L XX V
Cependant je n’étais pas parfaitement heureux; mon cœur souffrait silencieusement. Une pensée secrète emportait souvent ma rêverie vers Gand où m?attachaient des tourments inavoués.
J’avais juré de ne plus regarder le calque du délicat profil et pourtant que de fois j’allai le reprendre d’une main émue au fond de mon tiroir !
Et voici que, le 22 août i8f 3, elle arriva avec son père.
C’était une demoiselle. Je fus étonné du changement qui s’était fait sur son visage. Elle n’était plus sévère. Elle était si heureuse de nous venir!...
Elle s’exprimait naïvement: « Plus j’approchais, plus mon cœur battait ! »
Quelle tendresse dans son regard ingénu 1
Le lendemain, comme j’étais seul, elle vint à moi et me dit ces simples mots : « J’ai dû parfois vous faire de la peine, j’en ai bien du regret; me le pardonnezvous? » Je l’embrassai.
Deux jours après nous étions fiancés.
La chose s’était faite simplement. Je peignais son portrait dans le petit atelier et, arrivé aux yeux, je m’arrêtai oppressé et lui dis : « Vous m’avez compris?» Elle fit un signe affirmatif. — «Voulez-vous être ma femme? » Le même signe m’avait répondu affirmativement.
Le succès de ma Petite Glaneuse m’avait mis en train. Je rêvai une composition exprimant une scène plus complète de ces pauvres femmes, fillettes et gamins qui s’abattent sur les éteules comme des essaims de moineaux.
Par la plaine embrasée de soleil, j’admirais leurs mouvantes silhouettes faites de groupes plus ou moins prosternés vers le champ, au hasard des épis qu’ils recherchent. Rien de plus biblique que ce troupeau humain. Les rayons, s’accrochant aux haillons flottants, mordent les nuques, allument les glanes, dessinent d’un trait lumineux de sombres profils, tracent sur la clarté fauve du sol de fuyantes ombres où les reflets bleus du zénith semblent frémir.
Devant tant d’ampleur et de simplicité je croyais revivre au temps des patriarches. Et, en vérité, n’estce pas toujours aussi grand, aussi beau !
J’en sortais comme d’un bain de lumière dont le resplendissement me poursuivait encore, la nuit, en éblouissantes visions.
Mais plus je trouvais cela sublime, plus j’avais le sentiment de ma faiblesse et de l’insuffisance de mes moyens d’expression.
N’allais-je pas ressembler a ces folles sauterelles ivres aussi de soleil et dont la démence vaine n’est qu’un héroïsme d’impuissance! Pauvres cervelles qui gardent aussi, la nuit, le tressaillement des lumineuses visions.
J’abordai donc plein de feu mais aussi sans illusion mon premier tableau des Glaneuses.
Croyais-je faire une chose nouvelle? Nullement. Je pensai même que ce sujet, aussi vieux que le poème de Ruth, avait dû maintes fois occuper les artistes.
Aussi fus-je bien étonné lorsqu’on me dit, plus tard, que j’avais été le premier à traiter ce sujet commencé en 18^4. Les Glaneuses de Millet datent de 18^7.
Je peignis aussi alors un groupe de trois jeunes filles et une scène de buveurs (le Lendemain de la Saint- Sébastien), empruntée aux mœurs des -compagnies d’Archers.
J’emportai ces trois tableaux à Paris et les présentai à la baraque construite avenue Montaigne, où eut lieu l’Exposition universelle de i8f^.
J’avoue que je tremblais devant cette ambitieuse tentative.
Je me vois encore là, nerveux, inquiet, dans le vestibule où les toiles étaient inscrites.
J’attendais mon tour, regardant du coin de l’œil mes pauvres tableaux appuyés au mur dans un affreux jour et devant lesquels défilaient de si resplendissantes peintures entre les mains des commissionnaires.
Qu’il me paraissait maigre, ce troupeau de filles dont le garde fumant sa pipe était le triste berger !
Un monsieur pourtant s’en approche; un monsieur décoré!... 11 se penche vers elles, s’en éloigne, s’en rapproche... Il s’y intéresse donc?
Il voit à mon air confus que je dois être le peintre de cette chose, vient à moi et me dit : « C’est de vous, jeune homme? » Je fis un signe affirmatif.
Il me tendit la main et reprit : « Ça, c’est très bien ! »
Et je regardais avec reconnaissance cet inconnu dont l’expression franche me toucha au cœur.
« Et vous croyez, monsieur, que... je... serai...
reçu? » — « Comment, reçu! mais vous aurez du succès, beaucoup de- succès! »
Et plus rassuré j’ajoutai : « Puis-je savoir, monsieur, à qui j’ai l’honneur de...?
