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Il me fut malheureusement impossible d’exécuter mon tableau, le Retour des Moissonneurs , à la campagne d’après de vrais paysans. Je n’avais d’atelier qu’à Paris. Je dus donc me contenter des modèles de profession.
Je n’aurais pu d’ailleurs séjourner plus longtemps à l’auberge du père La Joie à La Bretèche, car le régime exclusif de la viande de porc, à tous les repas et sous toutes les formes, auquel nous avions été réduits pendant six semaines, avait allumé un véritable incendie dans mes voies digestives. Je fus longtemps malade d’une inflammation chronique qu’augmentait encore la fatigue d’un travail au-dessus de mes forces et le manque absolu de soins hygiéniques. La première moitié de l’hiver fut excessivement pluvieuse et je me souviens que je me rendais a notre gargotte de la barrière du Maine, chaussé de souliers qui puisaient l’eau.
Malgré tout cela, je m’acharnais à mon tableau qui amenait à chaque instant des espérances exagérées ou d’amers découragements.
Exténué, je dus l’interrompre pour aller un peu me refaire à Courrières. Je revins un mois avant l’envoi au Salon, un peu réconforté. Je repris ma tâche avec une rage nouvelle qu’accompagna la même alternative de contentement et de dégoûts. Les artistes savent combien cet état est énervant.
Le tableau est fini. Les camarades viennent le voir. Naturellement on le trouve superbe. Tabar, lui-même, le plus fort de mes amis, m’en fait un vif éloge. « Je ' vois ton tableau au coin du Salon d’honneur, » me
disait de Winne convaincu que j’avais fait un chefd’œuvre. Par certains jours ses lueurs chaudes de couchant me semblaient aussi de la vraie lumière. Allons! espérons !
Nous courons au Salon.
Oui, je puis espérer une bonne place. D’ailleurs, ce brave Merlé, chef d’orchestre à l’Opéra-Comique, Gantois, compatriote de de Winne, nous avait amené un de ses amis, inspecteur des beaux-arts, chargé du placement, qui nous avait comblé d’éloges.
L’exposition avait lieu faubourg Poissonnière.
Nous arrivons. Je cherche mon tableau. Impossible de le trouver. J’aperçois mon inspecteur des beauxarts en train de se disputer violemment avec Philippe Rousseau. Ce n’est pas le moment de lui parler.
Des artistes courent çà et là, anxieux comme moi.
Des groupes animés se forment devant Les Demoiselles de village et La Baigneuse de Courbet (« Oh ! la baigneuse ! quelle croupe ! »), devant Ma sœur qui ri y est pas d’Hamon, La Malaria d’Hébert, Les Schletteurs de mon ami Brion (« Bravo ! Brion ! »), Les Paysans de J. -F. Millet (« Oh! bien étrange, ce Millet! »).
Mais, où sont donc mes Moissonneurs > De Winne a trouvé son tableau : Ruth et No'émi (« Pas mal, un peu pâle. »).
Ph. Rousseau a lâché mon inspecteur. J’aborde ce dernier. Il n’est pas de bonne humeur:
— Ma foi, dit-il, j’ai fait ce que j’ai pu; mais, vous savez, il y a tant de protégés !
Et il me montre mes pauvres Moissonneurs suspendus sous le plafond. Impossible de reconnaître ce triste groupe de paysans que je rêvais si gais, en réalité si tristes là-haut, avec leurs rougeurs de soleil couchant qui me semblèrent des rougeurs de honte.
Je crois que je ne fus guère plus poli que Ph. Rous-
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seau, car mon inspecteur se débarrassa de moi d’une façon assez brutale.
— C’est bien ! dis-je, je sais à qui m’adresser!
Et j’allai aux Champs-Elysées frapper à la porte de M. le comte de Morny, à qui mon député m’avait recommandé.
— Monsieur de Morny} demandai-je au concierge.
— Avez-vous une lettre d’audience ?
— Non!
— Eh bien, Monsieur le comte ne reçoit pas!
J’étais horriblement navré. Si quelqu’un, tout à coup, avait pu me démontrer que mon tableau était mauvais, j’aurais été aussitôt calmé. Mais j’avais vu tant de croûtes s’étaler à la cymaise! Oh! l’injustice! Alors de mauvaises pensées m’envahirent l’âme. En retournant chez moi, j’entrai chez un homme que je voyais quelquefois, mais pour qui je ne me sentais pas grande sympathie. C’était un flatteur. Je lui contai ma déconvenue.
— Ah! vous ne connaissez pas les Belges, me dit-il en ricanant. Merlé et de Winne vous ont joué ce tour, mon cher! Je les connais, moi, ces Belges!
