutes nos paroles tombant au gré de leur caprice, nullememt arrêtées par leur étrangeté ni leur niaiserie. Nous appelions cela dire nos petites bêtises; et, en effet, c’étaient des bêtises sans queue ni tête, à la façon des oiseaux qui gazouillent, parce qu’il faut bien donner une forme sensible à leur bonheur et rien de plus; or, comme ce bonheur est du délire,, cette forme serait illogique si elle avait le sens commun...

C’était en menue monnaie le beau désordre de l’Ode, prenant tous les accents, mêlant patois et français, minauderies précieuses et graves solennités imbé- * ciles, héroïques ronflements d’rrr..., onctueuses inflexions pieuses, calembours, prose et vers, lambeaux

de phrases insensées qui, toutes, stupides ou bouffonnes, exprimaient l’allégresse de sentir vivre à côté de soi un être bien aimé, d’éprouver la certitude que l’un n’a rien qui ne soit à l’autre, pas un sentiment qui n’y trouve son écho; de se sentir enfin, de part et d’autre, le cœur allégé par l’échange de tant de tendresse, et n’est-ce pas pour cela que les oiseaux gazouillent.

Où donc était le choléra? Nous l’avions oublié!

Le lendemain nous allâmes à Meudon, Paris ne s’accordant pas avec l’état de notre âme. Ce village nous parut encore trop bruyant.

C’était la fête.

Nous vîmes en arrivant une chose cruelle. Des paysans, la plupart pris de vin, formaient des groupes animés près d’une oie suspendue dans une sorte de panier en osier d’où pendaient son cou et sa tête en bec de clarinette. Un de ces rustres, les yeux bandés, un sabre à la main, décrivant de ses bras des cercles dans l’air et titubant avec toutes sortes de précautions qu’il cherchait à rendre spirituellement comiques, s’avançait vers la victime emplumée.

Lorsqu’il jugea se trouver à l’endroit voulu, il donna un grand coup de sabre dans le vide qui le fit chanceler, et soudain retentirent de gros éclats de rire.

Nous laissons ces gens à leur plaisir et prenons un t chemin qui montait à gauche. Nous allâmes devant nous.

La montée était un peu rude et le soleil nous mordait le cou; mais l’air était si pur et la verdure si tendre?

Nous entrons dans un bois.

Bientôt nous nous sentons pris d’une grande faim. Nous trouvons fort à propos une maison de garde qui, les jours de fête, se transforme en restaurant pour les

promeneurs égarés. Nous avisons un berceau de feuillage avec des bancs et une table vermoulue.

Dieu! qu’il faisait bon s’y asseoir!

Nous apercevions, sur le coteau en face, le joli bois de Meudon. Notre bavardage, un moment interrompu par la fatigue, reprend de plus belle, cette fois accompagné par de vrais oiseaux.

On nous sert, sous la forme d’un veau aux petits pois, le meilleur fricot que jamais de ma vie j’aie mangé.

Et vous, romanèe conii , vaunes et chambertin , or-: gueil de l’ancienne cave paternelle, comme vous étiez moins délicieux que le petit bleu que nous buvons!

Nous en bûmes un doigt de trop.

Après le café et la bonne pipe, nous nous enfonçons dans le bois où ruissellent de magnifiques éclats de soleil fulgurant sur un petit sentier capricieux comme les bonds d’une chèvre. Comme nous nous sentions vivre !

Mais que voyons-nous là-bas? Cette chose brune, rose et bleue? Nous nous en approchons; ô ravissant spectacle!

Sur un tertre, une jeune fille dormait, rustique Antiope. Elle était là étendue, fraîche, sous les furtives caresses du soleil, les yeux clos, la bouche entr’ouverte, la face sous le ciel tamisé par le balancement des sombres branches d’un chêne. C’était comme une immobilité remuante dans l’entrecroisement des reflets. Mille nuances nacrées tremblaient sur ce visage ondoyant, où les effluves de l’azur frémissaient parmi les ardeurs fauves et roses que renvoyaient l’herbe et les feuillages embrasés.