— « Alfred Arago. »
C’était le fils du grand Arago ! Lorsque je le quittai il me disait déjà : « mon ami, » et six mois après nous devions nous tutoyer.
Mon oncle, à qui, de retour à Courrières, je racontai cet entretien, entra en grande joie et fierté, car il avait une chaude vénération pour le nom illustré par la science, les lettres et le plus pur patriotisme des frères Arago.
Mais, au bout de quelques jours, n’entendant plus parler de rien, je fus repris de mes appréhensions, tant il me semblait difficile d’arriver à ce grand concours.
Enfin je reçus une lettre du brave gardien du Louvre que l’on connaît et qui était de nouveau attaché à l’exposition.
Elle contenait ces simples mots (ô vanité de l’orthographe!) qui rayonnèrent à mes yeux plus qu’une strophe Parnassienne : « Vos tableaux ont été reçus avec grand succès; c’est surtout celui des Glaneuses qu'il a éblouit le Jury. »
J’obtins à l’Exposition universelle le succès promis; mes tableaux furent médaillés et vendus.
Mon petit atelier de la brasserie n’était que provisoire, mon oncle le fit abattre et m’en fit construire un autre de proportions sérieuses, car, plein de confiance,
j’avais conçu un projet plus important que les Glaneuses, La Bénédiction des blés.
J’exécutai ce tableau en même temps qu’un Départ pour les champs.
A cette époque l’exposition avait lieu tous les deux ans.
Lorsque j’eus apporté ces tableaux à l’atelier du boulevard Montparnasse où Gluck travaillait encore, de nombreux visiteurs affluèrent chez nous:
Je vis venir des artistes célèbres : Gérôme, Corot, Belly et autres. Un matin, frappa à ma porte un homme de grande taille, ayant un peu l’aspect rustique. « Je suis Troyon, me dit-il, on m’a parlé de votre tableau et je désirerais le voir. »
On comprend mon empressement à lui avancer le tabouret où il s’assit.
11 regarda longtemps, très longtemps la toile sans ouvrir la bouche. Ce silence m’inquiétait et je me hasardais à lui demander un conseil, lorsqu’il se leva brusquement et me serra la main en me manifestant toute sa satisfaction.
Et comme j’insistais pour qu’il me fît quelque critique utile, il me répondit : « Oui, il y a là des défauts, mais vous vous en corrigerez assez vite et ce sera peut-être tant pis ! »
J’attendis donc avec confiance l’ouverture du Salon.
Or ce jour-là mes amis cherchèrent ce tableau qui selon eux devait s’affirmer si impérieusement.
Moi-même j’eus quelque peine à le trouver, à dix ou douze pieds du sol au-dessus d’un assez grand tableau de Belly. Quelques silhouettes noires indiquaient les figures sur je ne sais quoi de jaune. J’en fus consterné.
Voilà le beau succès que m’avaient promis les artistes.
Dans un état nerveux qui supprimait toute hésita-
tion timide, je courus vers le comte de Nieuwerkerke que j’aperçus dans la foule qu’il dominait de sa haute taille. « Monsieur le comte, m’écriai-je, on m’a indignement placé! »
Il me répondit d’un air très doux : « Je n’y puis rien, je ne me suis pas occupé du placement; je le regrette pour vous, mais, vous savez..., tout le monde ne peut pas être à la cymaise. »
Il fit un pas pour s’éloigner, puis se ravisant et se rapprochant de moi, il ajouta : « Où est votre tableau? »
Et je conduisis le beau et aimable surintendant devant ma toile.
« C’est cette procession, me dit-il en me tendant la main; je la connais, je la connais... » Et appelant le chef des gardiens : — « Comment se fait-il que ce tableau soit accroché là-haut, lorsque hier il était encore à la cymaise? » — « C’est le prince Napoléon qui a eu besoin de sa place pour un protégé. » — « C’est bien, on le descendra au remaniement. »
Alors il m’adressa de nouveau la parole en ces termes : « Voulez-vous me vendre votre procession? je vous en offre cinq mille francs; c’est peu, mais c’est pour le Luxembourg. »
Quelle joie!
Je remerciai chaudement le surintendant et, descendant, quatre à quatre, le grand escalier, je courus au café Durand (qui depuis a vu bien d’autres triomphateurs) pour écrire de suite cette étourdissante nouvelle à mon bon oncle.
Je n’ai jamais été aux Tuileries, ni à Compiègne, ni dans l’intimité de M. de Nieuwerkerke, mais je dois dire qu’il agissait en vrai gentilhomme. Il savait éviter l’affluence de ces affamés de gloriole qui trop souvent obstruent les routes du monde officiel.
J’cn eus une autre preuve après la distribution des
récompenses de 1867, lorsque je lui témoignai mon étonnement à propos de ma promotion au grade d’officier, pour laquelle personne ne m’avait recommandé, à laquelle je ne pensais pas et qu’il ne m’avait pas même annoncée au commencement de la séance.
