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son honnête modestie, il s’avouait un peu étonné. Il reconnaissait s’être trop laissé aüer à l’influence italienne et cherchait à se retrouver lui- même. Mais il hésitait et s’égarait, selon moi, avec Cette Toilette de Vénus qu’il avait sur le chevalet dont l’afféterie sent un peu l’école Pompadour.
II terminait aussi cette Madeleine si fine de ton, d’un sentiment si tendre mais un peu flottante avec ses articulations un peu molles et gauches. *
Ces tableaux parurent au Salon de 18^9, en même temps que ma Plantation de Calvaire , mes Glaneuses du Luxembourg et mon Lundi (scène de buveurs).
Le Salon de 1861 nous fut bon à tous deux. Il avait le Petit Saint Jean-Baptiste debout, si moderne celui-ci et si frais; le très remarquable portrait de Guizot et la Charlotte Corday.
J’exposai alors Les Sarcleuses , L'Incendie , Le Soir et Le Colza.
Nous fûmes tous deux décorés.
Je crois encore voir Baudrv descendre les degrés de l’estrade où il venait de recevoir la croix, au milieu d’une bordée de bravos, pâle et tremblant d’émotion, le front ceint de je ne sais quelle mystérieuse auréole, rêve de notre admiration...
Et lorsqu’il passa derrière moi en regagnant sa place voisine de la mienne, il me mit la main sur l’épaule, une main qui frémissait debonheur, et me dit tout bas à l’oreille : « C’est égal, ça vous casse les jambes ! »
Mais le plus beau succès de Baudry, ce sera La Perle et la Vague. Quelle charmante personnification de la mer pure et bleue, frangée d’écume! Quelles merveilles que ce torse tiède et nacré, que cette tête à jamais ravissante, renversée, extasiée dans son rêve d’azur ! Quel charme voluptueux et chaste ! Comme cette toile est personnelle, bien qu’elle soit différente de ce que le peintre avait d’abord promis!
Pourquoi, après cela, se tournera-t-il encore vers la renaissance italienne, en peignant sa Diane chassant l’Amour qu’il recommencera trois ou quatre fois sans pouvoir se satisfaire? C’est qu’il est allé à Rome et à Venise, préparer son grand travail de l’Opéra.
Je crois qu’il eût mieux fait de concevoir et d’exécuter à Paris ses grandes peintures décoratives pour ce théâtre. C’était une belle occasion pour se ressaisir tout entier.
Il est hanté par des rêves de suprême grandeur, de vastes compositions épiques et, au lieu de se laisser aller à sa libre fantaisie, il tourne encore les yeux vers l’Italie.
Il va humblement se prosterner devant le terrible Dieu de la chapelle Sixtine.
Il y dressera un échafaudage et il n’en descendra que lorsqu’il aura copié de grandeur d’exécution les merveilleuses fresques de Michel-Ange; travail héroïque et vain auquel il usera sa santé.
Loin de moi la pensée de nier la somme énorme de talent que Baudry a dépensé au foyer de l’Opéra, mais en songeant à toutes les ravissantes créations dont cet écrasant travail nous a privés; en songeant à la saine joie que l’artiste aurait eue à les peindre; en revoyant La Perle et la Vague, je ne puis m’empêcher de déplorer qu’il ait usé sa force physique et son génie à cette entreprise, si héroïque qu’elle puisse être.
Je le regrette davantage encore lorsque je vois cette œuvre immense perdue à des hauteurs où elle échappe aux regards.
Ah ! il a bien payé une gloire qu’il eût plus naturellement trouvée en suivant la route toute parsemée des souvenirs de son enfance, qui passe à La Rochesur-Yon et où la Fortune était un jour venue trouver, non sur le bord d’un puits, mais sur les ais mal joints
d’une estrade rustique, le petit Paul jouant du violon pour faire danser des paysans.
Heureusement que çà et là on le retrouve, sur cette route, dans plusieurs de ses tableaux, et notamment dans ses portraits. Car son élégance avait beau être excessive, on y sentait au-dessous, dans sa personne comme dans son œuvre, la rudesse du peuple, l’âpreté de ses impressions premières, et il a toujours gardé un peu de foin dans ses sabots vendéens.
Sa Glorification de la Loi lui valut la consécration d’un succès indiscuté.
Baudry est mort en pleine gloire et pourtant il est mort triste. 11 était triste même avant sa maladie. Sentait-il en lui quelque chose de superbe qu’il n’avait pu entièrement réaliser, toujours distrait en route par l’admiration des autres?
Ah! que n’a-t-il vécu encore quelques années! Que n’a-t-il pu mettre à exécution cette Jeanne d'Arc tant rêvée et qui, à force d’amour, lui eût reconquis sa vraie patrie de France !
Il laisse un des plus beaux noms de notre école, mais qu’il eût fait, selon moi, plus grand encore s’il n’avait pas quitté la France.
J’ai beaucoup insisté sur ce point.
On a vu, par les pages qui précèdent, quel saint respect nous professons pour les vieux maîtres; nous avons recommandé aux jeunes artistes de ne s’élancer dans l’inconnu, qu’en s’appuyant d’abord sur eux; de venir souvent les consulter; mais c’est à condition de ne pas s’absorber en eux.
En vérité, les trois ou quatre plus grands peintres d’histoire de notre École Française semblent s’être évertués à donner raison aux téméraires qui prêchent l’indépendance absolue.
Nous avons vu David renoncer à ses puissantes et claires qualités natives pour s’efforcer à imiter pâle-
ment les Grecs de la décadence; Ingres s’essoufflera la poursuite de Raphaël, laissant tomber sur son chemin ses dons les plus précieux; Delacroix embarrasser son superbe et sublime sentiment dramatique dans les fastueuses harmonies de Rubens, ou dans l’enflure du Tintoret, et voici que Baudry semble aussi trop souvent dédaigner ses fortes aptitudes puisées au sol natal et tourner son inspiration vers les influences étrangères.
A cette époque j’allais de temps en temps chez Baudry. Parfois nous déjeunions ensemble et je fus à même d’apprécier toute la tendresse de son cœur et la délicatesse de son esprit. Il adorait son frère Ambroise et était tout dévoué à ses parents.
Au premier abord il semblait très réservé et même un peu dédaigneux, mais il aimait bien ses amis et les comblait de caresses.
J’ai essayé de dire l’homme et le peintre; l’ami les valait.
Il était ambitieux comme tous les artistes, mais nullement vaniteux; on pourrait dire qu’il avait l’orgueil modeste. Rien du reste ne le peint mieux que ces charmantes lettres qu’il écrivait à ses amis et qui ont été publiées.
Il hésitait beaucoup avant d’exposer ses tableaux; il redoutait la critique. Il disait des salonniers malveillants : « Est-ce que je ne suis pas le premier à souffrir
de mes défauts; est-ce que je ne lutte pas contre ces défauts; pourquoi prennent-ils un malin plaisir à m’en fustiger publiquement. » Et il ajoutait : « Bah ! je n’expose plus, nous n’avons que des horions à attraper! »
Il eut la passion de son art jusqu’à la joie, mais aussi jusqu’à l’amère souffrance. Je crois que la lutte l’a tué prématurément.
Lorsqu’il eut terminé ses grandes peintures décoratives et qu’il voulut se remettre à la peinture de chevalet, il s’aperçut qu’il avait perdu son admirable exécution d’autrefois.
Cette belle pâte de couleur qui, dans les commencements, d’une seule coulée, enveloppait si magistralement les beaux morceaux de ses toiles, s’était émiettée en hachures mièvres et sèches. Jamais son imagination n’avait été plus fraîche, plus brillante, mais une sorte d’énervement de la main l’empêchait de préciser les images entrevues. Le charme persistait, car il tenait à des causes plus hautes, plus mystérieuses; mais la peinture proprement dite allait s’évanouissant.
Je l’ai alors comparé à Michel-Ange descendu de son échafaudage, et qui, à force d’avoir contemplé la voûte de la chapelle Sixtine où se déroulait le ciel de ses sublimes visions, ne pouvait plus baisser la tête et regarder la terre.
Ce pauvre Baudry se sentait malade et luttait..., si bien qu’il produisit encore des œuvres exquises comme l 'Enlèvement de Psyché , son chant du cygne.
Je passai une partie de l’été de 185*7 à Marlotte sur la lisière de la forêt de Fontainebleau.
Je logeai chez le père Antony.
A cette auberge, d’une propreté plus que douteuse, se trouvaient en ce moment Desjobert, Appian, Daubigny, quelques autres peintres et Th. de Banville qui venait de publier ses Odes funambulesques.
Je travaillais avec assez d’ardeur, d’abord dans la forêt dont l’austérité grandiose m’avait frappé. Mais bientôt, comme à La Broyé, lorsque j’étais petit, je m’y sentis pris d’une sorte de spleen, d’une tristesse plus sombre, que les noirs fourrés où rampent les vipères.
Ma première impression avait été un sentiment d’âpre volupté qui avait fini par s’aigrir et tourner en amère mélancolie.
Aussi, au retour vers l’auberge, au sortir des bois, j’aimais comme une délivrance, dans la fraîcheur et les senteurs du couchant, de retrouver les petits sentiers qui longent les blés bordés de saules tendres et soyeux.
Alors j’étudiai le côté rustique du pays, plus rude que Courrières et davantage dans la note de Millet.
J’ai gardé un très agréable souvenir de ces instants passés parmi ces artistes de talent, à piocher vigoureusement.
Daubigny était, comme son art, d’une candeur et d’une franchise charmantes.
Nous allions de préférence à Montigny sur les bords du Loing, parmi les verdures grasses et les joncs fleuris. Oh la délicieuse étude qu’il y fit un jour du simple clocher et des petites maisons aux jardins étagés qui se miraient dans l’eau!
Et nous rentrions, le soir, creux de faim; et sous la tonnelle du père Antony, avec quel fier appétit nous dévorions les lapins sautés ou les carpes au vin, arrosés de petit bleu du pays !
Les études étaient retirées des boîtes et clouées aux murs du cabaret. Et chaque matin nous repartions à la conquête d’un nouveau motif et l’on voyait, dans la campagne, comme une éclosion de champignons monstres, s’arrondir nos parasols aux rayons du soleil.
