‹ La vie d'un artiste; art et natureChapitre 3 sur 20 · IO · texte numérisé non relu

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Il me fallut quitter ces lieux si chers, dire adieu à cevte maison paternelle, à ces jardins où les gens et les choses, les arbres et les bêtes avaient été si étroitement mêlés à mon existence.

Le temps des soleils à ciel ouvert était passé; j’allais quitter mon Éden pour une triste pension.

Mon oncle désirait me mettre au collège de Douai ; mais mon père choisit une sorte de petit séminaire à vingt lieues de Courrières, où certains de ses amis avaient placé leurs enfants.

Le jour du départ mes frères pleurèrent, chacun dans son coin, Marraine et Philippine pleurèrent, toute la maison pleura. J’avais dix ans à peine et j’allais être privé des douceurs du foyer.

Pendant le voyage la gaîté me revint, je voyais des objets nouveaux et puis mon père et mon oncle m’accompagnaient.

Lorsqu’ils m’eurent quitté, lorsque je me vis seul au milieu de cette foule d’élèves aux visages inconnus, le souvenir de tout ce que je venais d’abandonner, de tout ce que j’aimais, amassa dans mon cœur gonflé une poignante douleur et j’éclatai en sanglots.

J’errai par une grande et morne cour, en but aux. railleries de mes nouveaux condisciples que je me mis à haïr d’instinct, tant, dans mon injustice d’exilé, ils me semblaient pour la plupart laids et féroces.

Et, au lieu des vastes horizons, des arbres et des fleurs, un vaste bâtiment froid comme une caserne et,, dominant le mur de la cour, l’Hôpital Militaire.

Je vécus là trois interminables années que chaque éclaircie des vacances rendait plus sombres.

Je m’habituai automatiquement à cette existence compassée où tout choquait mes sentiments; où l’espionnage était organisé entre élèves ; où, dans mon souvenir, je ne retrouve pas d’amis, car l’intimité y était défendue et punie. Ainsi, dès qu’on s’aperçut que je fréquentais souvent les mêmes élèves, ceux que j’avais naturellement choisis, on m’interdit leur société et il me fallut accepter une liste d’une dizaine de noms pris parmi les plus antipathiques, pour seule compagnie.

Je ne pus surmonter la répugnance qu’ils m’inspiraient et, longtemps, je préférai rester seul. Je devins rêveur, distrait, paresseux bayant aux corneilles.

Pourtant, dans ce bas milieu, il y avait, pour certaines âmes, une échappée vers une sorte d’idéal, le mysticisme.

Blessé dans mes plus chères affections, je tombai dans une lasse langueur d’esprit et je me tournai vers les voluptés célestes.

J’entendais constamment parler des tourments de l’enfer, des affres du purgatoire et des éblouissantes merveilles du paradis.

Les cérémonies religieuses étaient fréquentes et on y déployait un luxe relatif.

J’avais été élevé par un oncle philosophe chrétien; je ne croyais pas tout ce que l’on enseignait, mais j’avais soif d’émotions et je me livrai aux rêves mystiques.

On rencontrait parmi les maîtres et les élèves quelques extatiques à côté de certains hypocrites aux yeux mourants, aux bouches béantes, aux grimaces béates. Les premiers me touchaient par l’ardeur de leur foi, surtout le petit L..., qui brûlait d’une flamme si sincère, dont la tête blonde, aux cheveux bouclés, prenait véritablement l’expression céleste d’un ange, lorsque,

immobile et perdu dans sa prière, il jetait son âme à Dieu.

Je l’aimais, j’aurais voulu en faire mon ami, mais quand bien même il eût éprouvé le même désir, toute intimité étant interdite, je m’en tenais à distance.

Il était sincère aussi, E. C..., fils d’un ami de mon père, un bon vivant, qui avait donné naissance à cet enfant si spiritualiste !

Quelle réserve dans ses habitudes ! Quelle mélancolie dans ses yeux! Plus âgé que moi, et mon président d’étude, il me reprochait mes fautes avec bonté, et ne me dénonçait pas.

