DÉPART DE GUSTAVE
Raoul rentra à Paris dans le courant d'octobre, et profita des beaux jours de l'automne pour en visiter les environs en compagnie de Joannis. Ils couraient dans les bois, couchaient dans les petites auberges des villages, visitaient les églises, les vieux châteaux, s'arrêtaient devant un beau site et se communiquaient leurs impressions, qui souvent n'étaient pas gaies.
Quand vinrent de nouveau les jours pluvieux, les nuits longues, ils retournèrent à leur café
LA VIE
et remarquèrent dans la société bien des vides. Les uns s'étaient établis dans leur pays, médecin, notaire ou avocat ; deux ou trois étaient morts ; les fidèles qui restaient, Georges, Arthur Moreau, Gustave Deroy, continuaient à déblatérer contre la société, sans rien faire pour se créer une situation. L'herboriste Moitteur, malgré la valeur et l'importance qu'il croyait avoir, ne compensait pas les vides. Tl essaya, pour la dixième fois peut-être, de se lier avec Raoul, qui repoussa froidement ses avances.
Quant à Des Savières, on le voyait tous les soirs, ainsi que le consul.
Les parents de Gustave, pour l'obliger à travailler, lui supprimèrent sa pension.
Il fit des dettes. Clara commença à se fatiguer de l'existence commune avec le sculpteur, et le menaça de le quitter, s'il ne pouvait la nourrir,
— Si encore, lui dit-elle, j'étais autre chose que ta maîtresse, je souffrirais sans protester. Mais dans ma situation, que veux-tu que je fasse?
— Je ne peux pourtant pas t'épouser !
d'un artiste
— Oh ! je sais très-bien, on nepouse pas une maîtresse. On lui fait subir toutes sortes de privations, puis, quand on est fatigué d'une vie de misère, on se marie avec une jeune fille élevée dans un couvent, qui est jolie quelquefois, riche toujours. Quant à celle dont vous avez fait votre compagne des mauvais jours, elle reste seule, abandonnée, misérable.
— Tu exagères toujours.
— Non, je dis la vérité.
— Crois-tu que, si je me mariais, tu serais oubliée du jour au lendemain ?
— J'en suis certaine.
— Tu me connais mal.
— Prouve-le moi par des faits.
— D'abord, avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas t'épouser, mes parents s'opposeraient à ce mariage, et, au cas où je passerais outre, leur aide pendant leur existence, ce qu'ils possèdent, après leur mort, me feraient défaut. Donc, ce moyen est mauvais. A présent, si par hasard je faisais un héritage, tu en aurais une large part.
LA VIE
— Tout cela est fort aléatoire. Un héritage n'arrive jamais à celui qui en a besoin, mais supposons que tu te maries ?
— Eh bien ?
— Que deviendrais-je ?
— Il n'est pas question de mon mariage, mais au cas où ce fait, que tu prévois, s'accomplirait, considére-le comme un bonheur pour toi.
La jeune fille devinait juste et sentait bien qu'une situation aussi tendue devait se dénouer dans un temps très-prochain. Elle se décida à souffrir encore et attendit. Gustave ne se remettait pas au travail, criait de plus belle contre tout le monde et maudissait ses parents.
Il arriva un moment où la misère fut si intense que son costume ressembla à celui que portait Raoul dans ses plus mauvais jours. Tout ce qu'il était possible d'engager avait pris le chemin du mont-de-piété, les reconnaissances furent vendues, et un jour il n'y eut plus de pain. Depuis longtemps, le cafetier de la rue de Buci avait coupé tout
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crédit, ies amis ne voulaient plus prêter un sou, et Moitteur, qui parlait toujours de désintéressement, refusa à l'artiste une pièce de cinq francs. L'herboriste voulait bien être radical, mais son avarice l'empêchait de se montrer généreux et obligeant. Cette humiliation frappa au cœur l'artiste, qui jura de se venger. En attendant il fallait pouvoir vivre, du moins ne pas mourir de faim.
Il écrivit à ses parents, leur apprit sa situation, et déclara qu'il ferait ce qu'on exigerait de lui. Trois jours après avoir écrit, un homme d'affaires arriva rue du Jardinet dès huit heures du matin. Gustave était encore couché. Il se leva, et en quelques minutes le visiteur lui annonça le but de sa démarche.