Et comme il était Flamand lui-même et parlait très mal le français, il ajouta :
— Je sens là-dessous un patte de cochon !
J’aurais dû remettre à sa place cet odieux personnage. Mais non ! j’avais l’enfer dans le cœur, et je me mis à soupçonner mon brave, mon généreux de Winne que je regardais jusqu’alors comme un frère! J’étais de retour chez moi, en proie à une venimeuse agitation, lorsque ce bon ami rentra.
— Qu’es-tu donc devenu depuis ce matin? me dit-il.
Je ne répondis pas.
— Mais qu’as-tu donc ? ajouta-t-il avec des yeux ' inquiets.
— Pardon, Liévin! lui dis-je, je t’accusais!
Et je sautai dans ses bras en lui demandant pardon avec des larmes.
Il y avait à ce Salon de 185"} un admirable tableau de Daubigny, une berge d’étang fraîche et claire.
11 y avait aussi un petit paysage de Français d’une adorable poésie : une prairie italienne avec un fossé tout droit et une vache noire. Je rêvai longtemps devant ce bijou. L’heure du jour y était si bien exprimée que, comme c’était celle de mon déjeuner, j’éprouvai (ceci est à la lettre) une sensation de faim en rafraîchissant mes yeux de cette belle eau dormante, ensoleillée entre les joncs.
Millet apparaissait pour la première fois avec de vrais paysans, observés sur nature et non pris à l’imagination comme le trop solennel Semeur .
Il exposait des paysans aux champs à qui Von apporte à manger . Je n’ai plus revu ce tableau qui n’a pas fait partie de l’exposition générale des œuvres de ce peintre.
Il étonna. Il me fit une singulière impression.
Cette peinture pour ainsi dire cuite au soleil, austère et terreuse, rendait mystérieusement la stupéfiante chaleur qui brûle les sillons sous la canicule: embrasement terne où soufflent, étouffent et suent des êtres calleux aux nodosités saillantes, aux lèvres lippues, aux yeux en vagues trous, aux silhouettes simplifiées comme dans l’art égyptien, aux vêtements en fourreaux avec, très marquée, la boursouflure dilatée des
coudes et des genoux; des êtres d’une solennité aveugle et farouche.
Ses ennemis y voyaient la glorification de la stupidité. Toile singulière, en effet, à sa première apparition. Le ton fauve du froment semblait se répandre dans l’air roux, de plus en plus épais vers le lointain, enveloppant tout de ses ondes monochromes sous la lividité du ciel plombé.
Était-ce sublime? était-ce affreux? Le public s’effarait, attendant comme toujours le mot d’ordre des critiques autorisés. Certes, il n’était guère charmé, mais il ne se livrait pas à cette hilarité dont il ne s’est pas privé devant des scandales plus récents; il subissait une puissance; il se sentait en présence d’une création profonde, d’un rêve étrange au caractère presque préhistorique.
Ce sens d’implacable rusticité n’est nullement celui de nos paysans du Nord, mais on le trouve parfois dans ceux de la Beauce.
Millet a donné depuis beaucoup d’œuvres d’un art supérieur, où il atteint le caractère et le sentiment même par la laideur; tout le monde les connaît. Il y a peu à peu ajouté un élément qui lui manquait d’abord, la profondeur de l’atmosphère.
Il peut avec un champ rugueux où repose une charrue, où se hérissent quelques grêles chardons, avec deux ou trois tons et une facture maladroite et laineuse, il peut remuer le fin fond de l’âme et chanter l’infini.
Génie solitaire et parfois sublime, il a fait d’un parc à moutons, sous les regards de la lune qui commence à monter, mystérieuse comme le problème éternel qu’elle soulève, une petite toile vivante et pure comme Phidias, illimitée comme Rembrandt; mais halte là, imitateurs !
Parce que Millet a créé des chefs-d’œuvre, même
en interprétant l’homme déprimé par la misère jusqu’à l’affaissement de son être, vous n’avez pas le droit de nier la grande, la divine beauté!
Les êtres disgraciés de Millet touchent profondément parce qu’il les a profondément aimés et qu’il les a exaltés jusqu’aux régions supérieures où vibre son inspiration de grand artiste; ils en gardent l’autorité.
Mais la laideur vulgaire n’a rien de commun avec eux. La Beauté restera toujours le but le plus élevé de l’art.
L’admiration ne doit pas être du fétichisme et ceux qui comprennent le mieux le génie de Millet se gardent bien d’en prêcher l’imitation.