Rien n’est comparable au bien-être et à la volupté d’esprit que procure aux artistes le travail de Y étude : jouissances de l’art et jouissances de la nature, oubli des misères journalières, parfums des bois ou des foins; contentement naïf de voir sous le pinceau naître et se développer l’image de ce que l’on admire. Que de plaisirs délicats se ressentent à la fois!
Quel ravissement que de pénétrer peu à peu les mystères de l’effet, que de découvrir sa logique infaillible!
Chaque page de la nature n’est-elle pas une symphonie visible dont les admirables accords résonnent à l’œil charmé qui les perçoit.
Et cette symphonie, on la voit insensiblement sortir, sur une simple toile, du chaos des premières touches; d’abord informe et discordante, voici qu’elle s’affirme et chante, et l’artiste s’exalte de plus en plus dans une sorte d’adorable ivresse, et sa main court éperdue et sûre en même temps, conduite par l’élan d’une claire et rapide observation.
Et comme des essaims d’oiseaux charmeurs au mi-
lieu de ce travail qu’on croirait si absorbant, mille délicieux souvenirs traversent l’âme, réminiscences vagues qu’un ton, qu’une harmonie reveille et qui s’épanouissent dans leur vol aux mille couleurs, comme ces bulles de savon que les enfants jettent dans l’air.
Quand plusieurs peintres travaillent ensemble, au même endroit, cet état de bienheureuse surrexcitation provoque mille exclamations de folle gaîté et étincelantes saillies.
Au retour, avec quelle hâte nous montions à notre chambre pour apprécier l’effet de l 'étude qui se voit mal sous le jour du dehors plus défavorable encore à la peinture que le papier à ramage bleu de l’auberge.
Je revins de Courrières rapportant de fortes impressions de mon séjour à Marlotte.
Je préparai aussitôt Le Rappel des Glaneuses et La Plantation d'un Calvaire.
J’avais observé cette cérémonie longtemps auparavant dans une commune voisine de Courrières, spectacle qui, lui-même, avait évoqué le souvenir de cette première plantation de Calvaire dont il est question au récit de mon enfance.
Félix De Vigne vint passer ses vacances à Courrières accompagné de ma jeune fiancée.
Il profita de la présence de mes modèles pour faire quelques études qui nous étonnèrent par les sérieux
progrès qu’elles dénotaient chez cet artiste qui entrait dans la cinquantaine. .C’était comme une seconde jeunesse qui s’éveillait en lui. Sa couleur s’éclaircissait, sa touche s’assouplissait. C’était bien de la lumière qui tombait de ses pinceaux; adieu les souvenirs de son maître Paelinckl
Ma jeune amie me posa, pour Le Calvaire, l’une des trois jeunes filles en blanc qui portent les attributs de la passion, celle qui tient la couronne d’épines.
Ce fut un temps heureux, aussi heureux que possible, quoique nous fussions encore au-dessous de nos affaires comme on dit commercialement, et par conséquent ne jouissant pas d’une indépendance absolue; mais, grâce à l’habileté, au courage dévoué de mon oncle et à la considération dont il jouissait, notre situation matérielle s’améliorait tous les jours et nous laissait entrevoir cette indépendance à l’horizon.
Nous restions tous à la brasserie agrandie, embellie par la présence d’une jeune femme, ma belle-sœur Constance Charlon, que Louis avait épousée et qui s’était mise à l’unisson de nos sentiments.
Elle fut l’attentive confidente des secrets de mon cœur, pendant cette longue période qui, au milieu de nos embarras matériels, retarda forcément mon mariage tant désiré.
La maison était aussi égayée par les jeux et les cris de leurs deux premiers enfants que nous adorions et dont la perte plus tard devait amener de si grands chagrins.
Émile, revenu du régiment, après avoir essayé de plusieurs commerces qui n’étaient nullement dans ses goûts, s’ennuyait beaucoup de ne pas trouver à exercer son activité selon ses aptitudes naturelles.
Comme jadis à Paris, de temps en temps il saisissait ma palette et attaquait d’imagination (lui qui n’avait pas encore fait la moindre étude) des paysages qui
nous étonnaient par leur verve et leur expression vraie.
Où avait-il appris à voir et à rendre ainsi la nature?
Mais il n’attachait pas d’importance à ces essais. Pouvait-il devenir peintre? rêve impossibles ses yeux! D’ailleurs l’oncle n’aurait pas écouté un tel projet d’une oreille favorable.
Moi-même je n’osai pas le lui conseiller.
Ce fut de Winne qui, émerveillé des essais de mon frère, nous décida tous à le pousser dans la voie où il devait faire un si rapide chemin.
Mon oncle lui fit arranger un atelier et il se mit activement à la peinture.
Louis, qui dirigeait la brasserie, peignait aussi parfois à ses moments perdus. Il exposa même un jour une de ses études sous le pseudonyme de Noterb.
Il avait aussi une aptitude naturelle pour la poésie et s’amusait à faire des vers incorrects mais non sans grâce.
Maire et conseiller d’arrondissement, mon oncle était toujours aussi enthousiaste quoiqu’il approchât de la soixantaine. Il continuait ses promenades solitaires à travers champs, ruminant toujours quelque amélioration nouvelle pour ses administrés : Mairie, salle d’asile, écoles de filles et de garçons, pont sur la Deule, restauration de l’église, toutes choses menées à bonne fin avec le secours du Gouvernement. Il ne s’arrêtait jamais dans ses projets, toujours en correspondance avec préfet, sous-préfet, ingénieur, architecte, agent-voyer, les invitant à sa table lorsque l’occasion les amenait chez nous.
En toute circonstance, à l’arrivée du courrier, il ouvrait d’abord les lettres administratives avant celles qui nous regardaient particulièrement. «
Parlerai-je des querelles intestines ou conjugales qu’il fallait apaiser.
Pouvait-il aussi ne pas secourir d’intéressantes misères, lui, l’homme encore gêné dans ses affaires?
11 commençait, il est vrai, par gourmander les solliciteurs qui laissaient tranquillement passer l’orage, sachant très bien que cet accès de mauvaise humeur était déjà un mouvement de pitié.
Je me souviens qu’un jour, contrarié de se voir dérangé pendant son dîner, il dit impatiemment au fâcheux qui l’obsédait : «Vous ne dînez donc pas, vous? » — «Merci, monsieur le maire, répond l’autre, j’ai dîné avant de venir. »
Enfin j’épousai Élodie De Vigne le 29 avril 1 8. Un an après, le 26 juillet 18^9, naissait notre fille Virginie qui devait nous donner tant de joies.
Emile aussi était marié; le phalanstère de la brasserie devint trop étroit. Chaque ménage dut avoir son chez soi.
Nous habitâmes une maison bâtie par mon père au temps d«e sa prospérité, pour servir de presbytère vicarial.
C’est dans ce logis avec sa petite avant-cour qu’un mur dérobe à la rue, avec son modeste et tranquille jardin, que nous passerons notre existence. C’est là que grandira Virginie. C’est là, qu’à l’âge de griffonner, trois ans, elle commencera à débrouiller des bonshommes où bientôt on devinera des intentions. A sept ans, elle donnera des compositions représentant, la plupart, des jeux d’enfants, où l’on s’étonnera des mouvements expressifs et des raccourcis.
Mais si je parle encore de mes impressions d’artiste et de nos échappées vers la Bretagne et le Midi, je veux, comme cette discrète maison, désormais mettre un mur entre le public et ma vie; j’aurais à peindre des émotions trop intimes, trop personnelles.
Je ne parlerai plus que d’art et de nature et ne me permettrai que quelques renseignements nécrologiques
sur les personnes dont il est question dans ces souvenirs et auxquelles on a pu s’intéresser.
Car, hélas! l’heure des deuils va bientôt de nouveau sonner...
Cependant, si favorable que fût le séjour de Courrières, je ne tardai pas à ressentir le besoin d’aller ailleurs chercher de nouvelles inspirations.
La vue trop prolongée des mêmes objets finit par émousser l’émotion. L’esprit tournant dans le même cercle d’observation voit faiblir ses ressorts.
Les paysans ne m’inspiraient plus comme autrefois et mon imagination s’épuisait en rêves chimériques.
Trouvant tout banal, indigne d’être reproduit, j’étais devenu d’une paresse extrême. Il me fallait un effort pour demander des modèles, les plus beaux me dégoûtaient lorsqu’ils étaient à l’atelier, même cette grande Augustine de la Gardeuse de dindons et de la Fin de la journée .
La lumière, elle-même, semblait s’attrister aussi à éclairer cet insignifiant pays !
Et j’entrevoyais dans mes rêves des rives lointaines tout inondées de soleil : paysages sublimes dont les habitants réalisaient des types d’extraordinaire beauté.
Je n’avais jamais voyagé et ces songes bleus me poussaient vers le Midi de la France; je n’osais pas encore penser à l’Italie.
Par une heureuse coïncidence, en ce moment critique, M. le comte Duchâtel qui avait acheté mes
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Sarcleuses, désirant un pendant à ce tableau, m’appela dans le Médoc pour assister aux vendanges de son crû de Château-Lagrange. 11 m’avait donné ce motif comme sujet de sa commande.
L’occasion était trouvée. Je reviendrai par le Midi.
Et je me plongeais de plus en plus dans mes rêves d’azur.
Une ville surtout m’attirait : Arles ! Arles la Grecque ! Écrit, ce nom m’éblouissait, dit, il me ravissait par son admirable euphonie. Arles!
Dans les mirages de mon imagination je la voyais étendue sur les bords de son fleuve de saphir ruisselant comme un cou de paon entre ses murailles blanches et dorées. Je me la figurai dans une plaine idéale, tandis que ses faubourgs s’appuyaient sur des roches horizontalement couchées comme les immenses degrés d’un amphithéâtre cyclopéen. Le gris perle de ces roches était çà et là rehaussé par le frais éclat de touffes de lauriers-roses qui fleurissaient entre leurs fentes. Les maisons avaient une simplicité, une cadence de ligne, une justesse de proportions qui charmaient tout d’abord. Séparées par des bosquets d’oliviers et d’orangers, elles s’alignaient le long de quelques rues larges et lumineuses. De nobles créatures au profil pur, au cou ferme et rond, au teint olivâtre, les parcouraient dans de grandes et simples attitudes; races non seulement douées de la beauté grecque, mais aussi de l’amour et de l’intelligence du beau.