— Vous avez reçu des nouvelles de mes parents ? demanda-t-il.
— Un télégramme seulement.
— Et qu'allez-vous faire ?
— Cela dépendra de vos réponses.
— Interrogez-moi.
— Premièrement, il faut, retourner dans votre pays.
LA VIE
— Jamais I
— Alors, monsieur, je vous demande pardon de vous avoir dérangé.
L'homme d'affaires se dirigea vers la porte.
— Voyons, ne partez pas si vite. Si je cède?
— Je payerai vos dettes.
— Enfin, c'est quelque chose. Quand faudra-t-il me mettre en route?
— Dans une heure.
— Le temps de me vêtir et je suis à vous.
Gustave passa dans sa chambre et, en quelques mots, mit Clara au courant de la situation. Elle le poussa à partir et lui recommanda de ne point l'oublier. Il promit ce qu'elle voulut, l'embrassa et rejoignit le messager de ses parents, qui l'attendait.
Les deux hommes sortirent. Dans la rue l'artiste s'aperçut que son compagnon le regardait curieusement.
— Vous trouvez que mon costume laisse à désirer au point de vue de l'élégance et de la solidité? lui dit-il.
— C'est vrai, monsieur, mais quand on est jeune on supporte gaîment la gêne.
— Ah! vous appelez cela de la gêne? Mais c'est la misère absolue !
— Vous forcez un peu la note.
— Pas du tout. Achetez-moi un costume au moins.
— Vous iriez le porter au Mont-de-Piété.
— Le télégraphe a été, je le vois, fort indiscret sur mon compte.
— Peuhl il ne faut pas attacher d'importance à de si petites choses.
— On voit bien que vous ne connaissez la misère que de nom.
— Parlons d'autres choses. Nous allons déjeuner.
— Ce sera avec plaisir. Il y a au moins un mois que ce repas est passé pour moi à l'état de souvenir.
— Vous vous rattraperez dans votre famille. Tenez, voici un restaurant où nous pouvons entrer. Pour gagner la gare d'Orléans, ce sera l'affaire de dix minutes.
Gustave mangea gloutonnement, au risque de se donner une indigestion. Quand le repas fut terminé, l'homme d'affaires solda la carte
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et emmena son convive. Le grand air fit du bien à l'artiste, dont la tête était brûlante. On était aux premiers jours de mars, le soleil déjà chaud brillait dans le ciel pur, les arbres du Jardin des Plantes, dépouillés de leurs feuilles, semblaient morts avec leurs branches noires et humides qui s'élançaient dans tous les sens. Seuls les conifères élevaient leurs pyramides de sombre verdure où se cachaient les oiseaux qui faisaient entendre leur ramage joyeux.
Gustave avait le cœur gros de quitter Paris, mais son placide conducteur faisait à peine attention à lui et marchait toujours.
Il alla au guichet, prit un billet de première et un quart d'heure après le train se mettait en marche.
Les réflexions du jeune homme ne furent pas gaies tant que dura le trajet. Il lui semblait que les autres voyageurs regardaient avec pitié son modeste costume, et il se sentait humilié. Mentalement il insultait l'homme d'affaires qui s'était montré si défiant, et ses invectives atteignaient même ses parents, cause première de ses déboires.
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A huit heures du soir, il quittait le chemin de fer à une petite gare un peu avant d'arriver à Orléans, suivait un étroit chemin de traverse qui filait en droite ligne vers un village dont on apercevait, au milieu des arbres, les maisons basses, aux fenêtres éclairées à l'intérieur. Le cœur de Gustave battait vivement ; il était fort embarrassé de sa personne et ne savait comment il se présenterait à son père et à sa mère.
Ah ! s'il eût été célèbre, il serait entré la tête haute, précédé de sa réputation d'artiste : mais voilà, il n'avait pas eu de chance, la jalousie s'en était mêlée, et, systématiquement, il avait été mis de côté, pendant qu'un tas d'impuissants, habiles à faire leur cour aux hommes en place et aux journalistes, s'étaient fait protéger par les uns, pour être reçus aux expositions et avoir des commandes, par les autres pour avoir leurs noms imprimés et leurs œuvres portées aux nues. On le voit, Gustave ne voulait jamais s'avouer qu'il était le seul auteur du mal dont il se plaignait.
