‹ La vie d'un artiste; art et natureChapitre 6 sur 20 · XL V · texte numérisé non relu

XL V

C’est à cette époque que je sentis naître en moi le goût de la poésie.

Je lisais Racine, La Fontaine. Je me souviens d’un vers d’ Athalie , qui, pour beaucoup de gens, doit passer inaperçu et qui me ravissait:

Et du temple, déjà, l’aube blanchit le faîte.

Il chantait délicieusement à mon oreille et éveillait dans mon imagination un charmant tableau de crépuscule gris tendre, finement et discrètement lumineux.

Et je me mis a essayer de rimer.

Un jour je bâclai à la diable mon devoir de vers latins et j’écrivis au-dessous la même composition en vers français.

Le professeur s’en amusa d’abord; fit à haute voix la lecture de ce malencontreux essai dont il accentuait comiquement toutes les duretés de langue et finit par me punir doublement pour mes fautes de latin.

Plus tard, me croyant amoureux, je chantai mes peines de cœur.

A quinze ans, je faisais des vers désolés et pessimistes et, peu de temps après, je chantais la perte de mes illusions... Ai-je le droit de sourire lorsque, maintenant, je vois de jeunes poètes de vingt ans, revenus

de tout.

Mon père, après la mort du duc de Duras et la vente de la forêt de La Broyé, s’était associé à deux bourgeois de Lille pour acheter la forêt des Amerois, à Muno, Ardennes Belges; il n’avait pu résister à sa passion pour les bois.

Il logeait, là, chez d’excellentes gens pour lesquelles il ne tarda pas à se prendre d’amitié.

11 amena un jour à Courrières un de leurs fils nommé Hippolyte. Ce garçon, à peu près de mon âge, mais autrement précoce et éveillé que moi, passa avec nous les vacances qui précédèrent mon entrée au collège de Douai.

Il me parlait beaucoup de son pays et d’une amie d’enfance appelée Florentine qu’il aimait comme une sœur. Ce nom de jeune fille, souvent répété, éveilla en moi je ne sais quelles vagues rêveries. «Tu verras comme elle est gentille, me disait-il. Il faut que tu l’aimes! »

Et je pensais à elle sans la connaître.

Chaque fois qu’Hippolyte voulait obtenir quelque chose de moi, il me le demandait au nom de Florentine et je cédais.

Quant à lui, il aimait une demoiselle qui portait des corsages de velours et montait à cheval.

Cependant, près de deux ans s’étaient écoulés depuis, Hippolyte était reparti à Muno et j’avais fini par oublier ce bizarre caprice.

Aux vacances de 1842 (j’avais alors quinze ans) il fut convenu que nous irions en famille passer un mois à Muno.

Nous y arrivâmes donc.

Les parents d’Hippolyte habitaient à un kilomètre de la ville, au bord de la route, une maison isolée dont la façade regarde de vertes prairies traversées par un clair ruisseau sous des saules, où nagent les truites et les écrevisses. Elle s’appuie, par derrière, au premier gradin du Monti, colline toute couverte de broussailles et de bruyères blanches et roses. A gauche un potager; au devant un berceau de feuillages et une rangée de roses tremières. Cet ensemble, agreste et charmant, s’appelle l’Ermitage.

La première personne qui accourut à notre rencontre fut Mlle Élisa, sœur aînée d’Hippolyte.

C’était une grande, svelte et superbe fille de vingtdeux ans; très brune, l’œil clair et bleu, les cheveux noirs de corbeau et retombant en souples anglaises qui battaient ses joues.

Son père, originaire de la Provence, lui avait infusé un sang méridional, tout en lui laissant le regard des pervenches ardennaises.

On était à la veille de la kermesse de Muno. En nous entendant venir, Élisa avait quitté le fournil où elle pétrissait de la tarte et un morceau de pâte lui était resté attaché au sourcil.

Que je dise tout de suite qu’un noble et tendre cœur battait sous sa large poitrine. Elle est vieille maintenant; l’hiver a neigé sur ses magnifiques cheveux de jais et l’admiration qu’elle provoquait a fait place à un profond respect.

Cette brave Élisa a refusé de se marier pour consacrer sa vie aux enfants de ses frères et sœurs avec un dévouement qu’elle seule semble ignorer.

Nous étions fatigués du voyage et nous nous couchâmes aussitôt après le souper.

Le lendemain, lorsque je vis, de ma fenêtre, le clair soleil effleurer le Monti, illuminant les blancs brouil-

LA VIE D’UN ARTISTE I^î

lards qui rampaient sur son flanc, j’eus hâte de me lever.

Je descendis à la cuisine, et je m’entretenais avec Élisa, occupée à quelque travail de ménage, lorsque la porte de l’escalier s’ouvrit et une jeune fille apparut.

« Bonjour, Florentine, » dit Élisa.

Florentine !... C’était elle !

Je ne saurais dire la douceur qui me traversa l’âme en entendant prononcer ce nom tant rêvé.

Elle était arrivée la veille au soir, avec sa mère, de Carignan, leur résidence, comme nous étions déjà couchés, et elle avait dormi dans la chambre voisine de la nôtre.

Elle n’avait pas l’éclat d’Élisa; c’était une petite personne de seize ans, les cheveux châtain-clair, les yeux bruns, le teint d’une fraîcheur pâle et mélancolique, pâleur de rose-thé.

Mais une sorte d’hallucination la fît resplendir à mes yeux d’une lueur surnaturelle.

Élisa prit une corbeille et dit : « Allons cueillir des bruyères pour orner la cheminée et la table du dîner. »

Et nous voilà gravissant le Monti tout fumant de rosée dont l’évaporation l’enveloppait en flots de mousseline blanche, brouillards argentins que le soleil, ruisselant à travers les premiers arbres de la forêt, perçait de mille flèches éblouissantes.

Élisa devait être charmante parmi les tendres splendeurs matinales, ses cheveux noirs emperlés de brume, avec son fichu jaune et sa gaîté qu’elle éparpillait en lambeaux de folles chansons.

Mais je n’avais de regards que pour Florentine dont la robe bleue chatoyait, vivement éclairée sur les bords, tandis que son ardente chevelure s’allumait d’une auréole d’or et que le zénith versait de fraîches

caresses d’azur sur son cou nacré, délicieusement fondu dans le duvet de la nuque.

Elle allait cueillant les bruyères et je la suivais dans le ravissement. Et je me crus éperdument amoureux.

On peut aimer inconsciemment; chez moi le contraire se produisait. Je prenais pour de l’amour les premières ardeurs d’une imagination impatiente.

Ce caprice devait s’effacer comme les premiers flocons d’or des naissantes aurores, léger avant-coureur du soleil qui va monter. J’en ai gardé la passion des bruyères blanches et roses et leurs innombrables petites clochettes me semblent toujours vibrer dans un frisson d’amour...

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