De magnifiques ruines antiques complétaient la beauté de la ville, mais ne la constituaient pas exclusivement, elles jouaient là le rôle de portraits d’ancêtres.
La température devait y être douce; l’hiver sa colline l’abritant du côté du nord, l’été les eaux et la brise du fleuve lui apportant la fraîcheur. Telle était P Arles de mes rêves.
Et je partis plein d’enthousiasme, ivre de cette volupté impatiente de la jeunesse; je partis seul et mon exaltation, sans modérateur, se grisait d’ellemême dans son étourderie poétique.
Et je crus bientôt découvrir des merveilles dans des choses que j’avais coudoyées depuis mon enfance, et qui ne faisaient que se présenter et s’accompagner différemment, comme renouvelées, vues à travers les fumées de mon cerveau : « Voici les Apennins et voici le Caucase! »
O enivrement menteur des premiers voyages ! O danger d’aimer une contrée pour ce qui la distingue des autres, et d’oublier la grande, l’universelle Nature dont les lois sublimes se manifestent partout !
Que j’étais impatient !
D’abord la Loire !
Mais comme les chemins de fer sont agaçants! Longtemps, supplice de Tantale, je dus me contenter de la deviner aux lointains peupliers qui ondulaient sur ses bords, puis elle m’apparut, à travers les haies, les bâtisses des gares et les trains au repos, ce dont je pestais; enfin ce fut une merveille que de suivre ce fleuve enchanté aux châteaux dormants.
Tours me sembla une ville fabuleuse, bien que je ne visse que les abords de sa gare.
Mangin qui, coiffé de son casque, débitait ses crayons et ses calembours devant le Palais de Justice, Mangin lui-même ne put me tirer de mon rêve!
Ce Palais de Justice ne m’en parut pas moins ressembler au Parthenon. Il y avait là des ormes immenses et des arcs-en-ciel sur les jets d’eau de la fontaine ! Des gazelles (sic, ajoutais-je dans la lettre que j’écrivis à ma femme) couraient en liberté dans le jardin de la Préfecture.
Et le soleil! comme il ruisselait! Je me croyais déjà dans le Midi.
Dire que tant de splendeurs allaient se succéder, toujours grandissantes, jusqu’à Arles!
Je continuai à me monter la tête tout le temps de mon séjour dans le Médoc.
J’arrivai au château de Lagrange vers les vendanges de 1862.
Lorsque j’y entrai, toute la maison était en visite, sauf le maître de la famille.
Je m’adressai à l’intendant qui me désigna ma chambre et le valet qui devait me servir.
Après avoir mis un peu d’ordre à ma toilette, je me rendis au cabinet d’étude du comte Duchâtel, que je trouvai absorbé par la lecture de quelque paperasse. Il me reçut avec une bienveillance un peu brusque et si simplement, si cordialement, qu’il me mit tout de suite à mon aise.
Il avait bien la physionomie dont Chapu a animé son buste, aujourd’hui placé au Louvre, dans la salle qui porte son nom, en reconnaissance de quelque chefd’œuvre dont il a doté ce Musée.
Vaste front, sourcils spirituellement relevés, yeux petits d’un gris lumineux, les cils rares, le nez puissant, bien enraciné, retombant à corbin sur une bouche fine quoique bienveillante, dont une indulgente ironie retroussait souvent les coins; le menton puissant, volontaire et proéminent ; la tête forte, tels apparaissaient d’abord ses traits mobiles sur un corps aux mouvements francs et sobres, fortement charpenté et un peu obèse.
Cet homme d’État en retraite aimait la nature et les arts, et, malgré la fréquentation des sommets sociaux (peut-être à cause de cela; les extrêmes se touchent), avait dans son aspect général je ne sais quoi de campagnard.
Il parlait peu. Sa connaissance des hommes et des choses le plongeait souvent dans des méditations
silencieuses qu’il interrompait brièvement pour jeter des mots courts et pleins de portée.
Il aimaità railler doucementavec cette sorte descepticisme aimable qu’amène généralement la vie politique.
Les salons du vaste hôtel de la rue de Varenne recevaient une grande partie du faubourg Saint-Germain, mais Lagrange n’hébergeait que quelques intimes, dont le plus assidu, M. Vitet, de l’Académie Française.
Le soir, le château était souvent le rendez-vous de tous les grands propriétaires voisins, dont les crûs ont illustré les noms, et Mmc Duchâtel organisait des dîners et des fêtes.
En quittant le cabinet de travail du comte Duchâtel, j’étais descendu au salon et je ne tardai pas à voir arriver les calèches ramenant le duc et la duchesse de laTrémoïlle, nouveaux mariés pleins d’entrain joyeux, quelques invités, puis l’âme du château, l’admirable femme qui fut la comtesse Duchâtel.
J’étais son compatriote, elle était originaire de Douai, et elle appuya sur cette qualité en me témoignant sa sympathie.
Elle était plus qu’une aimable dame, c’était une adorable femme, et je puis dire que pendant les deux saisons que je passai à Lagrange, je ne l’ai pas vue un instant sans qu’elle ne fût préoccupée d’être agréable ou utile à quelqu’un, étendant sa sollicitude aux pauvres comme aux riches.
Elle avait autant d’énergie que de douceur, et elle m’a un jour, dans une promenade, raconté avec une touchante simplicité des péripéties tragiques de la Révolution de Février, où elle avait déployé un véritable héroïsme.
Comme en témoigne un portrait de Winterhalter, elle avait été, au temps où elle habitait le ministère de l’Intérieur, d’une superbe beauté blonde et flamande, comme une déesse de Rubens.
Elle avait beaucoup maigri; mais, en dépit de l’âge, sa physionomie gardait encore une expression de jeunesse et un grand charme.
Un fait donnera l’idée de la bonté de son cœur. Il est relaté par elle- même, dans une lettre qu’elle m’écrivait le 3 décembre 1863. Je cite le passage qui y a rapport et qui, dans l’inconscience de sa beauté morale, dit plus que je ne pourrais le faire:
« J’ai été bien attristée depuis votre départ. Mon pauvre cocher flamand, au moment où le chirurgien de Bordeaux le croyait bien (le 2 novembre) et qu’il m’écrivait qu’il allait me le renvoyer, est mort le y. Je suis allée à Bordeaux et j’ai passé à l’hôpital, près d’Alfred, deux bien tristes journées.
« Un érésipèle s’est déclaré et a gagné tout le corps, et.. .
« J’ai appris, et je vous en préviens, qu’un panaris est toujours chose grave, et demande à être soigné tout de suite, surtout après une piqûre. »
Ah ! comme la vraie charité est simple ! Cette grande dame ne trouve aucun mérite à quitter des gens de qualité et son heureux château pour aller passer deux jours à Bordeaux, dans un triste hôpital, consoler son pauvre cocher mourant. Et si elle insiste sur une chose, c’est sur le danger de négliger un mal plus grave qu’on ne le croit généralement, toujours pour être utile!
Mais lorsqu’on songe à sa vie passée dans les splendeurs et les futilités du grand luxe, on n’est pas loin de voir dans cette action une sorte de sainteté.
Je me figure l’étroite amitié qui, plus tard, a dû unir son cœur à celui de sa bru, l’autre comtesse Duchâtel, qui devait mourir si jeune et dont la vie extraordinaire nous a inspiré une étude nécrologique qui nous a rempli d’émotion et de sympathique admiration, car
Marie d’Harcourt avait toutes les vibrations de l’âme et les délicatesses de l’esprit.
Il n’était pas encore question d’elle à Lagrange. Le vicomte Duchâtel, son futur mari, ne pouvait songera l’enfant qu’elle était alors.
Élégant, très distingué, mais très réservé dans ses allures, il passait pour un peu froid, un peu dédaigneux même auprès de belles châtelaines qui fréquentaient le château. En réalité' il n’aimait pas le monde, préférant l’étude, les méditations solitaires ou bien les causeries entre intimes.
Parfois il fuyait le salon, aux moments les plus animés, et m’entraînait à sa chambre fumer un cigare. Il était alors communicatif et gai, avec un sentiment très sérieux; car ses abords froids cachaient un cœur tendre à l’amitié. Cette réserve l’a préservé de l’influence des milieux, et, lorsque son entourage conservait ses illusions monarchiques plus pieuses que raisonnées, on l’a vu se rallier franchement à la République, la servir comme député et la représenter brillamment comme ambassadeur à Copenhague, à Bruxelles et à Vienne.
Je ne sais si alors il se livrait aux rêves d’une noble ambition, mais il semblait, moins que nous, goûter les distractions qu’offrait Lagrange : les chasses, les excursions que le brillant couple, son beau-frère et sa sœur, le duc et la duchesse de la Trémoïlle, animait de son aimable entrain.
J’étais venu à Lagrange pour travailler, mais je ne peignis guère que quelques études d’après les paysans des environs.
Je me souviens qu’il y avait une pauvre vendangeuse très jolie, que les dames du château avaient appelée Mlle de Bardouillant, du nom de son hameau.
Elle posait pour moi et le comte Duchâtel lui avait fait compliment sur sa gentillesse pendant que passait,
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près de nous, une châtelaine des environs, qui, prenant un air de dédain,- manifesta un avis défavorable et blessant pour l’humble jeune fille.
Lorsque cette dame fut partie, l’ancien ministre de Louis-Philippe me dit à l’oreille: «Elle est jalouse; Voyez-vous, entre femmes, la vraie aristocratie c’est la beauté. »
Cependant, tout le temps de mon séjour à Lagrange, je n’avais cessé d’entrevoir cette terre promise, ce Midi tant rêvé, et surtout Arles!...
Enfin je vis le vrai Midi ! Je tombai en extase devant le premier olivier rachitique qui courbait au mistral ses maigres rameaux.
J’étais si pressé d’arriver à Arles, que je m’arrêtai à peine à Toulouse, Montpellier et Nîmes.
J'arrivai le soir à Avignon, au moment où commençait le crépuscule.
Pour voir l’ensemble de la ville, vite je traversais orgueilleusement le Rhône, ce Rhône inespéré que j’avais tant de fois tracé au collège sur mes cartes de géographie.
Le soleil était tombé derrière les monts étagés sur la rive droite, laissant l’air embrasé, dessinant encore de son trait de feu la cime pure du Ventoux.