Moins hardis que les satyres du Corrège et du Titien, nous nous tînmes pour l’admirer à une distance respectueuse.

Puis, les yeux pleins de rayons, nous suivîmes, babillant toujours, le chemin qui descend à Meudon

Nous nous assîmes, près de la gare, sur le bord de la route. Le soir approchait.

Le soleil déjà rouge filtrait en éventail ses flèches ardentes entre les branches des acacias. Chargé d’arome, le souffle apaisé de la nature endormie nous arrivait à travers les rameaux en fleurs.

Des brumes violettes montèrent bientôt dans l’air irisé et le crépuscule nous enveloppait de sa sereine volupté, lorsque soudain retentit le strident sifflet de la locomotive et qu’une traîne de fumée bleue nous avertit qu’il était temps de nous lever.

L’exposition de i8fi eut lieu au Palais-Royal où une baraque avait été construite dans la cour.

Mon tableau de La Faim fut placé dans le Salon Carré, à une hauteur où il ne pouvait guère attirer l’attention.

Courbet, qu’on avait peu remarqué au précédent Salon, fit, cette fois, grand bruit avec son Enterrement à Ornans.

La singulière puissance qui se dégage de cette toile mi-tragique, mi-grotesque, souleva les plus vives discussions. Le scandale fut énorme : les rouges trognes des bedeaux surtout soulevèrent la réprobation presque générale; mais on ne put s’empêcher de reconnaître qu’un peintre venait de se révéler, qui, à côté de son dédain pour tout respect humain, témoignait d’une rare force expressive. Je ne sais quelle horreur funèbre et schakespearienne semble s’exhaler de cette toile.

A cette même exposition apparut le Semeur , de Millet, sa première tentative dans le genre rustique. Cette toile, placée trop haut, ne fut guère remarquée du public; mais les vrais amateurs d’art en furent frappés. Il y a là une ampleur de geste et une largeur de conception qui faisaient ressortirpoureux cetableau de son entourage. Cependant, quand je dis genre rustique à son propos, je ne veux pas dire que ce soit là une page de la nature; c’est plutôt une sorte d’allégorie du travail de la Terre, Millet a vu ce paysan à travers son rêve épique encore fait de souvenirs classiques : Ce Semeur a lui-même conscience de la majesté de sa tournure; il est déclamatoire.

L’effet du tableau est noir. Millet n’a pas encore rencontré le charme troublant, même dans la laideur, qu’il devra aux méditations de ses promenades, à travers les sillons, aux heures silencieuses.

Après le Salon, je partis de nouveau pour Gand afin d’y exécuter un tableau destiné à l’église de Courrières : un Baptême du Christ.

J’avais hâte de me retrouver au milieu de cette bonne vie flamande qui me laissait de si attendrissants souvenirs.

Je trouvai F. De Vigne peignant un Mariage au moyenâge et de Winne, lancé comme nous dans les sujets peu divertissants, travaillant à un Moine consolant une mourante.

J’exhibais mon tableau La Fai?n à une petite exposi- , tion et je dois dire qu’il fit sensation jusqu’à arracher

des. larmes à plusieurs jolies femmes, ce qui me toucha.

J’étais heureux de vivre de nouveau au milieu de mes braves amis, et j’attaquai mon tableau avec confiance. Si je croyais en sortir facilement, je fus bien trompé. Je cherchai en vain l’harmonie rêvée et cette tête de Christ, impossible à fixer et pqurtant si belle dans mon imagination ! Je la recommençai vingt fois. Je me décourageai.

Était-ce à cause de cette impuissance humiliante ou pour autre chose? Un malaise moral commença à m’envahir.

J’eus de mornes spleens qui me faisaient errer solitaire. Je cherchai pour ces promenades les rues désertes des faubourgs. Je crois que le temps contribuait à ma tristesse, car j’ai le souvenir d’un éternel soleil de plomb, avec du grand vent qui ne cessait de chasser, çà et là, des tourbillons de poussière insupportables aux yeux. J’ai pourtant revu de ces temps agaçants sans éprouver le même amer désenchantement.