D’abord est-ce bien toujonrs la laideur qu’a peinte Millet? Est-il si laid, même cet homme à la houe qui éveille la sympathie par je ne sais quoi de mystérieux et de vénérable.
Beaucoup de ses dessins prouvent que son idéal âpre et austère ne dédaignait pas l’expression attendrie d’un art plus serein.
J’eus l’occasion de traiter cette question avec un artiste à côté de qui le hasard m’avait placé à la grande distribution des récompenses de l’Exposition universelle de 1867.
Nous parlâmes de l’intolérance de certains critiques d’art à courte vue qui ne veulent pas que chaque artiste se livre à l’entraînement de $a propre originalité ou qui, jugeant tout en partant d’un seul mode de comparaison, voudraient tout ramener à leur type de préférence, comme si le champ de la Nature tfi’était pas infini comme l’Art son interprète. Pourquoi, me disait cet artiste, n’aurait-on pas le droit de choisir, l’un les rudes pommes de terre et l’autre les liserons qui s’enroulent aux blés. Il y ajoutait d’autres développements mieux que je ne pourrais le faire.
Cet artiste, c’était J. -F. Millet.
Je quittai Paris très énervé par les soucis de mon tableau et mon mauvais état de santé qui persistait encore.
J’avais soif de calme et de recueillement.
Mon bon oncle, qui soutenait l’existence de la famille avec l’aide de mon frère Louis, avait fait bâtir, à ma demande, un petit atelier dans le jardin de la brasserie.
Je revins donc habiter Courrières avec l’intention d’y travailler.
Je commençai un tableau.
Une étude faite à Gand d’après les ruines de l’Abbaye de Saint-Bavon me servit de motif de fond pour Un campement de Bohémiens que je composai. Un reste de romantisme m’occupait encore.
Je travaillais à ce tableau avec assez peu de suite, distrait par ce qui m’entourait, sollicité par la beauté de la nature champêtre qui commençait à rechanter dans mon cœur les mille souvenirs de mon enfance.
Toutes les premières sensations de cette aube de la vie se réveillèrent avec un délicieux enivrement dans le repos de mes sens rafraîchis par le grand air pur et sain.
Je revécus ces frais réveils aux chants des oiseaux, quand l’aurore allume la chambre d’un feu rose qui tremble de plus en plus pâlissant dans les reflets d’un ciel d’opale, tandis que les mugissements des étables, les grincements des portails des granges et le cri des
coqs enroués dans la buée matinale annoncent à l’entour le recommencement de la vie rustique; je m’étendis de nouveau, pris d’une douce torpeur, sur l’herbe à la fraîcheur de l’ombre où reluit l’azur, lorsque le grand silence de la méridienne semble plus muet encore au bruissement des insectes invisibles qui passent soudain dans la chaleur de midi.
Enivré de senteurs et d’harmonies naturelles, je me recueillais, dans la paresse des vagues flâneries.
Fi de l’atelier avec sa blafarde gerbe de jour qui tombe du zénith, terne et plombée, à travers l’éblouissement de la fenêtre, sur ces petits bohémiens bleuis, dans leur ruine obscure autour de la sorcière faisant cuire leur soupe dans la marmite aux incantations. Je n’ai plus même le courage de les regarder.
Je les avais pourtant ébauchés avec assez d’entrain, d’après des maquettes en terre glaise que j’avais revêtues de chiffons mystérieusement, sans les montrer à personne, pas même à mes frères qui étaient venus parfois coller leurs yeux au trou de la serrure pour en saisir quelques parties. Or, le jour où je leur avais ouvert la porte, jugeant le tableau assez à l’effet, j’avais été désappointé de constater leur peu d’impression.
Depuis ils languissaient sur leur chevalet déserté, ces pauvres Bohémiens.
Mais le moment le plus charmant de la journée, c’était, le soir après souper, de fumer notre pipe, assis sur des chaises à demi renversées, le dos au mur de la maison, et de laisser nos regards errer dans la rue où les vapeurs de la nuit commençaient à monter dans les vibrations de l’air encore chaud du jour.
Tout nageait dans une transparence blonde où surgissaient peu à peu les figures halées qui revenaient lentement des champs, le pas lourd, ou bien hissées sur les dômes de froment ou les tas d’herbes des chars balancés.
L’ensemble sombre que formaient les gens et les choses, où glissaient encore quelques lueurs d’or, se détachait avec une prestigieuse puissance du ciel safrané et des flammes mourantes irradiant derrière la vigueur des chaumes.