La ville ne plongeait pas encore dans l’ombre, mais, vermeille sous les chauds reflets du couchant, elle frémissait à l’humidité du fleuve comme un fer rouge trempe dans L’eau.
Transfiguré par la lueur enflammée, l’énorme palais des papes érigeait sa masse monstrueuse prolongée par les forts crénelés qui se dressent à ses pieds. La Vierge d’or de la basilique éclatait dans les vibrations du ciel ardent, et, plus haut, dans l’éther d’un gris rose inappréciable, palpitait la pleine lune blanche comme une hostie.
Ce merveilleux tableau se mirait dans le Rhône endormi.
Oh! comme je prenais en pitié mon pauvre Artois! ! « Voici, m’écriais-je, la vraie terre des peintres, la vraie magie de la lumière et de la couleur! Des lignes à désespérer le Poussin! et demain je verrai Arles! »
Et je te vis, Arles !
Ce jour-là le mistral soufflait implacablement. La ville grelottait froide et morne; le Rhône avait la fièvre.
Au soleil gris, les rues grises blêmissaient dans l’air gris, sous l’azur gris.
Je fus pris d’un ennui plus gris : les femmes que je rencontrai d’abord étaient laides, les hommes plus laids. Et le spleen me gagna dans cette ville-tombeau.
Et je pleurai la tendresse des petits saules verdelets qui trempent à l’ombre le bout de leur feuille argentée dans le frais cristal des sources de l’Artois.
Je revins par Lyon. Je fis un détour vers Saint- Étienne où m’attendait la joie d’embrasser mon plus jeune frère, Ludovic Breton, alors élève de l’École centrale des Arts-et-Métiers, et, dernièrement, ingénieur-directeur du tunnel sous-marin de la Manche, qui, on l’espère, n’est pas définitivement abandonné. Le hasard d’études et de carrière différentes nous a toujours séparés, mais nos cœurs n’en sont, pas moins unis.
Né d’une autre mère, quinze ou seize ans après nous, il n’a pu être mêlé à notre enfance. Cette bonne
journée passée près de mon frère augmentait encore mon désir de revoir morr pays de Courrières.
Je traversais la Bourgogne, indifférent à tout ce que je voyais.
Le charme était rompu. D’ailleurs, presque tout le temps, une pluie torrentielle se mit à tomber, noyant tout dans sa tristesse. Et je fermai les yeux pour revoir mon village et son doux marais où les aulnes saignent de leurs blessures.
Enfin je revis en réalité son tranquille clocher qui se hausse et regarde au-dessus des ormes. Je me retrouvais seul dans cette vaste et blonde plaine où je courus enfant.
Les blés mûrissaient. Des œillettes tardives balançaient encore leurs blancs calices. Les chemins poudreux comme la croûte d’un bon pain décrivaient d’élégantes sinuosités et laissaient deviner leurs sillons à peine dessinés dans une ombre violâtre d’une finesse exquise; l’herbe, courte, les modelait plus douce que le velours. Ça et là, de beaux chardons dressaient fièrement leurs couronnes de carmin, ou laissaient aller au souffle du soir leur soyeuse chevelure blanche.
Un ciel d’opale où nageaient quelques rares flocons d’or, vibrait, enveloppant cette mer de blés fauves, d’œillettes, de trèfles et de sainfoin.
Le cercle immense de l’horizon tremblait au fond de l’air avec ses lointains clochers, ses groupes de peupliers p.âles et de saules arrondis.
Jamais je n’avais si bien compris tant de tendresse, de paix et d’humble majesté.
Tout cela me pénétrant, révoilla les fibres les plus secrètes de mon âme et un pieux enthousiasme mouilla mes yeux, et je me dis : « Voilà le pays que je fuyais 1 »
Que me restait-il dans la tête de ces vives émotions qu’avait provoquées la vue de la Nature méridionale? Rien dont je pusse tirer parti pour ma peinture; mais assez cependant pour me faire admirer de nouveau, et plus encore qu’autrefois, la simple beauté agreste qui m’entourait.
J’essayai en vain de peindre quelques-unes des impressions de ce voyage qu’au moment où je les ressentais, j’avais crues si fécondes. Je n’en pus rien faire.
Je dus même remettre à l’année prochaine mes Vendanges, faute d’avoir observé juste, dans mes élans dithyrambiques.
Les voyages renouvellent et rafraîchissent l’esprit ; mais je crois qu’il n’est pas bon d’en abuser et d’imiter les touristes qui effleurent tout et n’approfondissent rien.
L’attrait de la nouveauté, on l’a vu, peut nous rendre enthousiaste de choses moins belles que celles que la satiété nous fait fuir. D’ailleurs, une première impression est à la merci d’une disposition d’humeur ou même d’estomac.
Ainsi un temps triste et peut-être une mauvaise digestion avait suffi pour me rendre absolument injuste envers la ville d’Arles qui, revue depuis, m’a fait un plaisir extrême. Voyageons, mais ayons une bonne retraite pour nourrir nos pensées.
Cependant, au fond de mon ermitage, après quelques mois d’isolement, je ressentais l’impérieux besoin de revoir Paris.
Paris est l’ardent générateur d’idées et la grande pierre de touche. Une œuvre d’art, quelque réputation qu’elle ait acquise ailleurs, est toujours un peu douteuse si elle n’a pas subi son épreuve.
Chose étrange! Dès qu’on met le pied dans Paris, l’esprit s’éclaire.
Vous êtes peintre, vous y apportez votre tableau longtemps médité et travaillé dans la solitude. Vous avez eu pendant le cours de son exécution des phases de satisfactions et de dégoût. Parfois il vous apparaît lumineux et splendide, parfois terne et insipide. Qu’est-il en réalité?
A peine descendu du chemin de fer, traversez-vous les rues de Paris; avant d’avoir vu qui que ce soit, avant d’ouvrir la caisse qui contient l’œuvre, vous l’avez jugée...
Vous avez respiré une lumière qui rétablit, dans votre jugement troublé, la juste proportion des choses.
C’est que Paris est le centre où affluent tous les courants de la pensée humaine et qu’il s’en dégage comme une atmosphère de mystérieuse évidence, une sorte de clarté désintéressée classant le moi et qui éclate tout à coup aux yeux de qui sait voir.
Mille éléments divers arrivent de partout vers ce
creuset toujours en feu qui les fond dans de justes alliages et en rejette les scories.
On observe, ailleurs, on comprend à Paris. C’est l’endroit où l’on ne flâne pas mais où l’on marche rapidement en regardant en soi-même*.
Chose remarquable aussi, chaque fois que j’arrive à Paris je crois reconnaître tous les passants que je croise. Je n’éprouve pas cela dans une autre ville. C’est que Paris réunit les divers types observés ailleurs et qui vous frappent comme d’anciennes connaissances faites on ne sait où.
On voit que chaque voyage à Paris était l’occasion d’un retour sur moi-même et d’observations utiles; sans compter la joie de revoir mes amis.
Une de mes premières visites en arrivant à Paris, était pour la boîte à thé.
On appelait ainsi, au fond du n° 70 de la rue Notre- Dame-des-Champs, le bâtiment réunissant une dizaine d’ateliers et dont l’extérieur était décoré d’ornements chinois.
Là ont travaillé, plus ou moins longtemps, Hamon, Gérôme, Toulmouche, Schutzemberger, Brion et Lauwick. Mon ami Jean Aubert, le continuateur d’Hamon, qui a créé toute une mythologie enfantine très gracieuse, demeurait à deux pas de là.
* Paris a parfois ses affolements, on vient d’en voir plusieurs preuves; mais, heureusement, ils ne durent pas très longtemps. Les réclames se détruisent l’une l’autre.
J’ai assisté, au milieu de ces excellents camarades, à de joyeux repas où prenait part aussi (et ce n’était pas toujours sans accident malpropre) le singe Jacques, le favori de Gérôme, que l’on approchait de la table sur son siège fait comme un fauteuil de petit enfant.
Je voudrais parler de tous ces artistes de talent, mais sauf pour un ou deux vétérans de l’art, je me suis fait une loi de m’occuper exclusivement des morts.
J’aimais beaucoup Hamon; et qui n’eût pas aimé cette nature singulièrement naïve dans ses tendances par trop épicuriennes?
Le nom a un caractère antique : Hamon.
L’homme l’avait aussi. Son principal défaut, l’intempérance, prenait chez lui je ne sais quelle décence attique. Lorsqu’il lui arrivait d’être pris de vin, son ivresse même n’était pas grossière; elle ressemblait à un délire inspiré par une plus noble passion.
Parfois alors il était d’une sensibilité exagérée et l’on m’a raconté qu’un jour dans la campagne de Rome, par un de ces moments d’exaltation bachique, après une violente altercation avec un ami, orage qui avait fondu en chagrin, il était allé s’asseoir sur un rocher au bord du Tibre et pleurer dans le fleuve.
Ingénu et ne cachant rien, il se serait fait pendre, comme on dit.
On voit d’ailleurs beaucoup de naïveté au fond du maniérismede sonart. Son afféterie a unegrâce naturelle.
Il est l’élève de Gleyre, le père des neo-grecs.
Mais en s’inspirant des Antiques et de Pompéi surtout, on peut dire qu’il a fait de l’Hamon; ou plutôt c’était un grec de la décadence dépaysé parmi nous et qui s’était trompé de date.
Il était d’une candeur enfantine.
Sa vie a été toute d’imprévoyance, d’élans de tendresse et de petites bouderies, de bienveillance "désintéressée et de cette inconsciente bonté à qui l’on
pardonne tout, même l’oubli qui passe pour une simple distraction.
11 eut un moment de grand succès avec Ma sœur n'y est pas. Il l’accepta sans étonnement comme sans vanité ; mais il fut plus sensible aux critiques qui le harcelèrent au moment où il s’y attendait le moins.
Il travailla beaucoup à Capri. Ses tableaux finis, il les emportait à Naples où il restait des semaines à se reposer, et, si on lui demandait alors s’il travaillait, il répondait : « Je ne puis pas, je ne puis pas, j’attends les Américains. »
Son talent manque de force; mais il a de l’ingénuité, de la grâce, et une vraie tendresse. Il est lui-même. Il n’aurait pas eu une autre expression s’il se fût exercé sur d’autres sujets.