Vers onze heures, avant le dîner, je quittai l’atelier, je descendais au Salon où ma petite préférée répétait, sur le piano, ses morceaux du Conservatoire, avec de brusques mouvements de tête aux endroits difficiles, les coudes un peu pointus, les omoplates un peu saillantes.

Elle avait quatorze ans et portait encore des jupes courtes; âge d’une gaucherie charmante où la taille s’allonge, exagérant les maigreurs de l’enfance.

Ses yeux sombres, d’une candeur sérieuse, avec je ne sais quoi d’impénétrable, ne jetaient plus ces éclairs de tendre gaîté qui avaient tant réjoui mon cœur aux heures déjà lointaines où elle me faisait un collier de ses petits bras lorsqu’elle dansait sur mes genoux.

Je m’occupai toujours de ses devoirs de classe et je l’obsédais de mes conseils. Mon assiduité l’effarouchait; elle y avait répondu par des marques d’impatience que j’avais mal interprétées, croyant y voir de l’aversion. J’avais alors grondé la petite ingrate. Elle avait fondu en larmes; mais son attitude n’avait pas changé.

Mais après tout, quel droit avais-je sur elle?

Pourquoi étais-je chagrin lorsque je la voyais plus familière avec de Winne qu’elle appelait Winne tout court, tandis qu’elle me disait Monsieur Jules. C’était bien son droit de le préférer à moi. Et puis sur quoi jugeais-je qu’elle me haïssait ?

Lors d’un voyage que nous venions de faire avec sa mère, à Anvers, ne s’était-elle pas montrée toute joyeuse et enjouée avec moi ?

N’étais-je pas aussi bien désagréable à la sermonner tout le temps ?

Et de mes promenades du dimanche je lui rapportai parfois des fleurs ou de menus objets qu’elle recevait gentiment.

Un jour, j’allai l’écouter au concours du Conservatoire : elle joua bien, et dans l’empressement de la féliciter, j’allai l’attendre sur le palier de l’escalier.

Elle ne tarda pas à descendre, accompagnée de ses petites amies. Je m’avançai vers elle; mais, me voyant tout à coup, elle détourna la tête et poursuivit sans me répondre, toute pâle et interdite.

— Décidément, me dis-je, cette petite n’a pas de cœur !

Quelques jours après, cependant, je la vis revenir de sa pension après la distribution des prix. Elle portait sept ou huit couronnes et autant de beaux livres dorés; et, loin d’être joyeuse, elle pleurait amèrement. Elle venait de dire adieu à ses maîtresses qu’elle quittait définitivement. Elle avait donc du cœur pour les autres 1 Et lorsque je quittai Gand, j’emportai un calque

pris secrètement d’un portrait que j’avais fait de son gentil profil.

Mon tableau n’avait guère marché pendant ce tempslà : cette diabolique tête de Christ que je recommençais sans cesse! Delalleau, que je négligeais, m’accablait de reproches dans des lettres de huit pages, où il vantait sa propre vaillance et où je trouvais, à mon adresse, des phrases comme celle-ci : « Hier je suis allé à Versailles et j’ai pensé à toi en regardant les tortues de plomb qui ne servent qu’à laisser couler l’eau. »

Enfin, je partis, abandonnant pour l’année prochaine mon Baptême du Christ inachevé, et mon obstiné rêve plein de mystérieuses incertitudes

Nous sommes en 18p. De Winne est venu me retrouver à Paris, au moyen d’une petite pension que lui ont faite la ville et le gouvernement.

Nous habitons ensemble une seule pièce assez vaste ayant servi de magasin de librairie, au boulevard de Montparnasse, 8^. Nous la divisons en deux parties avec une grande draperie de lustrine, ce qui nous fait un atelier et une chambre à coucher. Deux petits lits de fer de onze francs, quelques tabourets et chevalets composent tout notre mobilier. Gluck partage l’atelier avec nous. Nos fenêtres s’ouvrent sur un jardinet planté d’arbres où (cela donnera une idée de sa solitude) un jour nous attrapâmes une couleuvre.

