‹ La vie d'un artiste; art et natureChapitre 5 sur 20 · XL · texte numérisé non relu

XL

•Mais comme ces ennuis et ces peines étaient vite publiés, lorsque, au premier matin des vacances, un rayon du soleil des champs venait me réveiller dans mon lit blanc, un peu raide et sentant si frais l’amidon ; lorsque je reconnaissais tous les bruits familiers.

Comme la maison, que je croyais si grande, me paraissait petite!

Avec quel transport d’amour je baisais tous les visages aimés; comme j’avais hâte de revoir tous les coins de la maison! Quel bon pain! Quel délicieux café au lait !

Les tabourets de crin du cabinet d’étude, eux-mêmes, me paraissaient doux.

Lorsque j’avais couru de côté et d’autre, j’aimais à

me retirer dans un endroit très solitaire, petite pièce éclairée par une seule fenêtre ouvrant sur le jardin, la même dont, enfant, j’avais brisé toutes les vitres.

Lorsque j’y pénétrais, une forte odeur me prenait au nez, odeur composée de divers arômes, car c’était dans ce réduit que notre jardinier conservait ses semences de légumes et de fleurs. Je ne détestais pas ce concert de senteurs où dominaient celles du celeri, de l’échalote et de la carotte*

J’établis là mon atelier où je m’amusais à tailler des bonshommes dans de la pierre tendre ou à peindre des planches au moyen de fleurs et de baies colorantes, telles que les scabieuses et les mûres.

Un jour je reçus la visite d’une femme de Courrières appelée Marie, dont l’industrie consistait à peindre des saules pleureurs sur des urnes funéraires, aux croix du cimetière, et des arbres verts , des bons conis , et des belles-vues au-dessus des portes des cabarets. •

Cette fois on lui avait commandé une enseigne dont la complication dépassait ses moyens et elle venait me demander mon aide que je lui promis aussitôt, tout fier de cette marque de confiance.

Tandis que je me ménageais un peu de place en poussant dans les coins les instruments de jardinage, les bottés de joncs et d’osier dont la pièce de Frisé était encombrée, Marie revint apportant son grand panneau surmonté d’un cintre, ses pinceaux et ses pots de couleur.

Nous plaçâmes l’enseigne sur une table, l’appuyant aux cases de l’herbier, et je pus constater que l’artiste avait grand besoin de secours.

Elle avait commencé par écrire en rond sur le cintre le titre du sujet: « A la Société des Amis réunis. » Puisque ces amis étaient réunis ils devaient être en société; je lui fis d’abord remarquer ce pléonasme.

Il était d’ailleurs difficile de reconnaître les amis

122 LA VIE d’üN ARTISTE

dans le barbouillage informe de Marie. On voyait bien un ciel bleu avec des nuages blancs en tire-bouchon, une treille, une colonne avec un vase chargé de fleurs, le tout flanqué de deux aloès, mais les personnages ne ressemblaient absolument à rien.

Je grattai tout ce gâchis et je priai Marie de me laisser seul à mon inspiration.

J’étais ému. Ces petits pots de chrome, de vermillon et de bleu de Prusse me transportaient de joie.

Mais comment imaginer la composition? Je la cherchai longtemps en vain. J’eus recours au magasin pittoresque. Mon oncle y était abonné depuis sa fondation et, après les gravures du grenier, rien n’avait davantage contribué à me donner l’amour du dessin, que ce recueil fondé par Ed. Charton, à qui j’ai eu occasion, depuis, de témoigner ma reconnaissance.

J’y choisis une scène de Gardes Françaises en goguette d’après Eug. Giraud et j’en copiai la composition en changeant le costume des personnages à qui je donnai celui de nos paysans.

Marie fut satisfaite de mon travail.

Cela devait sentir encore l’école de Fremy. Certain paysan, en culotte de chrome et en veste vert pomme, aurait pu, au point de vue de la couleur, lutter avec le chinois du pigeonnier !

Ce pauvre chinois! que je dise, avant de le quitter pour toujours, qu’il était bien déchu de sa splendeur.

La catastrophe annoncée avait eu lieu.

La plus élémentaire prudence s’était opposée au rétablissement de son temple suspendu, de son éteignoir à clochettes et de sa boule ; son paysage même avait été considérablement rogné.

Néanmoins le magot, résigné, fumait philosophiquement sa longue pipe comme autrefois et ne mettait pas moins de zèle à marquer les vents.

Quant à mon enseigne, je ne l’ai jamais revue. Mes

frères dans leurs excursions l’ont un jour rencontrée, accrochée à la porte d’un cabaret de je ne sais quel village; mais le soleil, les gelées et les pluies en avaient bien adouci le brutal réalisme.