Ce paysan breton qui avait été d’abord bousier , ra^ massant le crottin, puis frère à barbette comme il se plaisait à le raconter lui-même, avait bien conservé l’aspect peuple; mais il avait en même temps comme un air d’apôtre ou de philosophe antique.
Il semblait lui-même enveloppé de ce voile vague qu’il donnait à sa peinture.
Son regard diffus vous arrivait à travers un nuage.
Le même nuage semblait vaporiser sa conversation pleine d’imprévu mystérieux, de finesse spirituelle et sans suite.
Il poursuivait toujours quelque rêve poétique sans aucune prétention à la profondeur.
Les critiques d’art se sont évertués à trouver des sens cachés, des intentions subtiles dans ce tableau fantaisiste où Hamon réunit les ombres des grands hommes antiques autour d’un théâtre Guignol aux Champs-Elysées. Je lui demandai un jour ce qu’il avait voulu mettre là-dessous : « Rien, me répondit-il, je me figure que les choses se passaient aux Champs Élysées de là-bas comme à ceux de Paris. »
Il vous arrêtait au milieu d’une conversation pour vous dire sans rime ni raison : « Oh ! la la ! des plis! » ou bien : « C’est comme M. Ingres. »
M. Ingres le hantait. Il regrettait de n’avoir pu aller aux funérailles de Flandrin pour y voir pleurer M. Ingres.
Quelqu’un lui demandait, en ma présence, s’il avait lu le Voyage autour de ma chambre. Il devint plus rêveur, ne répondit pas, puis tout à coup il s’écria : « Tiens ! si je faisais le voyage autour de M. Ingres? »
Peu de temps après, il fit Le triste Rivage, où les ombres des anciens grands hommes circulent, en attendant le passage du Styx, autour de M. Ingres, coiffé d’une mitre, qui tient en main son obole destinée au salaire de Caron.
Il ne faisait pas d’études d’après nature, mais il sortait avec sa boîte et allait faire ses tons dans la campagne en les confrontant au moyen de son couteau à palette, avec les objets mêmes qu’il voulait peindre Nous étions en Bretagne, et nous avions vu au pardon ces immondes mendiants aux plaies factices que l’onsait. A latable d’hôte, plusieurs riches anglais, surle point de partir, disaient emporter comme souvenir du pays, l’un un cheval, l’autre une vache. Soudain Hamon dit : «Une idée! si j’emportais un pauvre! » Nulle recherche dans ces bizarreries qui lui étaient naturelles comme l’inconscience de sa bonté.
Un de ses coq-à-l’âne est devenu légendaire :
Tout le monde sait qu’une des premières mesures du Gouvernement provisoire de 1848 fut l’abolition des compagnies d’élite de la garde nationale et des bonnets à poils.
Or, comme à cette époque, réunis en club à l’École des Beaux-Arts, les artistes, dans leur amour du costume, discutaient sur le mode de coiffure qui devait des distinguer des autres humains, Hamon monta à la
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tribune et proposa les bonnets à poils, alors sans emploi : et comme cela provoquait un immense éclat de rire, il attendit que le silence se fût rétabli et il reprit avec le plus grand sang-froid : « Les bonnets à poils, mais... sans poils ! »
Je voudrais dire deux mots aussi de notre ami Nazon que nous fréquentions beaucoup alors et qui, Dieu merci, est encore bien portant; mais comme il s’est volontairement retiré de la scène où nous le pensions appelé à un rôle sérieux, comme il vit obscur dans son pays, je crois qu’il est bon de le rappeler au souvenir de ceux qui l’ont connu.
Nazon (encore un nom qui a l’air antique) ressemblait alors à un Étrusque, la tête au profil d’une simple ligne, recouverte de cheveux durs et épais qui se dressaient sur son front en cimier.
Il allait distrait, arpentant les rues de ses grandes jambes, les pieds un peu en dedans, la poitrine en avant et haussant, au-dessus d’une écharpe enroulée au cou, son long nez pointu de fourmilier, comme pour aspirer les nouvelles qui couraient dans l’air.
Car c’était un causeur intarissable et d’infiniment d’esprit, cet excellent camarade aux allures cordiales quoique dédaigneuses pour toute vulgarité.
11 avait brillamment débuté comme peintre. Je me rappelle certain paysage du Midi où fuyait un long mur aux courbes pleines de style, sur lequel s’appuyait une fillette gardant un essaim de dindons; tableau d’un grand charme, d’une coloration sobre et fine, absolument original au moment où il parut.
Nous attendions de lui un grand paysagiste, et dire qu’il a préféré aller planter ses choux à Montauban !
Gustave Brion était fait de qualités moyennes, mais admirablement équilibrées. Il dessinait facilement et connaissait bien le procédé de son art.
C’était un gros garçon, qui tendait chaleureusement
les mains à ses amis, quoiqu’il s’isolât beaucoup dans sa vie retirée. Il ne faisait de bruit que lorsqu’il pinçait sa guitare ou qu’il cherchait des accords sur son harmonium.
Illustrateur habile, il travaillait avec une grande facilité ingénieuse.
11 variait beaucoup les compositions de ses tableaux, passantdes paysans alsaciens aux patriarche? de la bible, et des paysans bretons aux bateleurs du moyen-âge.
Sa lecture de la Bible , toile austère et d’un beau dessin, lui valut la médaille d’honneur.
Il quitta bientôt la Boite à thé pour une maison que lui bâtit notre ami Hugelin, son compatriote, architecte de beaucoup de goût. Il s’était entouré là de curieux bibelots et de plantes rares, passant des heures tranquilles à cultiver sa serre et son jardinet, et, entre temps, buvant quelques bonnes chopes d’excellente bière qu’il faisait venir de Strasbourg, sa patrie, et qu’il aimait tant à offrir à ses amis.
Il avait fini par ne plus sortir de chez lui, et sa santé s’en altéra.
Il prit trop d’embonpoint. Sa parole, qu’il n’avait jamais eue facile, finit par s’embarrasser, et l’on apprit un jour que cet excellent et habile artiste était mort subitement.
Lorsque je l’ai connu, en 185"}, il occupait avec Schutzemberger un atelier au ^ de la rue Notre-Damedes-Champs où j’avais demeuré avec Delalleau.
Il y fit ses meilleurs tableaux, ceux qui ont le plus de saveur : les Schlitteurs de la forêt Noire et la Récolte des pommes de terre pendant une inondation. Schutzemberger peignait aussi un bon tableau de Faucheurs alsaciens à l’aube. On voit que les paysans étaient dans l’air.
Brion obtint cette année une seconde médaille en même temps que J. -F. Millet.
Dans la même maison habitait aussi F. Bonvin, qui peignait alors des pioupious.
Quel singulier homme que ce Bonvin !
Au premier abord, il avait l’air d’un ouvrier ordinaire; mais on ne tardait pas à trouver dans ses yeux et sa bouche ironique de signe d’une extrême acuité d’esprit.
C’était, en effet, un des hommes les plus spirituels que j’aie connus ; mais ses saillies n’étaient pas toujours absolument inoffensives.
Dans ses moments d’entrain, il trouvait des mots charmants.
Le jour de son mariage, il dit à sa jeune femme, à la fin du repas de noces: « N’oublie pas que tu entres dans une famille de robe et d'épée. 11 faut savoir que son père était garde champêtre à Montrouge et sa mère couturière.
Une autre fois, comme il passait à l’exposition devant un tableau où l’auteur avait abusé de trompe-l'œil puérils, Bonvin aperçut à terre une plume d’oie, la ramassa et, se redressant et mesurant d’un regard rapide l’étendue de la toile, il tendit la plume au gardien de la salle, et lui dit: « Gardez ça, ça doit être tombé de là-haut ! »
Le jour où nous fêtions la médaille de Brion, celuici l’avait si bien arrosée qu’il avait laissé une partie de sa raison au fond des verres. Et Bonvin le taquinait et lui répétait, avec un accent de barrière: « Défie-toi! défie-toi de ton succès! «Puis il lui prit la dernière pièce d’or qu’il lui restât dans son gilet. Brion, qui commençait à ne plus comprendre la plaisanserie, se fâchait, et Bonvin lui disait, en agitant son louis d’or sous son nez : « Qu’ t’es ras ! Tu comptes avec tes amis ! Mais, malheureux, moi, qui t’ai pris ta pièce de vingt francs, est-ce que je compte, moi !... »
Tel je me rappelle Bonvin, ce peintre de talent, ce
Gaulois qui passa sa vie à s’inspirer des vieux Flamands dont, il faut bien le dire, il ne rendait pas la finesse et aussi des Lenain dont il n’avait pas la verte fermeté.
En même temps je revoyais mes anciens condisciples de l’atelier Drolling, dont quelques-uns, à la suite de Baudry, commençaient à s’affirmer aux expositions annuelles.
Parmi ceux-ci, notre pauvre Marchai, le joyeux boute-entrain, l’ami des plus brillants écrivains qu’il amusait par sa verve intarissable et ses bons mots. Quelle fine bonhomie! Quel épanouissement cordial! Comment cet artiste, qui se répandait partout en ardents effluves, pouvait-il trouver encore le temps et la force de peindre? Il peignait pourtant, et il y apportait, il faut le dire, une vraie conscience, surtout aux débuts de sa carrière. J’ai été témoin de vaillants efforts.
Par malheur, ce causeur si spirituel et si original dans ses paradoxes amusants, ne pouvait se débarrasser en peinture d’une sorte de goût bourgeois.
Entraînés par l’amitié, les critiques de son entourage s’y laissaient prendre et, au lieu de l’éclairer, vantaient fort certaines de ses toiles d’une sensiblerie un peu banale de morale en action : éloges dithyrambiques qui redoublèrent à propos de son tableau Penelope et Phryné.
« Je crois qu’ils sont fous, me dit-il, à cette occasion; figure-toi que j’ai reçu plus de quatre-vingts lettres de félicitations enthousiastes ! »
Je me souviens, en effet, que ce distique excita dans la presse des acclamations universelles. Vous savez, les moutons de Panurge.
La réaction fut terrible. Deux ou trois ans plus tard, ce pauvre Marchai était fini ; étouffé par l’exagération même du succès. On le lâcha. Plus d’acquéreurs de ses tableaux.
Il s’usa alors à des répétitions de ses tableaux qui -avaient eu du succès autrefois.