Il était maigre et chétif; il avait de longues extases à la chapelle. Il prit bientôt l’habit sacerdotal et alla au grand séminaire. Quel orage passa dans son âme? Je l’ignore; mais un jour on apprit qu’il avait jeté sa soutane aux orties. Il revint dans son village pour tomber malade et mourir. Pauvre ami !

Oh les longues et languissantes cérémonies à la chapelle, aux vêpres surtout, par les chaudes et fades après-midi d’été où je m’absorbai dans mes contemplations intérieures, lorsque le soleil, traversant les hautes fenêtres aux stores du rouge le plus vif, jetait dans tous les coins du petit temple ses feux sanglants ! Je me sentais comme dans un embrasement d’enfer, tandis qu’au fond, l’autel constellé de flambeaux ardait et rayonnait comme un paradis, à travers la fumée de l’encens dont l’odeur me donna parfois des défaillances!

Oh le ravissement céleste que j’éprouvai, la première fois que je vis mes petits camarades faire leur première communion !

Mais ce que je prenais pour de l’amour divin, n’était, à ce que m’expliqua mon confesseur, que des manœuvres secrètes de l’Esprit malin pour surprendre mon orgueil. On voit que j’étais loin d’être orthodoxe dans mes rêveries. Ce confesseur m’en tança vertement.

On ne me laissa pas faire ma première communion, ce qui me fit du chagrin, car j’entrevoyais cet acte comme la félicité suprême.

11 y avait chaque année une ou deux semaines de retraite : c’est-à-dire que, pendant ce temps, on abandonnait tout jeu, tout travail, toute étude profane, pour ne s’occuper que de religion. Des Pères jésuites venaient alors faire des conférences à la chapelle et à la salle d’étude.

C’était une occasion de grâces toutes particulières et d’indulgences plénières. C’était aussi une bonne occasion d’éclairer les hésitants et de confondre les orgueilleux. Eh bien! pendant ces retraites on m’envoyait à l’infirmerie avec quelques esprits forts, pour continuer nos travaux ordinaires, sous prétexte que nous ne profiterions pas de ces grâces, et que, nos cœurs n’étant pas préparés à recevoir la semence divine, le démon en profiterait pour y semer son ivraie.

Tout cela fit tourner mon mysticisme à l’aigre.

L’année suivante, quoique je fusse le premier du catéchisme, je vis encore ma première communion ajournée. Mais j’étais déjà plus indifférent et lorsque, en 1840, à l’âge de treize ans, on me la laissa enfin pratiquer, je fus surtout sottement humilié par la honte de me sentir, de toute la tête, dominer mes petits et heureux compagnons.

Oh! comme l’enseignement de mon oncle me semblait avoir plus de généreuse clarté !

Cependant, aux promenades, je retrouvais un peu de vrai soleil et de saine joie.

On allait jouer au ballon dans de lumineuses prairies où nous nous régalions de cerises que nous vendait une vieille femme, et parmi de vastes bruyères incultes sur des hauteurs baignées d’air vif d’où l’on apercevait le mont de Cassel dont les moulins et les maisons tremblaient au loin.

Les maîtres ôtaient leur soutane, et, en manches de chemise, se mêlaient aux ébats des élèves. Je crois que cette sorte de camaraderie est un des secrets de leur influence et je regrette de ne pas la rencontrer dans les institutions laïques.

Cependant, même en promenade, je restai souvent seul. Les petits bourgeois mutins dédaignaient ma rusticité. Et de fait, je me sentais gauche et bien empêché par une espèce de timidité farouche et rêveuse.

Dans ce milieu délétère, une passion me sauva: l’amour du dessin.

Devenir peintre, tel avait toujours été mon rêve depuis le temps où Fremy badigeonnait les marmousets de notre jardin. Mon père me permit de suivre le cours de dessin professé par un vieux bonhomme que je considérais comme un grand artiste, parce que j’avais vu de lui, aux vitrines des papeteries, une lithographie représentant les ruines de l’Abbaye de Saint-Bertin.

La première fois que j’entrai dans cette classe, je fus pénétré d’une grande émotion à la vue des estampes pendues au-dessus des pupitres.