Le tout nous coûtait deux cents francs de loyer par an. Nous faisions notre ménage nous-mêmes, assez

vaguement comme on le pense. C’était à la fois pauvre et gai : Maison Louis XVI avec fronton, un seul étage, verdure dans la cour, verdure sur la rue.

Nous ne tardons pas à trouver de bons camarades dans le voisinage : Brion, la famille Auguste Fauvel, Tabar, Traviès, Dock, Bartholdi, Schutzemberger et plus tard Nazon, Gérôme et Toulmouche. Nous travaillons ferme et nos quatre murs se couvrent bientôt de verdoyantes études. Fi des sujets lugubres!

Car nous piochions le plein air.

La gare Montparnasse est à notre porte. Nous partions le matin pour Clamart, Meudon, Chaville, emportant nos panneaux, notre boîte et notre parasol, ivres de joie et de vaillance, comme si nous allions à la conquête du monde. On eût été bien venu à nous parler de l’atelier et de l’École. Nous regardions, de notre impériale, filer les maisons de Paris et ses monuments, et ce n’était pas sans raillerie que je comparais le petit dôme lisse de l’Observatoire au crâne chauve d’un membre de l’Institut. Chaque jour la nature nous révélait de nouveaux secrets et c’étaient de nouvelles allégresses pour nos yeux ardents à fouiller ses mystères.

Que d’harmonies depuis longtemps ressenties à travers le rêve de la contemplation et que l’étude éclairait, tout à coup, d’une vive lumière.

C’étaient des talus de bruyères vertes et roses avec des éboulements de terrain rouge qu’incendiaient les reflets du soleil frappant plus bas, tandis que, par l’éblouissement des trouées célestes, des averses d’azur pleuvaient dans l’obscure solitude des sousbois, sur le sol fourré de feuilles mortes et tigré comme les fauves; c’étaient aussi d’interminables murs blancs qui couraient avec mille caprices d’ombre et de lumière, en zigzag, le long de la forêt, au milieu dès' verdures appétissantes, la base perdue dans les

grasses orties; ou bien encore, sous les noires ramures des chênes, de radieuses prairies constellées de fleurs jaunes et bleues où parfois un âne paissait insouciamment, tandis que sa charrette au repos dressait ses timons sur le chemin; enfin, tout là-bas, par le lointain bleu, comme un océan de vaisseaux endormis, c’étaient les vastes zones criblées de mille points clairs de la grande ville.

Adorable banlieue de Paris, nous jurions que rien ne te valait! Ah! si mon pauvre Courrières avait pu m’offrir le quart de tes merveilles!

C’était encore la banlieue mais avec un mélange de rusticité que nous trouvâmes à Saint-Nom LaBretèche où nous séjournâmes quelque temps et où je conçus mon premier Retour des Moissonneurs . Delalleau vint nous y rejoindre. Ce furent les derniers moments que nous vécûmes ensemble. Nos caractères de plus en plus opposés nous rendirent la vie commune difficile. Je le revis de loin en loin, aux expositions où il prit part plusieurs fois sans retrouver le demi-succès de ses Hongrois. Il avait l’air désarçonné qu’ont les hommes aux ambitions déçues. Il avait été si certain d’arrive'r! Il ne se fit jamais à l’étonnement douloureux de se sentir resté en chemin. C’est ce que me disait encore dernièrement un de nos camarades aujourd’hui célèbre, E. Vaudremer.

Delalleau fit un mariage absurde et se retira dans un petit village de l’Artois nommé Lumbres. Il y mourut obscur vers 1 86y , à trente-neuf ans environ, à la suite d’une longue et douloureuse maladie contractée, peut-être, sous l’influence de chagrins cachés.

Pauvre ami! Il dort là dans un petit cimetière à l’ombre d’un frêne pleureur et si oublié, que la rouille des lichens, en rongeant la pierre, a effacé son nom. C’est là qu’ont abouti tant de rêves de gloire!

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