Les embarras d’argent arrivèrent.
Un jour on trouva Marchai, en tenue de soirée irréprochable, étendu sans vie sur son lit. 11 s’était suicidé avec toute la correction d’un gentleman.
Heureusement pour sa mémoire, il laisse deux jolis tableaux : le Choral de Luther et la Foire aux servantes.
J’aimais à gravir, rue Mazarine, le long escalier qui conduisait à l’atelier de Feyen-Perrin ; car je revoyais chaque fois avec un vif plaisir cet excellent ami, qui était un artiste à l’imagination vive, féconde et poétique.
J’ai dit, ailleurs, combien il était beau et ardent à l’étude.
Il nous était arrivé des bords de la Moselle, charmant fleuve qui, par endroits, effrite ses crêtes croulantes avec des allures de petit Tibre, parmi des mouvements de terrain rappelant, de loin, la campagne de Rome. Il avait, là, mêlé l’ivresse de ses passions naissantes aux voluptés de la nature. Il en garda les chaudes ardeurs et la rêveuse mélancolie. Son art en fut imprégné.
On se rappelle la longue théorie de ses belles filles, étirant leurs longues silhouettes sur l’embrun de la mer, ou baignant dans les vapeurs violâtres ousafranées des crépuscules. On n’a pas oublié non plus ses belles femmes nues, sa couleuvre et sa voie lactée, où, malgré la maladie qui le minait, il se montrait toujours en progrès, prouvant qu’il était loin d’avoir tout dit.
Il fut un temps où je le rencontrais souvent avec son frère et premier maître Eugène Feyen, à la brasserie Alsacienne de la rue Jacob.
On était à la fin de l’empire.
Je ne dirai pas toutes les personnalités distinguées par l’intelligence qui vinrent s’asseoir sur les bancs de cette brasserie, centre fraternel où les discussions d’art se prolongeaient très avant dans la nuit.
Les nouveaux venus se plaçaient d’abord à la petite table, près de la porte, avançaient insensiblement, et, s’ils étaient présentés, finissaient par être des nôtres.
Plus d’une illustration d’aujourd’hui a fait ainsi son stage à cette petite table : même ce jeune avocat très disert, qui bientôt sembla s’exercer, dans notre petit cénacle, aux futures luttes de la tribune où il devait être appelé.
Il nous fit, entre autres, une magnifique harangue le jour où l’on apprit la mort de Maximilien, empereur du Mexique, et qui, s’adressant à Napoléon 111, finissait par ces mots : « Ce sera ton Waterloo ! »
Ce jeune avocat, ardent patriote et chaud démocrate, était porteur d’un nom très obscur : Léon Gambetta.
Certes, il ne rêvait pas alors le glorieux monument de la place du Carrousel.
En 187^, au moment de sa plus grande gloire, en fumant un cigare après dîner, comme je lui rappelais ces heures passées à la brasserie, il s’écria : « Me les a-t-on reprochées des fois, grand Dieu ! »
Là venaient aussi le charmant humoriste Toussenel, le vert poète Pierre Dupont, le vieil Achard, bon enfant grincheux, l’un de nos pères paysagistes d’un talent si consciencieux qu’il travaillait trois années d’après nature au même tableau et qu’il se désolait fort lorsque, revenant à son motif le printemps d’après, il trouvait qu’une ombellifère, gelée l’hiver, n’avait
pas repoussé. Puis, c’étaient Jules Héreau, artiste très intelligent et qui devait mourir si tragiquement, sans avoir donné sa mesure; Blin, sur qui nous fondions de si belles espérances et qui s’éteignit tout jeune, au moment où il venait de faire son chef-d’œuvre, un chef-d’œuvre!
L’empereur Maximilien lui avait acheté ce tableau représentant un étang où glissait une barque entre des joncs et des roseaux et qui reflétait le ciel, une merveille de fluidité nacrée.
Blin avait apporté de très belles qualités à plusieurs œuvres, mais celle-ci nous parut tellement supérieure aux autres, que ce fut comme une révélation.
Le malheur a voulu qu’elle fût détruite dans la dévastation du palais de l’infortuné Maximilien.
Pauvre Blin! ce jour-là, tu mourus une seconde fois !
Il était aussi de nos amis de la brasserie, l’étrange Gustave Doré, l’artiste à l’imagination miraculeusement touffue et fantastique comme une forêt magique aux merveilleuses apparitions.
Lorsqu’il aurait pu jouir en paix des retentissants succès de son crayon, on le voyait toujours distrait, souvent triste, puis soudain pris d’une gaieté de gamin en vacances, sans doute pour s’étourdir, car ce fécond et inépuisable dessinateur souffrit toute sa carrière d’une plaie vive dont probablement il mourut: le chagrin de voir ses confrères passer trop indifférents devant ses immenses toiles, où il mettait toutes ses ambitions et pour lesquelles il n’était pas doué.
Bien d’autres vinrent encore à nos réunions de la rue Jacob : Nazon, Gattineau, notre cher et charmant Armand Silvestre; enfin le sculpteur Carpeaux, qui promettait un rival au Puget, nature rude de tailleur de pierres, dépaysé au milieu des grandeurs où l’avait élevé un mariage aristocratique; Carpeaux, le fameux
auteur de la Flore et de VUgolin, et à qui Valenciennes a fait des funérailles-dignes d’un roi.
LXXXVIIi
Mais, de tous les élèves de Drolling, Gustave Jundt est celui que j’ai le plus aimé. C’est à lui que j’allais tout d’abord.
Dans son atelier, rue d’Assas, s’entassait pêle-mêle, ô désordre pittoresque, un tas d’objets et de costumes de tous les paysans chez qui il avait travaillé : d’Alsace, de la Forêt Noire, de Bretagne, d’Auvergne; les uns s’échappant des bahuts ouverts, les autres s’amoncelant aux coins poudreux, par l’encombrement des toiles, des palettes, des pipes énormes et des journaux. Sur une table, une montagne de lettres, toute sa correspondance depuis dix ans, et un monceau de vieux tubes vidés et recoquillés.
Le matin je le trouvais dans sa petite chambre, encore au lit, fumant, en parcourant son journal, sa grosse pipe de mérisier.
Il poussait une grande exclamation gaillarde en me voyant, se dressant à demi sur sa couche et réprimant parfois la grimace d’une douleur de rhumatisme qui n’enlevait rien à l’expansion de son joyeux accueil.
A peine levé, souvent en caleçon, il allait au piano dégourdir ses doigts goutteux; chantant ou sifflant, se livrant à de vraies inspirations musicales qui lui passaient parla tête, réminiscences ou improvisations, et il y mettait un charme!...
Il y allait d’entrain, par besoin de gaîté, commençant
en charge, puis se laissant prendre aux délicieuses mélodies qui l’enveloppaient, et sa voix alors prenait de telles cadences attendries que jamais virtuose ne m’a davantage ravi.
Puis il mettait ses tableaux sur le chevalet pour les montrer, et il fallait bien peser ce qu’on allait lui dire; car tout conseil était assitôt essayé, au risque de détruire huit jours de travail. Il fallait voir alors avec quelle rapidité imprudente il trempait son chiffon dans l’essence et en frottait sa toile, grattant du couteau à palette, démolissant, et reconstruisant en un clin d’œil !
Pour qui le voyait seulement en public, Jundt n’était qu’un joyeux viveur au cœur chaud comme ses longs cheveux et sa barbe dont l’or clair paraissait toujours imprégné de soleil. C’était un éternel éclat de rire bien ouvert, inoffensif, et irrésistiblement contagieux.
11 mettait un aplomb imperturbable aux charges les plus osées dont il sortait toujours impunément. Quelques-unes sont légendaires.
Il avait un tempérament de fer, un appétit prodigieux, de l’embonpoint et, quoique boitant à cause de sa goutte, une démarche pleine de désinvolture aristocratique. Tout son être rayonnait dans l’épanouissement d’une inaltérable gaîté.
Il y avait chez lui du faune et du grand seigneur.
Mais quel cœur d’or pour ceux qui pénétraient dans son intimité! Comme tout ce brio désordonné cachait un artiste de flamme pure et de tendresse!
Je crois le voir encore, il y a cinq ou six étés, vers la fin de sa vie, à nos réunions de Montgeron, chez mes enfants.
Nous allions au-devant de lui. Il arrivait chancelant dans sa démarche de goutteux, appuyé sur sa canne, s’annonçant de loin par quelque bruyante apostrophe d’une joie homérique, sur un petit sentier aux bords
étoilés de ces mille fleurettes dont il aimait à émailler les gazons de ses blonds tableaux, qu’il laissait tomber d’une touche alerte et dont il grattait subtilement les tiges du bois de son pinceau, tout en fredonnant quelque fuyante mélodie.
Le ciel clair, la verdure, les fleurs exaltaient sa joie, qui s’échappait en effervescents enfantillages.
Et quand il exécutait sa grande symphonie matinale :
Il commençait par quelque prélude agreste, imitant les bignoux et les clochettes des troupeaux, puis sur l’accompagnement en sourdine s’élevaient tous les bruits champêtres : imperceptibles beuglements lointains, formidables hennissements, pétarades de chevaux, clarinettes nasillardes des oies, 'cris de coqs, gloussements, glapissements, han ! han! des ânes, tous d’une vérité parfaite et avec je ne sais quelle accentuation qui en faisait de l’art.
Et on croyait boire les brumes de l’aube, respirer la senteur des foins, l’odeur des purins, et le tableau rustique vous apparaissait idéal et vivant.
Un jour qu’il devait dîner à Montgeron avec les poètes A. Lemoyne, ce paysagiste de la plume, de Heredia, le maître des sonnets, et le grand Leconte de Lisle, Jundt imagina en route d’écrire des bouts rimés, absolument idiots, mais composés de mots passionnés ou vénérés : amour, flamme, pleurs, larmes, Sion, Jérusalem et autres.
Comme il me les donnait à lire, je le regardais d’un air consterné me demandant s’il était fou!...
« Tu n’as pas l’air de comprendre la beauté de ces vers, me dit-il, tu verras tout à l’heure au dessert! »
Et en effet, alors, dans un élan inspiré, il improvisa, au piano, sur ces paroles absurdes, une douce mélodie qu’il accompagna de charmants accords.
