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Etroite et profonde, avec son pignon datant du xvie siècle et son long corridor conduisant aux diverses pièces, à la petite cour et au jardinet, la maison qu’habitait, en 1843, F. De Vigne, s’élevait dans un des quartiers les plus tranquilles de la ville et portait le n° 8 de la rue de la Lieve.
J’y fus cordialement reçu.
Gand m’impressionna vivement. Je ne connaissais pas encore Paris; un rapide voyage, l’année précé-
dente, m’avait fait entrevoir les principales villes de Belgique : Liège, Louvain, Anvers, Qstende, Bruxelles où, pour la première fois, je visitai une exposition de peinture, la .plus vive joie de mes yeux !
Je garde encore le souvenir de toutes ces belles couleurs, plus belles que nature, de ces jolies chairs de femme roses et satinées, de ces yeux d’un bleu céleste, de ces épaulettes de militaires, si brillantes que c’était presque un miracle de les avoir fait reluire ainsi, et de ces grands boeufs qui vous regardaient si mélancoliquement près des moutons bien peignés dont les crottes mêmes luisaient si proprettes, et de ces fers à cheval tout à fait trompe-l’œil, perdus d#ans les coins des tableaux, et de ces gouttes d’eau qui tremblent sur les chardons et enfin de tous ces beaux jaunes, ces verts éclatants, ces rouges flamboyants! Comme les Rubens d’Anvers, malgré le profond respect qu’ils m’inspirèrent, me semblèrent enfumés auprès de ces merveilles!
La ville de Gand m’apparut superbe. Je me sentais ravi et fier de pouvoir librement parcourir les rues de cette Venise flamande aux innombrables ponts, aux vieux quais couverts de marchandises, aux anciennes maisons dont plusieurs vous regardent encore du fond du moyen-âge, et dont l’image tremble en reflets ondoyants dans les canaux où glissent de nombreux bateaux.
Je ne pouvais en rassasier mes yeux. J’aimais ses monuments, son Hôtel de Ville de style flamboyant, son Palais de Justice et ses églises gothiques aux chapelles Renaissance où s’entasse le lourd faste espagnol encadrant les vieilles toiles de l’ancienne école flamande pleine d’un sensuel fanatisme.
L’école gantoise, qui se glorifie d’avoir eu dans son sein les frères Van-Eyck, les Gaspard de Crayer et les Roose, était bien tombée lors des débuts de F. De Vigne.
Élève de Paelinck qui continuait à Bruxelles, selon son tempérament, la tradition amoindrie de David son maître, De Vigne se rendit quelque temps à Paris, puis revint dans sa ville natale, l’esprit flottant dans la confusion de doctrines contradictoires, ayant appris, d’une part, à émonder les formes d’après l’Apollon du Belvédère, la Diane et la Vénus de Médicis, et, de l’autre, les yeux imprégnés de splendeur romantique.
Les deux grands courants qui divisaient Paris aboutissant à deux antipodes, Ingres et Delacroix, con-
tisme inexpressif.
.Louis Gallait lui-même, son meilleur peintre, était un composé de Deveria, P. Delaroche et R. Fleury.
Les grandes querelles qui divisaient les artistes reposaient le plus souvent sur des nuances infimes. Nulle part je n’ai vu la médiocrité s’exercer à de plus vives disputes.
Anvers se croyait revenu aux plus beaux jours de Rubens.
On s’imaginait avoir retrouvé la couleur des anciens, tout en y ajoutant l’élégance des proportions mesurées d’après l’antique.
On imitait les vieux Flamands avec la prétention de corriger leur lourdeur et d’ajouter, en l’exagérant, au prestige de leur coloris.
On s’inspirait des moins bons Rubens, de ceux qui frisent la porcelaine, parce que ce sont les plus jolis, et, comme on y trouvait des ombres ardentes, on apprenait alors comment on mêle les laques au style de grain pour obtenir la transparence des ombres des chairs, de sorte que toutes les figures avaient l’air d’être écorchées d’un côté, spectacle horrible!
Ajoutez à cela, pour les peintres d’histoire, une sorte de sensiblerie fade qui faisait bayer les bouches, larmoyer les yeux; et, pour ceux qui s’inspiraient
des vieux Hollandais, une façon de comique puéril. Le public affluait aux expositions, dans une ignorance absolue de l’art, les regards extasiés devant les innocences du trompe-l’œil.
On ne parlait que d’habileté de touche, de transparence et de tons chauds.
Les paysagistes avaient une façon régulière de dégrader leurs plans qui s’éloignaient, mécaniquement, de plus en plus bleuis, jusqu’au lointain toujours perdu dans le ciel. J’en ai vu un travailler toute une séance à une petite partie de son tableau, tandis que presque toute la toile était cachée par un rideau, par crainte de la poussière. — Pourquoi aurait-il regardé l’ensemble?
Ce qu’on n’étudiait pas, c’était le soleil avec son grave éclat ou ses mille caprices; c’étaient les relations des parties dans un tout; l’effet et l’exécution variés et résultant du sentiment du sujet.
Que les Belges et surtout les Gantois me pardonnent la sincérité de ces lignes. Ils ont bien marché depuis, et leurs artistes et amateurs éclairés, loin de m’en blâmer, partagent mon opinion.