Tel fut mon premier tableau.

Et le second? Celui-ci n’a été fait qu’en imagination. Je l’ai revu souvent dans mes rêves, toujours pareil, dormant je ne sais où, dans la prénombre d’une sacristie de village, plein d’un naïf mysticisme.

C’est un triptyque: la Sainte Trinité au milieu, la Vierge et des anges sur les volets.

Lequel de ces anges m’a conduit cent fois, pendant mon sommeil, dans cette poudreuse sacristie où tu reposes, tableau de mes rêves, rêve toi-même? Et je tressaille d’allégresse lorsque tu m’apparais toujours à ta même place, toujours souriant de tendresse divine!

C’est pendant ces vacances (1840) que nous prîmes des leçons de danse, dans ce grand salon inachevé dont j’ai souvent parlé.

Mon oncle, ne voulant rien négliger pour nous façonner aux belles manières, nous avait trouvé un habile professeur, ancien soldat qui, pendant les loisirs du régiment, s’était initié aux secrets de Terpsichore.

Simple ménager, brouettant lui-même les engrais dont il fumait ses lopins de terre, il entrait chez nous lors des allées et venues que nécessitaient les soins de son humble culture.

Et je vous assure qu’il ne sentait pas la rose.

Je vois encore ses gros pieds aux lourdes semelles semant le crottin, et ses jambes où s’enroulait un court pantalon de toile maculé cUéclaboussures suspectes, exécuter leurs entrechats et leurs ailes de pigeon.

O simplicité de ce temps! Sa brouette, chargée du tonneau au purin, attendait la fin de la leçon, dans la rue, en face de notre grand’porte, sans souci des voleurs.

Je ne sais si cette façon d’apprendre la danse y à contribué, mais depuis lors j’ai toujours été d’une profonde indifférence pour ce bel art.

Je me souviens aussi que pendant ces mêmes»vacances, me trouvant seul dans le cabinet de travail de mon oncle et furetant comme autrefois dans sa bibliothèque, j’ouvris son cahier de correspondance où il avait l’habitude de copier ses lettres et celles des autres qui en valaient la peine.

Quel ne fut pas mon étonnement, en tournant *un feuillet, de trouver..., devinez, je vous le donne en cent... Mais jamais vous ne vous figureriez..., de trouver l’abbé Coco!... L’abbé Coco soigneusement fixé avec une épingle.

Je tombai des nues, moi qui pour tout au monde n’aurais osé parler à mon oncle de cette abominable irrévérence! Il savait tout... et il ne m’en avait pas dit un mot!... et il conservait, dans un recueil de choix, la caricature impie qui avait attiré sur moi les foudres du clergé.

Comptant donc sur l’indulgence de mes parents, je résolus de raconter tout l’incident au dîner. A peine eus-je prononcé le nom de l’abbé Coco, que mon père et mon oncle partirent d’un grand éclat de rire. Mais leur gaîté se changea en indignation lorsque j’arrivai à la fin de l’histoire.

« Pourquoi n’as-tu pas parlé plus tôt? dirent-ils;

est-ce que nous t’aurions laissé une minute de plus dans cette maudite galère! » Et je fis ma confession générale. Je racontai toutes mes humiliations, mon isolement, mes troubles, l’incessant espionnage dont j’avais souffert, sans oublier mes quelques joies pures de la classe de dessin.

Mes parents décidèrent aussitôt de me mettre au collège de Douai. Je n’ai pas besoin de dire avec quelle joie j’accueillis cette résolution. Je devais passer à Douai trois années relativement heureuses.

Mon entrée au collège ne fut pas brillante. Mon air de rusticité et mes allures de séminariste dont je ne m’étais pas encore complètement dépouillé m’attirèrent maints quolibets. Je crus un moment que mes peines allaient recommencer. Mais un tout autre esprit régnait ici : indépendance d’allure, nulle crainte des dénonciations, les amitiés se liant sans entraves.

Lorsque j’eus échangé quelques bonnes volées de coups de poing avec les plus mutins, je n’eus plus rien à redouter. J’aimai mes camarades et j’en fus aimé.

La cour plus vaste dont une partie plantée d’arbres, les bâtiments moins élevés laissaient là pénétrer un plus libre soleil. Au lieu de l’Hôpital Militaire, le musée!... offrant un large et haut pignon à nos parties de balles.

Et l’habit à l’officier! avec de luisants boutons de cuivre, et les bottes et les pantalons à sous-pieds !. .. Et les bourgeois qui nous regardaient avec complaisance lorsque nous passions en rangs, battant le pavé de nos pas sonores. Et la musique et la lyre d’or que je portais orgueilleusement brodée au col de mon habit! et le mâle tambour au lieu de la plaintive cloche! Et plus que jamais le dessin !