Et Leconte de Lisle ravi s’écria : « les vers de mirliton sont décidément les meilleurs pour la musique! »
Les beaux vers étant eux-mêmes une divine musique n’ont que faire de l’autre.
C’est ainsi que Jundt dispersait au hasard les plus précieux dons naturels.
Et il ne put jamais pousser à fond les qualités de sa peinture.
Avec plus de précision, plus de correction dans la forme, il eût été un grand artiste et aussi, s’il n’avait pas eu cette honnête défiance de lui-même qui lui faisait gratter et recommencer vingt fois la même toile.
Et malgré cela, quelles ravissantes inspirations tombèrent de sa brosse incorrecte.
Quel amour des blonds roseaux penchés sur les eaux claires et qu’écartent des doigts, dans les îles du Rhin , de vaporeuses et fugitives jeunes filles aux reflets argentés !
Et cette tendre Marguerite qui, à l’heure indécise où l’aurore va ouvrir les corolles de ses petites sœurs de l’herbe, tord ses cheveux d’or sur l’eau d’une source que retient le tronc creux d’un arbre, rafraîchissant ainsi un symbole qui semblait à jamais démodé!
Et les blancs rayons du matin qui tremblent dans le frisson des pâles verdures printanières, et les brumes frémissantes, 6 blond ami, qui, sauf le divin Corot, qui mieux que toi en devina la douce ivresse!
Toute cette gaîté cachait des souffrances et peut-être des désespoirs ignorés de ses plus intimes amis et même de ce frère dévoué, Théodore Jundt, ingénieur à Belfort, qui nous le rappelle avec plus de sobriété; tourments du corps, déceptions cruelles, déchirement patriotique de son cœur d’Alsacien; car il ne se consola jamais de la patrie perdue...
Tous ses amis se souviennent des caricatures vengeresses dont il avait couvert une série de panneaux sur l’un desquels on voyait une auguste effigie qui n’était qu’un composé de tranches de lard, de bou-
dins et de saucissons ; et de ce panorama de l’Alsace dont il terminait l’esquisse si amoureusement rêvée!...
Rien de plus désespéré devant le malheur que ces coeurs follement gais!
Un matin, Paris stupéfait apprit sa mort tragique, comme il avait appris celle de Marchai, cet autre Alsacien et son camarade d’atelier.
D’autres amis bien vénérables m’attiraient aussi ; je veux parler des vieux maîtres qui dorment au Louvre.
Leur tranquille et sûre gloire est sortie de nos vicissitudes et au milieu des préoccupations souvent vaines qui excitent et fatiguent nos nerfs, il est bon d’aller les regarder et de les interroger.
Ce n’est jamais sans une respectueuse émotion que je franchis le seuil de notre Musée.
Je le connais presque par cœur, ce Musée, et pourtant, c’est à chaque visite un champ d’observations nouvelles.
Les impressions d’art tiennent à tant d’influences secrètes, que, selon ce qu’il vient de voir et d’étudier, l’artiste subit des modifications sinon dans l’ardeur de ses admirations, du moins dans leur direction.
Un jour je suis plus touché par les ferveurs naïves des Gothiques, un autre, par les fastes de la Renaissance ou par les touchantes familiarités des Hollandais. Mais il y a, pour moi, quelques œuvres souveraines qui planent au-dessus de toute fluctuation d’esprit ou de sentiment.
Ces chefs-d’œuvre d’élection, j’en ai fait ma. constellation suprême au ciel de l’idéal.
Je placerais peut-être à leur tête la voûte de la chapelle Sixtine et les divins marbres de Phidias qui, à Londres, m’ont ému jusqu’aux larmes; mais je ne les ai vus qu’une seule fois.
Les œuvres que je puis revoir et dont je parle plus haut sont au Louvre : la Sainte Anne de Léonard de Vinci, Les Disciples d'Emmaüs de Rembrandt et le dernier tableau du Poussin: Apollon amoureux de Daphné; ce sont de plus, à Lille, la petite tête de cire, et à Gand, La Vocation de saint Bavon de Rubens.
Je ne crois pas que l’art ait jamais produit rien de plus touchant que la tête de la sainte Anne de Léonard de Vinci. Personne n’a uni plus de profondeur mystérieuse à plus de précision dans la forme. C’est le rêve de l’idéale douceur exprimé avec une idéale énergie. Rien n’y est dû au hasard : tout est voulu; mais chaque détail est sacrifié à l’expression de l’ensemble dans une demi-teinte plus resplendissante que la lumière crue : cela tremble et rayonne du rayonnement de l’âme; cela exhale je ne sais quelle lueur surnaturelle et divine. O transfiguration de la matière!
J’aime ce Léonard de toutes mes ferveurs d’artiste.
Ne serait-elle pas de Léonard aussi, cette adorable tête de cire, du musée de Lille, cette jeune vierge, merveille d’un inconnu? Rien de comparable à l’ingénuité rêveuse de ce lys candide! Que de fois le pur regard de ses yeux malades est venu me poursuivre dans ma solitude!
On a peine à croire qu’à notre époque où les voyages sont si faciles, on a peine à croire que dans la superbe cathédrale d’une ville très importante, il puisse y avoir un merveilleux chef-d’œuvre presque inconnu, selon moi, le plus beau tableau d’un des plus grands génies de la peinture? C’est pourtant ce
qui arrive pour la Vocation de saint Bavon de P. -P.
Rubens.
Et ce qui rend l’invraisemblance de cette obscurité plus extraordinaire encore, c’est le voisinage, dans une chapelle de la même cathédrale, d’une œuvre extrêmement connue : L’Agneau pascal de Van Eyck.
Couvert d’une riche armure et d’un long manteau de pourpre qu’un page relève par derrière, saint Bavon est à genoux, entouré de sa cour, sur un monumental escalier qui conduit au porche d’un couvent.
Entre les colonnes de ce porche, des évêques en grand costume épiscopal s’inclinent vers lui, avançant les mains pour le recevoir.
Le bas de l’escalier est occupé par des mendiants auxquels des serviteurs distribuent les biens du Saint; c’est comme une meute qui s’élance à la curée. Il y a là des vieillards décharnés, des gamins en loques et deux superbes pauvresses doht l’une, les seins nus, étale, dans son élan, deux petits enfants qu’elle tient dans ses bras puissants.
A gauche, près du cadre, deux grandes dames, les plus idéales créations du maître, d’une beauté pure et noble, regardent, l’oeil attendri, le Saint qui fait le sacrifice de toute sa gloire terrestre.
Toute cette composition est groupée avec un art et un naturel absolus; sa couleur est d’une richesse et d’une sobriété incomparables.
Nous sommes loin ici des muscles trop rebondissants dont les ombres semblent des écorchures, nous sommes loin de ces crudités des bleus et des rouges comme dans la Vierge au perroquet, ou le Coup de lance; nous sommes loin de la porcelaine du Christ à la paille et de Y Incrédulité de saint Thomas; loin de la vulgarité du Christ mort en raccourci. Ici la vie ruisselle sans exagération et la beauté éclate, souveraine.
La couleur légèrement ambrée est de la même qua-
lité que dans cet autre admirable chef-d’œuvre du même maître, mais d’une importance bien moindre : je veux parler du tableau le Saint Georges qui, à l’église Saint-Jacques, orne le tombeau du maître d’Anvers.
Ce sont les mêmes carnations chaudes et nacrées, les mêmes puissantes et blondes harmonies. Or, où Rubens trouve la finesse, il n’a plus de rival.
Quant au tableau de Rembrandt, Les Pèlerins d'Emmaüs , il est pour moi, aussi souvent que je le puis, le but de pieux pèlerinages et jamais je ne me lasse de le contempler.
Par quel miracle ce Christ, qui n’est pas beau selon la convention humaine, éveille-t-il l’idée de la plus céleste sublimité? D’où vient le charme irrésistible que sa face exhale sous cette auréole si mystérieusement discrète? Comme en présence de Léonard de Vinci, nous sommes ici sous la domination d’une irradiation surnaturelle.
Pour en connaître le secret, il faudrait pouvoir lire dans l’âme de Rembrandt.
Car si inexplicable que soit l’attraction dominatrice de cette œuvre, on sent qu’elle est le rayonnement d’une pure pensée; elle montre avec évidence la suprématie du génie humain sur le reste de la création; elle accable les matérialistes qui voudraient ravaler ce génie au niveau de l’aveugle instinct de la brute.
Mais si le plus haut prestige d’inspiration qui anime ce chef-d’œuvre échappe à nos moyens bornés d’analyse, ce que nous pouvons y expliquer, c’est cette harmonie supérieure des valeurs et des tons, c’est l’attention pieuse des gestes et la magie du clair obscur. Rembrandt n’a rien créé de plus suavement intense.
Et, chose consolante pour nous qui vieillissons, lorsque nous considérons l’œuvre des grands maîtres, nous remarquons que leur dernière manière est la plus sublime.
Ceci est vrai pour Michel-Ange, Rubens, Léonard, Rembrandt et le Poussin et bien d’autres.
Contrairement à ce que disaient les Grecs de leurs héros : « Heureux ceux qui meurent jeunes, dans toute la beauté de leur corps, » on peut dire surtout des artistes: «Heureux ceux qui meurent vieux dans la plénitude des facultés de leur âme! » Eux seuls arrivent à cette maturité triomphante où, maîtres du procédé matériel, délivrés des préoccupations et des passions vulgaires, ils n’entrevoient plus que la suprême expression des choses. Nulle trace d’effort; les moyens employés disparaissent et la main peut impunément trembler sous le charme supérieur qu’elle dégage.
A la jeunesse les tentatives en avant, les exaltations hasardeuses, les triomphes éclatants et les chutes retentissantes, les dégoûts, la prodigalité, les audaces et les bruyantes trompettes des nouvelles renommées! Aux vieux restés verts, la libre et radieuse coulée des abandons sublimes, voilant une science profonde, d’autant plus cachée qu’elle est profonde; aux vieux, les visions sereines délivrées des chaînes terrestres!
Je viens de parler du Poussin; eh bien! comparez à 1* Enlèvement des Sabines et autres toiles emphatiques de sa jeunesse, comparez la Grappe de la Terre Promise , le paysage de Ruth et Booz et surtout la suprême de ses toiles comme date et comme génie: Apollon amoureux de Daphné , qu’il n’a pu terminer et où ses doigts défaillants ont été les interprètes d’une des plus hautes visions de l’Art.