Avec quels délicieux tressaillements je m’initiais peu à peu aux troublants mystères de l’estompe et du crayon de sauce! Quelles bonnes heures d’oubli je passai là à copier des Moïse, des Mardochée, des Scipion, et surtout des jeunes filles d’après Raphaël avec des mouchoirs en turban que maintiennent des mentonnières ! Oh ! suivre les contours délicats et charmants de ces fronts, de ces nez purs, de ces joues arrondies, de ces cous d’une souplesse exquise! ô Raphaël, ô païen sublime, tu me consolas du désarroi de mon inquiet mysticisme!

Pendant le cours de dessin, quelques élèves prenaient, à côté de nous, des leçons de musique, et rien de plus charmant que d’entendre les soupirs cristallins de la flûte se mêler au ravissement de mes yeux; balbu-

tiantes mélodies vibrant à l’unisson de mes naissants enthousiasmes, et comme leur chantante expression !... Nous dessinions le soir à la lueur des lampes.

Parfois il nous arrivait d’apercevoir, collée extérieurement à la vitre de la croisée, 6 trouble-fête ! la face sévère du Supérieur qui rôdait dans la cour obscure, car nous étions partout surveillés.

Un soir qu’un élève avait fait tomber d’un coup d’ongle le petit morceau de papier que le maître de dessin avait collé à l’endroit suspect d’une académie et où il avait dessiné une feuille de vigne, le Supérieur entra inopinément, vit l’inconvenance et, pris de colère furieuse, faillit chasser le pauvre vieux professeur ahuri.

J’aimais la géographie; c’était encore le dessin. Certains pays me charmaient par leur forme, d’autres me déplaisaient. Celui de la France me semblait le mieux proportionné, le mieux équilibré. L’Amérique du Sud m’attirait par sa svelte élégance et la Terre de Feu qui la termine me plongeait dans de mystérieux rêves.

Mais je n’avais pour enluminer mes cartes que de bien pauvres couleurs. Il fallait les tremper longtemps dans l’eau pour en obtenir une pâle teinte et je me souviens d’un rouge et d’un vert, très beaux en tablette, dont je ne pouvais rien tirer. Tandis que l’élève qui occupait le pupitre en face du mien, en avait de superbes, trois ou quatre fois plus grosses, et j’étais émerveillé de suivre avec quelle facilité le pinceau les délayait et s’imprégnait de leur magnifique éclat.

Je n’aurais jamais osé en demander de pareilles à mon père, tant elles me semblaient hors de ses moyens.

Ce trésor alluma en moi d’ardentes convoitises. Je connus les tortures de l’idée fixe et les morsures de l’envie. Un démon me chuchotait sans cesse à l’oreille: « Prends-les ! prends-les! » J’en eus des insomnies et

des rêves de carmin, de vert émeraude et de gommegutte..., oh! surtout de gomme-gutte!...

Une nuit, n’y tenant plus, je me levai et me rendis à la salle d’étude, tout palpitant des transes et des terreurs d’un criminel. Mes dents claquaient, mes jarrets ployaient et tous mes membres tremblaient.

Par un hasard extraordinaire et je ne sais pour quelle cause, au moment où j’ouvrais le pupitre, un camarade survint, tout à coup, qui me demanda ce que je faisais là ?

Je crus mourir de peur et, comme en pareil cas on est toujours stupide, je répondis : « Je regarde les papillons! » (Le propriétaire des couleurs en collectionnait.)

J’avais précipitamment mis la boîte dans ma poche et, comme je remontais fiévreusement l’escalier avec de grands battements de cœur, si forts qu’ils en étaient douloureux, mon camarade qui me suivait de près remarqua le bruit qui retentissait dans ma poche, bruit accusateur, produit, à chaque pas, par le choc des lourdes couleurs ballottées contre les parois de la boîte de sapin.

Je ne dormis pas de la nuit, agité entre le remords et la volupté de posséder l’objet de si ardentes convoitises que je tenais tout le temps serré contre moi.

Aux premières lueurs de l’aube j’étais déjà à essayer sur le dos de ma main les merveilleuses couleurs.

Je ne méritais pas de les posséder longtemps. Mon escapade fut connue de leur légitime propriétaire. C’était un excellent garçon qui s'appelait d’Halluin. 11 mérite que je dise son nom, car il fut généreux. Il me dit simplement : « Rends-les-moi, je ne dirai rien. » Et il tint parole.

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