XL VI
Un soir de ces mêmes vacances (1842), nous étions, mes frères et moi, réunis autour de la lampe familière, lorsqu’un étranger entra dans notre salle à manger, présenté par M. D..., notaire, que nous connaissions.
Drapé dans un ample manteau noir, il portait une longue et épaisse barbe, ce que nous n’avions jamais vu chez nous. Sa belle tête accentuée, le nez droit, très légèrement retroussé, les arcades sourcilières très saillantes, couvertes d’un fort sourcil relevé vers les tempes et ombrageant l’œil d’un bleu profond, sa belle tête était bistrée d’un hâle sombre.
Cette apparition inattendue nous impressionna.
Cet homme, à première vue, répondait assez à l’idée que je me faisais d’un chef de bandits.
L’explication deM. D... nous apprit que nous avions
affaire à M. Félix De Vigne, peintre, professeur à l’Académie de Gand. Savant archéologue en même temps, il venait de publier son Vade mecum du peintre, recueil de costumes et d’armes du moyen-age, et préparait un travail sur les corporations de métiers des Flandres.
Il avait appris que mon oncle possédait un ouvrage sur les costumes français des diverses époques et il venait le prier de lui en donner connaissance.
Mon oncle alla chercher les quatre volumes qui composaient cet ouvrage.
Nous trouvions ces livres superbes, nous contemplions souvent leurs belles planches coloriées avec un brillant éclat et rehaussées d’or et d’argent, et nous ne doutions pas de l’admiration qu’ils allaient aussi provoquer chez cet étranger.
De Vigne ouvrit au hasard le premier volume et ses regards tombèrent sur un Charlemagne en costume du xve siècle.
Il sourit, ferma le livre et, après une courte conversation. s’excusa et prit congé de nous.
Un peintre!... C’était un peintre!... Ah! si j’avais osé le retenir! lui déclarer ma passion! Peut-être eût-il décidé mes parents... Mais une sotte timidité m’avait cloué la bouche.
Il était parti.
Je retournai tristement au collège où je rêvai à Florentine et à la visite nocturne de De Vigne, me faisant un très romantique idéal de ce peintre que mon imagination revoyait de plus en plus ténébreux.
Je me consolai dans la salle de dessin en revoyant les Laocoons père et fils, les Caracalla, les Niobé, tout ces vieux amis aux yeux blancs.
Pendant les vacances de 184^5, mon oncle, revenant de Lille, se trouva par hasard près de F. De Vigne, dans la fameuse carriole de Maximilien Robespierre déjà connu.
Ils eurent le temps de faire connaissance. Mon oncle lui parla de moi, et, pour l’attirer chez nous, il lui commanda son portrait.
De Vigne arriva donc, un jour, avec sa boîte et sa toile et l’on devine facilement quel événement ce fut chez nous ! C’étaient des essences parfumées, des huiles fines, brillantes au jour, et de délicieuses petites vessies multicolores.
Avec quelle attention religieuse je suivis les différentes phases de son travail, sa mise en place à la craie, son crayonnage à la sanguine, son ébauche qui, à chaque coup de pinceau, se modifiait.
Et puis cet homme, qui m’avait fait l’effet d’un bandit, s’adoucissait singulièrement à la lumière du grand jour; il devenait tout à fait bon enfant et, malgré sa terrible barbe, beaucoup moins solennel que Fremy peignant les marmousets du jardin.
Je montrai à Félix De Vigne mes essais. 11 fut médiocrement satisfait de mes dessins d’après la bosse, bien qu’ils m’eussent valu, au collège, le premier prix.
Il s’intéressa davantage à mes portraits à la mine de plomb et à mes croquis de paysage d’après nature.
Il proposa à mes parents de me prendre à l’essai, promettant de se prononcer catégoriquement après trois mois d’étude sous ses yeux.
Mes parents y consentirent; ô joie!
Je montai à ma chambre et, saisissant mes livres de classe, je les lançai vingt fois au plafond, jusqu’à ce que les plus délabrés tombassent en lambeaux.
Puis je jetai au feu mon devoir de vacances qui n’était guère avancé.
A peine avais-je accompli cet auto-da-fê que je reçus une lettre d’un camarade qui me demandait de lui prêter ce devoir de vacances, afin de le copier.
Avec quels accents de tromphe je lui répondis que, désormais, il n’y avait plus rien de commun entre le
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collège et moi et que j’entrais à l’Académie Royale de Gand !
J’arrivai dans cette ville le if octobre 1843.
Il est d’humbles artistes qui seraient devenus de grands artistes, si le hasard les avait fait naître dans un milieu plus propre au développement de leurs qualités natives, et qui meurent obscurs pour le grand public, appréciés seulement dans un cercle restreint.
Fiers et fidèles aux vertus de famille, ayant à subvenir au besoin de leur maison, inquiets de son avenir, esclaves des devoirs domestiques et réchauffés par les seuls rayons du foyer, ils ne peuvent pas prendre part aux grandes luttes à ciel ouvert.
Leurs débuts ont eu quelque éclat; les départs sont pleins d’espérance. Ils ont eu les mirages des arrivées glorieuses.
Mais ils ont compté sans les généreuses faiblesses de leur cœur.
Ils resteront longtemps retenus par l’obstacle des affections pieuses.
Et, dans leur abnégation, ils verront sans envie leurs émules aller à la fortune et au succès.
Ils lutteront opiniâtrement dans d’obscurs travaux.
Cependant leurs efforts ne resteront pas complètement vains.
Avec une aisance relative viendra une heure de plus libre loisir.
On a bâti son nid. La maison neuve s’est ouverte à
de plus chauds rayons de soleil, une plus large gerbe de jour éclaire l’atelier agrandi.
Les qualités premières qui avaient fait applaudir les débuts de l’artiste, tout un temps étouffées, réapparaissent enfin dans des oeuvres écloses à une plus féconde atmosphère. Et les regards se reportent sur l’artiste.
Peut-être un rayon de gloire va-t-il aussi lui sourire.
11 a pu se remettre à des études longtemps interrompues. De réels progrès, étonnants pour son âge, amènent de nouveaux succès. Une belle portion d’avenir leur appartient encore.
Ce ne sera qu’un rêve. Ces émotions, cet enthousiasme de l’été de la Saint-Martin ne feront qu’ébranler davantage une organisation usée par les veilles opiniâtres, et elle se brise en pleine apparence de santé.
L’histoire de ces artistes pourrait être celle de Félix De Vigne.