O vous qui affirmez que l’idéal est un vain mot, comment qualifierez-vous l’atmosphère céleste qui baigne ce rêve de vieillard, l’auguste beauté de cette épopée à la fois olympienne et champêtre, des épisodes qui s’y déroulent?
Regardez ce tableau et voyez si l’on a inventé beaucoup depuis :
Le ciel est profond, d’un bleu puissant et doux où flottent de tièdes nuages gris-perle, délicieusement nacrés, d’une belle forme arrondie et ça et là déchirés de lumières blondes. Ils semblent s’accumuler, dans un bain électrique, sur la cime lointaine qui, derrière un lac d’azur, ferme l’horizon.
Sur les chaleurs moites de ce fond voluptueux, des frondaisons d’un grand style ouvrent leurs éventails de feuillage, les troncs enracinés entre des rochers ^ nus aux formes accentuées.
A gauche une nymphe enveloppée d’une draperie jaune se balance à demi couchée sur des branches; , une autre couronnée de chêne est assise- à ses pieds, entourant un rameau de ses bras, les mains enlacées.
Un peu au-dessous Apollon regarde Daphné qui se dresse nue de l’autre côté de la composition, entourée de nymphes également nues. Près d’Apollon, un petit amour, l’arc tendu, la vise de sa flèche.
Différents personnages sont assis ou couchés au premier plan, dans les attitudes du repos. Un grand vide repose l’œil au milieu de ces groupes dont les ondulations conduisent le regard du spectateur à gauche et à droite vers Apollon et Daphné.
Le fond de la composition est occupé par des bergers, des chiens et un troupeau de bœufs dont les dos forment une ligne droite pleine de style.
Ah! comme tout cet ensemble est intense, calme, tiède, amoureux!
Une douce lumière éclaire les lointains ainsi que la nymphe assise dans l’arbre, tandis que le reste de la scène se meut dans une pénombre d’une transparence exquise.
Dans ce tableau les contours et les couleurs, à la fois sublimes et familiers, aêrtit si naturellement cadencés, si délicieusement harmonisés, que, l’œil, trompé par le charme, croit y percevoir une sorte de
palpitation, je dirai presque de respiration divine! Cette palpitation, cette respiration, cette vie supérieure produites par l’équilibre parfait des parties vibrant dans un juste ensemble, n’est-ce pas le signe infaillible des véritables chefs-d’œuvre.
On comprend quel avantage m’offrait Paris par la fréquentation d’amis comme ceux dont je viens de tracer quelques portraits.
Mais s’il est dangereux de se tenir longtemps éloigné de Paris, il n’est pas bon d’y vivre constamment.
L’occasion permanente que la grande ville offre à l’échange des idées ne nuit-elle pas à leur complète absorption? Ces conversations continuelles où chacun brille ou cherche à briller n’entraînent-elles pas une déperdition inutile de forces.
Ce feu qui s’envole en paroles souvent stériles ne pourrait-il pas, retenu plus longtemps et employé au travail, produire un résultat plus sérieux.
Les pensées pour être fécondes demandent la concentration et non l’éparpillement jeté à tous les vents. La compression centuple leur force.
Le boulevard seul peut dévolopper surtout cette faculté brillante mais superficielle que nous appelons l’esprit. Mais l’ambition de l’artiste doit aller plus loin. Sans avoir l’arrière-pensée du renard, on peut affirmer que l’esprit est dangereux en art.
Je crois que les peintres d’histoire auraient grand
avantage à vivre de temps en temps à la campagne, au milieu des races primitives qui les peuplent. Je crois qu’ils y puiseraient souvent l’intuition des siècles passés, car, selon moi, pour faire revivre ces siècles sur la toile, il ne suffit pas d’aller fouiller les petits documents et éternuer dans la poussière des vieux bibelots.
Sorti du tourbillon parisien, à chaque retour à Courrières, je ressentais l’immense volupté du grand calme champêtre et des promenades solitaires où l’on peut suivre les effets de la Nature, en étudier les causes sur des motifs simples et d’où ressort d’autant mieux l’évidence des grandes lois éternelles.
Alors me revenaient les milles problèmes discutés à Paris entre camarades. Ils se redressaient, dans l’isolement, devant ma raison; je cherchais à les résoudre.
Peut-être aurais-je mieux fait d’aller droit devant moi sans autre souci que de satisfaire la sorte d’idéal que je ressentais, sans excitation vaine, sans ambition trop élevée.
C’est ce que j’avais fait sans m’en douter lors de mes premiers tableaux de Courrières; c’est ce que je tâche de faire, moins inconsciemment, à présent.
Mais comment éviter le grand examen de conscience qu’impose le sentiment de responsabilité.
J’ai toujours eu la passion du Beau.
J’ai toujours cru que le but de l’Art était de réaliser
l’expression du Beau. Je crois au Beau, je le sens, je le vois !
Si l’homme chez moi est souvent pessimiste, l’artiste, au contraire, est éminemment optimiste.
Je dirai plus; j’affirme que la vie me semblerait absolument misérable et méprisable, si nous n’avions sans cesse dans les yeux l’adorable éblouissement du Beau !
En affirmant ceci, je parle du Beau moral comme du Beau physique.
Mais ce Beau, qu’est-il? Où est-il? Quels sont ses attributs ?
La raison est impuissante à éclaircir cette question éternellement soulevée et à laquelle la réponse de Platon, toute vague qu’elle soit, est encore la meilleure.
L’Amour seul est le flambeau qui peut nous guider dans une région où tout est mystère.
On pourrait ajouter à la définition de Platon, que le Beau n’est pas seulement la splendeur du vrai, mais que c’est aussi son intensité et c’est pourquoi on le rencontre même où le vulgaire ne voit que laideur.
Si je ne craignais d’être plus vague encore que Platon, je dirais : Le Beau c’est Y essence de la Vie .
C’est aussi la grande symphonie du Monde qui ne se rend que par la profonde interprétation et la juste association des contraires et des rapports harmonieux.
Tous les êtres munis d’yeux perçoivent l’image des choses, les organisations artistiques et poétiques, seules, les voient parce que, seules, elles en pénètrent le sens harmonique dans Yuniversel concert.
De là, leurs extases et leurs dégoûts devant des choses qui laissent la grande majorité des hommes absolument indifférente; de là leur mépris pour l’art d’imitation pure, cet art qui ne considère ces choses que pour elles-mêmes et aboutit au trompe Yœil par un patient et misérable procédé.
L’Art n’a donc pas pour but la simple imitation de la Nature.
Mais dans quelle mesure doit-on imiter? Jusqu’à quel point l’artiste doit-il créer? Comment doit-il créer?
N’y a-t-il pas orgueil à croire qu’il peut créer?
Que de questions viennent troubler son jugement.
Un peintre peut être intéressant lorsqu’il connaît assez la Nature pour ne pas se laisser prendre à ses côtés inexpressifs, mais il ne sera émouvant qu’autant qu’il en exprimera les intensités.
Comment l’artiste arrivera-t-il à reconnaître dans la Nature les traits essentiels sur lesquels il faut appuyer et les banalités qu’il doit négliger?
Il ne peut le faire qu’en élevant son âme par la contemplation des beaux spectacles qui le frappent et en y associant son cœur.
Car il ne suffit pas de discerner et de mettre en lumière le caractère superficiel des choses, il faut encore, et c’est là le plus important, exprimer ce mystère qui s’en dégage, leur expression procédant de ce que nous mettons en communication notre âme avec ce que j’appellerai Y âme des êtres inanimés.
Car tout, dans la Nature, a une vie secrète et pour ainsi dire morale.
C’est un côté mystérieux mais nullement chimérique et ceux-là seuls, poètes ou artistes, passionnent qui s’en pénètrent profondément.
Que me fait un ciel s’il ne me donne l’idée de l’infini ?
Devant un paysage au crépuscule, il m’importe peu que mon œil ait la sensation du rendu matériel, si mon esprit ne ressent tout d’abord une impression de repos, de calme et de paix. Un bouquet de fleurs doit avant tout réjouir par la fraîcheur.
L’esprit du sujet doit aller avant sa lettre.
La Force, l’Elégance, la Majesté, la Douceur, l’Éclat, la Grâce, la Naïveté, l’Abondance, la Simplicité, la Richesse, l’Humilité, l’une ou l’autre de ces qualités, selon le tempérament du peintre et la nature du sujet, doit ressortir de l’œuvre avant qu’on ait eu le temps de se rendre compte de la scène exprimée.
Ce sont les vertus esthétiques.
Elles sont communes à tous les Arts, qui ne vivent que par elles. L’exécution la plus habile, la science la plus sûre, rien ne peut les remplacer.
Elles sont éternelles et traversent sans rien perdre de leur souveraineté les caprices de la Mode.
Elles assurent les succès durables qui grandissent en vieillissant.
Autant de qualités, autant de défauts correspondants qui en prennent les apparences et, trompant le public, amènent les modes éphémères.
A côté de la Beauté, le Joli ; de la Grâce et de l’Élégance, l’Afféterie; de la Naïveté, la Niaiserie; de la Force, la Lourdeur; de la Majesté, l’Emphase; de la Suavité, la Fadeur; de l’Abondance, la Prodigalité; de l’Éclat, le Clinquant; de la Simplicité, la Pauvreté.
Le public se laisse souvent prendre aux apparences et ne distingue pas vite la fausse monnaie de la bonne. La foule s’égare d’abord, finit par se ranger du côté des hommes compétents et, comme en somme elle ne sait jamais pourquoi, on la voit alors se pâmer devant des maîtres qu’elle persiste, au fond de son cœur, à trouver laids.
Le véritable art ne s’adressera toujours qu’à un public restreint.
La grande qualité qui fait l’artiste et qu’il reçoit en naissant est donc, l’amour du Beau, ce feu qui fait vibrer l’âme, la féconde et lui donne cette perception presque inconsciente et profonde qui en résulte, la lumière du sentiment.
lô«
La science donne la clarté, le sentiment enveloppe cette clarté de mystère ; il entrevoit Y Au-delà, il plonge dans l’infini... et c’est pourquoi j’ai dit dans mes vers:
L’art est la clarté
Suprême rayonnant au milieu du mystère *.