XL
Ma manie du dessin m’attira une autre méchante aventure qui me laissa certaine rancune au cœur.
Il y avait à la pension un grand chien-loup tout noir qui répondait au nom de Coco.
Il me prit un jour fantaisie de dessiner ce chien debout sur ses pattes de derrière, revêtu d’une soutane et tenant un 'livre de ^es pattes de devant. J’écrivis dessous : « l’abbé Coco lisant son bréviaire. »
Cet innocent croquis faisait le tour de l’étude, passant de main en main, provoquant l’hilarité chez les uns, le scandale chez les autres, lorsqu’il fut aperçu par le maître qui accourut et s’en saisit :
« Qui a fait cette horreur ? » dit-il. — Je fus aussitôt dénoncé.
Le maître me tira par l’oreille, me fit mettre à genoux au milieu de la salle et envoya ma pauvre caricature au sous-directeur.
Quelques instants après, la cloche sonnant le souper, tous les élèves se rendirent au réfectoire. Je voulus les suivre, mais on me dit: « Restez là. »
Et je restai là, me demandant avec anxiété ce qu’on allait faire de moi.
Je n’attendis pas longtemps. Je fus bien vite réveillé de la torpeur où je songeais, par un formidable soufflet donné par derrière. Et je compris que ceux qui, en pareil cas, m’avaient dit avoir vu trente-six chandelles, n’avaient pas fait de métaphore, car, je le jure, un bouquet de feu d’artifice éclata dans mon cerveau. A moitié étourdi, je me sentis soulevé et entraîné, par
une main de fer, le long des escaliers, mes pieds ballant sur les marches.
Lorsqu’il fut arrivé à sa chambre, le sous-directeur me jeta à terre et, pâle, implacable, me regarda.
J’étais atterré. Lorsqu’il vit que je reprenais un peu mes sens, le monstre me proposa cet impitoyable dilemme :
« Est-ce pour vous moquer d’un professeur ou par impiété que vous avez griffonné cette infamie?»
Se moquer d’un professeur me paraissant le cas le plus grave, je répondis : « Par impiété, par impiété! »
Aussitôt, il ôta sa soutane, s’empara d’un martinet préparé sur son bureau; puis ce fut une longue et épouvantable tempête où je roulais sous les chaises, sous la table, me heurtant partout, me tordant dans la grêle des cinglantes lanières. Le sous- directeur était un homme très pâle, de grande taille, avec des épaules larges et carrées et des bras dont il était en train de me faire sentir la vigueur.
11 est inutile d’ajouter que, pendant cette volée de coups, il épuisa le vocabulaire des épithètes appliquées d’habitude aux plus grands criminels.
Chose étrange, cette correction barbare ne me révolta pas alors comme aujourd’hui. Elle fut persuasive. Je me considérais comme un pécheur endurci, une sorte de réprouvé.
Mon bourreau prit, dans mon imagination surexcitée par le martinet, des proportions surnaturelles et, entrevu dans un poudreux nuage, à travers le tourbillon des lanières, il m’apparut terrible et beau, lumineux comme une sorte d’Archange vengeur, et je repensai à lui, lors de ma prochaine visite à la cathédrale, en contemplant le Saint Michel de Ziegler qui, au maître autel, rayonne dans son armure d’or. Je compris alors que j’étais destiné à l’enfer; mais comme je n’étais pas bien fixé à l’égard de ce lieu de
supplice, je souffris moins de sa crainte que du mépris de moi-même, quoique je revisse parfois ces diables armés de barres de fer rouge qui me poursuivaient aux bras de ma nourrice le soir où l’on cornait Z aguée.
Je n’étais pas au bout de mes humiliations. Un jour, comme j’avais souillé de boue une des vitres de la classe, on me fit revêtir un costume de domestique, on me serra dans un tablier bleu, on me mit entre les mains un bassin et une éponge, et, monté sur une table, il me fallut, en présence de tous les élèves, laver la fenêtre.
Cela me rendit ridicule et n’améliora pas ma situation vis-à-vis de mes camarades, ni à mes propres yeux.
Regardé par les autres et me regardant moi -même comme une brebis galeuse, je continuais à errer dans la triste cour, de plus en plus solitaire.
Lorsque je recevais des lettres ou des objets de mon village, je croyais, un instant, revoir mon pays et je fondais en attendrissements poignants.
La nuit, à mes yeux éveillés, des éclaircies s’ouvraient tout à coup sur la maison paternelle, les jardins, l’immense plaine couverte de moissons, et je revoyais les visages chéris. Comme l’insaisissable sphinx de jour qui, sans jamais s’arrêter, fond en brusques zigzags sur toutes les fleurs qu’il rencontre, mon imagination ouvrait ses ailes et, frémissante, volait de mes parents à mes frères, des domestiques aux camarades, des animaux aux arbres, de place en place, traversant les allées, rasant les étangs et ne rencontrant que des sourires, depuis les bons yeux ridés de ma grand’mère jusqu’aux faces immobiles des marmousets du potager.
Mais comme l’illusion s’effaçait, lorsque, le matin, j’apercevais à travers la petite fenêtre de ma chambre les flammes en pierre de l’Hôpital Militaire, et plus loin-, les deux tours de l’ancienne église des Jésuites.
En ce temps-là , une malle m’arriva de Courrières, renfermant des effets dont j’avais besoin; je l’ouvris et il me sembla qu’une bouffée de l’air de là-bas me frappait le visage, m’apportant à la fois toutes les tendresses et toutes les odeurs du foyer. A la vue de l’ordre qui avait rangé ces effets, de ces chemises si blanches et pliées d’une façon particulière, entre lesquelles de pieuses mains avaient caché des bonbons, je me sentis secoué de sanglots pressés, et des larmes de reconnaissance jaillirent de mes yeux. Lorsque j’eus complètement défait cette malle, je trouvai tout au fond, dans un coin, un petit morceau de papier plié; il contenait un liard et portait, griffonnés par la main du petit Émile : « Jules, je te çalue.., »