Nous occupions les anciens bâtiments de l’abbaye d’Anchin. Comme un coucou qui élève sa famille dans un nid de ramiers, l’État y avait établi son collège.

La chapelle, autrefois grande comme une église,

avait été divisée : une partie servait encore au culte et l’autre aux usages profanes, à certains dortoirs, à la salle de dessin.

Cette salle vaste, aux murs épais, aux lourds piliers, était bien faite pour inspirer le respect. Je me sentis très ému lorsque j’y entrai.

Là, comme à ma précédente pension, s’étalaient les yeux, les nez, les bouches, les petites, moyennes et grandes têtes, les académies. Je vous revis, Moïse, Mardochée, Scipion, et vous aussi, jeunes filles d’après Raphaël aux ravissants profils! Mais mon ambition allait plus loin... jusqu’à la salle de bosse qu’on apercevait au fond, plus petite et silencieuse comme un sanctuaire. J’y allai tout droit d’un pas résolu.

En y pénétrant, je fus pris d’une sorte de terreur sacrée, je me mis à frissonner de tous mes membres. Je me trouvai en présence d’Euripide, de Solon, de Platon, d’Homère, de Laocoon se tordant dans les nœuds du serpent, et de Niobé jetant au ciel, à travers ses yeux blancs, sa douleur éternelle. Aussitôt entra le maître de dessin, petit vieillard robuste, brusque et franc, qui me regarda en faisant de gros yeux : « Que fais-tu là, Baptiss\ me dit-il, tu es nouveau, va donc t’asseoir là-bas devant les yeux et les nez 1 »

On m’avait dit de quelle façon je devais lui parler et je lui répondis : « Je t’en prie, papa, laisse-moi essayer ici. » — « As-tu fait de la bosse? » — « Non, mais j’ai fait des portraits de camarades » — « C’est bien, assieds-toi là, nous verrons ! » Et il mit devant moi la tête d’un des enfants de Laocoon. L’épreuve fut favorable et je restai à la bosse.

On trouvera peut-être ce bout de conversation, entre professeur et élève, très étrange, et pourtant il est absolument exact: cet excellent vieux tutoyait tous les élèves, les nommait indistinctement Baptiss’ et tous les élèves le tutoyaient et l’appelaient papa.

Mes condisciples et les Douaisiens de mon âge se rappellent le père Wallet.

Nous l’aimions beaucoup et la familiarité dont j’ai donné un exemple, n’enlevait rien au respect qu’il nous inspirait. Il simulait parfois de fougueuses colères et distribuait au hasard des taloches qui n’ont jamais blessé personne.

Je crois qu’il avait un certain talent dont il se servait peu. Il tenait de David et du Romantisme à la fois. 11 fut l’organisateur d’une fête historique qui fit grand bruit dans le pays: l’entrée à Douai de Philippe le Bon.

Ces fêtes historiques étaient de mode.

Mon père et mon oncle, un an plus tard, représentèrent, dans notre village, la visite que Philippe 1 1, roi d’Éspagne, rendit à Jean de Montmorency, seigneur de Courrières, qui, à l’église, dort les mains jointes, sur son tombeau. Cette fête réussit pleinement. Le cortège brillant et discipliné qui traversa les rues de notre pauvre commune, fit l’étonnement des nombreux bourgeois de Douai, de Lille et d’Arras, qui étaient venus pour en rire.

Le père Wallet était à une fenêtre de notre maison et Philippe 1 1 fut très fier de mériter ses applaudissements.

Quant à moi, je ne pus, à mon grand regret, voir cette cavalcade, la règle sévère du collège ne me l’ayant pas permis. Je m’en consolais en jouant avec mes camarades.

Un mot sur ces derniers:

Quelques-uns sont en ce moment dans de très brillantes positions : le général Cary, le général Cornât, le général Delbecque et René Goblet, une de nos meilleures illustrations politiques. Mais combien manquent à l’appel ! Cet excellent Ed. Blavier qui mourut inspecteur général des Télégraphes, Louis Duhem,

cœur tendre que la nature semblait destiner à la poésie et que le hasard fit officier de douane, et toi, Louis Bauchet, que je trouvais à Paris dans une brillante carrière, hélas! sitôt arrêtée par la mort. Chirurgien en renom déjà, il tomba à trente-neuf ans à la suite d’une piqûre anatomique, victime du devoir. A ses funérailles, j’ai vu le vieux Velpeau, qui l’aimait comme un fils, pleurer amèrement. Il avait épousé une jeune personne de la Bassée alliée à ma famille et dont l’existence est exclusivement consacrée au culte de sa mémoire.

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