Il me répondit simplement : « N’est-ce pas plus gentil comme cela? »
Au remaniement général ma Bénédiction des blés fut descendue et les derniers visiteurs du Salon la virent dans un bon jour; mais les journaux pour la plupart avaient terminé leurs revues et je ne m’aperçus réellement du succès de mon tableau que bien plus tard, à l’accueil spontané que la presse fit à mes toiles du Salon suivant, en 18^9.
Pendant que ma Bénédiction des blés attendait la justice du remaniement, Paul Baudry triomphait sur toute la ligne avec cinq ou six tableaux plus ou moins importants : La Fortune et l’Enfatit , Le Supplice d’une Vestale , Primavera} Léda et quelques portraits.
Son succès fut éclatant.
Edmond About, lui aussi à l’aurore de sa brillante réputation, lui dédia le volume qu’il publia sur ce Salon de 18^7. Ils s’étaient liés à Rome d’une amitié fraternelle, mêlant leurs jeunes enthousiasmes et leurs rêves de gloire. A la première page de cette longue revue, About interpelle tendrement le peintre : « Pauli c cio miol »
Cependant, si justifié que fût son succès, Baudry nous déroutait bien un peu, nous ses anciens copains de chez Drolling. On nous avait changé notre cher Baudry.
Ce n’était plus ce petit Vendéen, rude comme les sauvageons de ses forêts, qui, sans grâce, mais avec une singulière robustesse et une mâle simplicité de ton, enlevait des figures et des torses coulés d’une seule pièce et crânement, fermement modelés; celui que nous avions connu, au sixième étage de cette maison isolée de la place Saint-Germain-des-Prés, dessinant âprement, sur la toile dont il avait tapissé les murs de son appartement, des scènes de chouans d’une sauvagerie barbare ; à qui nous avions vu exécuter aussi, au concours de l’école, tentative hardie, ce Vitellius vrai où il avait dramatiquement exprimé l’effarement stupide de ce maître du monde roulant du trône à l’égout, en proie aux fureurs d’une populace effrénée.
Était-ce bien le même Baudry?
Certes, il nous parut charmant!
Sa Primavera surtout me sembla une exquise inspiration où d’élégants personnages sont groupés avec un art délicieux dans une orchestration claire et en sourdine d’une incomparable harmonie.
Mais nous avions compté sur un puissant novateur d’origine bien française, et nous le retrouvions italianisé et tourné au tendre.
11 avait arrondi ses angles, adouci son cœur au contact du suave Corrège, il avait ambré sa palette aux chaleurs du Titien. Et la petite Lêda , adorable dans son bois sacré, frémissait voluptueusement sous les molles caresses du divin cygne, plus attendrie encore sous les caresses du pinceau, et la Fortuîie s’inspirait du Titien en essayant un sourire à la Léonard.
Oûi, franchement ! nous attendions sinon mieux, du
moins autre chose de ce sauvage enfant d’un sabotier vendéen, de ce jeune homme en train de devenir grand peintre qui, dans son humble berceau, avait sucé la sève primitive qui fait les précurseurs.
Nous retrouvions encore la trace de ces émotions premières dans son tableau : Le Supplice d'une Vestale , aux figures enchevêtrées en broussailles avec leurs ossatures rugueuses sous des muscles noueux, où çà et là une veine court comme une ronce, tandis qu’à côté s’épanouissent des jeunes filles et des enfants avec l’âpre élégance et la fraîcheur des églantines.
On sent qu’il s’est rappelé, là, les échappées de l’établi paternel, lorsqu’il s’enfonçait dans les bois, dans l’arome des pins et des chênes, suivant d’un regard curieux les formes bizarres, les arabesques tourmentées des racines et des branches et, en même temps, sensible aux choses exquises, contemplant silencieusement une fleur, puis se déchirant aux ronces des clairières à poursuivre les papillons dont il interroge déjà les couleurs.
En 1 8^7 Baudry revenait de Rome; nous nous rencontrâmes au Salon et nous nous embrassâmes comme de vieux amis. J’allai à son atelier alors rue des Beaux- Arts.
Nous étions heureux de nous retrouver et de nous raconter les années que nous venions de passer loin l’un de l’autre, et si différemment.
Je le trouvai plus correct de tenue, mais peu changé.
C’était toujours ce brun jeune homme au profil aquilin dont le hâle pâle s’harmonisait si bien avec le noir intense des cheveux et des prunelles au regard charmant. Sa lèvre s’ombrageait d’une fine moustache que, dans ses moments de vague rêverie, il tortillait d’un geste qui lui fut toujours familier. Un peu de mélancolie errait sur ses traits, et sans bruit, tranquille en apparence, il jouissait de. son succès dont, dans