De grandes filles brunes passaient, gardant encore, dans leurs cheveux emmêlés, des ardeurs du jour attardées en auréoles et cernant d’un fil clair leurs silhouettes diffuses. Elles semblaient plus belles et plus graves dans le sombre mystère du crépuscule, avec leurs faucilles où de froids éclats de ciel luisaient comme des lueurs de lune.
Un souffle pacifique soulevait par instants leurs hardes usées.
Et je sentais mon cœur se fondre dans les voluptueux transports du rêve attendri.
Volupté! volupté des yeux, volupté de l’âme! apaisement de l’être dans l’effusion de l’amour universel ! Je respirais tous les effluves de vie qu’exhale la nature : effervescence des plantes humectées d’aurore, frissons de l’aube courant sur les blés, ivresse des alouettes chantant l’azur; incendie des pavots, regards ingénus des bluets; mystère amoureux des lointains perdus dans le ciel, troublantes senteurs, émanations capiteuses, épanouissement de la libre et pure lumière, splendeur des rayons filtrés à travers les arbres et criblant d’or la transparence fauve des eaux endormies ! Et ce fond de grand silence où éclatent des voix sonores, où frémit le froufrou des murmures! Volupté! volupté des choses, volupté de l’être! O charme divin! O Dieu de bonté que pressent le cœur à travers tant d’ineffables bienfaits !
Souvent je me levais très tôt, alors que la campagne encore voilée et engourdie attend le premier rayon.
les rues dormaient. Parfois, pourtant, une maison
se réveillait; une jeune femme, les yeux gros de sommeil, ouvrait sa fenêtre, les cheveux en désordre, le torse à peine vêtu de la chemise, et c’étaient des surprises charmantes de la vie cachée. Plus loin un enfant vagissait, une vieille maugréait...
Et j’allais loin dans les champs dont tous les fumiers fumaient près des verdures argentées; je me mouillais aux blés qui se penchaient sur les voyettes; dans de légers tourbillons de brumes, les saules pleuraient et au-dessus de leur tête grise déjà vibrait l’azur. Puis je rentraisau villagemaintenant tout clair et bien réveillé, d’où montaient par endroits, avec des panaches de fumée bleue, les chansons fraîches et traînantes des jeunes brodeuses.
Je retournais aux champs, cherchant les glaneuses; leur troupe remuait là-bas, sur l’horizon, dominée par le garde champêtre.
Je les voyais arriver, tantôt en courant par bandes joyeuses, agitant leurs glanes d’or, tantôt se courbant sur l’éteule en groupes pressés.
Quand j’étais au milieu d’elles, elles s’arrêtaient à me regarder, un peu confuses et moqueuses, dans la désinvolture de leur accoutrement de hasard et sommaire. >
Oh ! je ne regrettais plus ni Clamart, ni Meudon, et j’aimais cette simple beauté de mon pays s’ofhant à moi, sans artifice, comme Ruth s’offrit à Booz. Oui, je m’unis à toi, plaine, où s’ouvrirent mes premiers sourires, et tu versas dans mon âme la tendresse de tes œillettes, la majesté de tes blés et le mystère de ton marais aux eaux immobiles sous les frênes tout bruissants de cantharides. O terre de mon enfance, je te donnai mon cœur, je te vouai ma vie!...
Je fis un jour poser une petite glaneuse sur une crête fleurie, prèsd’unchamp deblé. Elle inclinait sa face dans l’ombre, le bonnet et l’épaule au soleil Je la peignis avec une secrète joie.
Je ne saurais dire comme j’étais ravi de l’harmonie de ce brun profil, vigoureux sur la paille fauve où couraient des liserons lilas; de ces reflets chauds du terrain, de ceux violâtres du ciel bleu; de ces fleurettes et de ces brindilles; tout cela m’enchantait.
J’avais envoyé mes Bohémiens à l’Exposition de Bruxelles, lorsque mon frère Louis, remettant au jour cette petite glaneuse oubliée dans un coin, me dit: « Pourquoi ne l’envoies-tu pas aussi à l’exposition! » — « Ça? répondis-je, est-ce la peine? » D’ailleurs je n’avais pas de cadre.
Mon frère tint bon et finit par découvrir au grenier un vieux cadre sali qui avait servi à un mauvais portrait. Il était juste de mesure. C’était à la fin du délai des envois. Je l’expédiai de suite.
Quel ne fut pas mon étonnement lorsque, quelques jours après, arrivant à Bruxelles, je trouvai mes Bohémiens mal placés et ma Petite Glaneuse à la cymaise, dans un beau milieu de panneau, où elle attirait tous les suffrages.
224 LA vie d’un artiste