Ce fut dans cet état semi-exaspéré qu'il
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arriva près dune jolie maison à la façade en pierres de taille, au toit couvert d'ardoise. Un petit jardin séparait la façade de la maison sur laquelle ouvrait une grille fort simple en fer forgé. Après une minute d'hésitation l'artiste tira le bouton de cuivre ; la sonnette retentit, un chien aboya et des ombres portant des lumières se dessinèrent derrière les rideaux blancs. Des pas se firent entendre, la porte s'ouvrit, une domestique tenant un flambeau descendit les quatre marches du perron et, arrivant à la grille, poussa un cri de joie.
— C'est M. Gustave ! On va être content, à la maison.
— Tout en parlant, la servante avait introduit la clef dans la serrure, la grille se referma derrière le jeune homme, qui suivit d'un pas lent l'allée sablée conduisant au perron.
— Je vais prévenir, annoncer votre arrrivée, dit la domestique.
M. et Mme Deroy vinrent au-devant de leur fils, l'embrassèrent et lui firent servir à dîner. Contrairement à ses prévisions, l'artiste n'entendit aucun reproche, aucune allusion sur sa
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conduite. On ne lui demanda pas ce qu'il avait fait, ce qu'il comptait faire ; sans être expansifs, ses parents se montrèrent pleins de délicatesse et de prévenance. Ayant prévu une avalanche de reproches, il avait préparé d'avance des réponses dont il ne trouvait plus le placement.
A minuit il se coucha, le lendemain matin, sa mère vint dans sa chambre, prit ses habits, qu'elle brossa elle-même. A neuf heures, elle lui apporta son café au lait, qu'elle l'obligea à manger dans son lit. Après ce premier déjeuner, il s'habilla et descendit au jardin, où il trouva son père occupé à émonder des arbres.
— Tu vois, garçon, lui dit le brave homme, que je ne suis pas en avance, la sève va monter bientôt, et j'ai encore à planter, à bêcher, à nettoyer. Quand on est seul, ça n'en finit pas.
— Je puis t'aider.
— Tu n'y connais rien, puis tu ne ferais pas beaucoup de besogne. Enfin nous verrons. Va dire à ta mère de préparer le déjeuner pour onze heures et demie, elle doit aller à Orléans où tu l'accompagneras.
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La domestique harnacha un petit cheval très-vif, le plaça dans les limons d'une modeste carriole où montèrent Gustave et sa mère.
— Sauras-tu conduire? lui demanda M. Deroy.
— Oh ! parfaitement.
— Du reste, la bête est fort douce, malgré ses piaffements, il n'y a pas de danger.
Ce voyage de six kilomètres eut lieu sans encombre. Mme Deroy fit ses achats ; pendant qu'elle était dans les magasins, Gustave, resté près de la voiture, attendait sur la chaussée. La dernière visite fut chez un tailleur, qui prit des mesures pour un vêtement complet.
L'artiste choisit lui-même les étoffes et l'industriel promit que sous trois jours il porterait le tout chez M. Deroy pour l'essayer. Il fallut une semaine pour terminer ce travail. Pendant ce temps, Gustave avait organisé un atelier, s'était remis à la sculpture et voulait faire le buste de sa mère. Quelquefois la servante allait le voir et s'extasiait sur le talent de son jeune maître.
La confiance s'était promptement rétablie
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entre l'artiste et ses parents. Ceux-ci ne lui refusaient rien et le laissaient agir à sa guise. Aussi l'aigreur, la jalousie avaient peu à peu abandonné son cœur, et il se berçait d'espérances nouvelles. Les voisins et les amis de son père venaient le voir, et leur conversation ne lui déplaisait pas.
Quand vint le mois de mai, les jours plus longs, le soleil plus chaud, permirent à Gustave de faire dans la campagne des promenades qui lui plaisaient beaucoup ; les bois verts, les longues rangées de peupliers bordant les ruisseaux, les pommiers, les pêchers, les poiriers en fleurs, lui fournirent des sujets de paysages gracieux et variés. Portant un immense parasol, un pliant, une boîte de couleurs, il s'installait dans un endroit favorable et peignait.
Les campagnards s'assemblaient autour de lui, le regardant -manier ses pinceaux, préparer sa palette et couvrir sa toile d'arbres, de ruisseaux, de fleurs, suivant sa fantaisie.
L'étonnement de ces braves gens était profond, à la vue de ces toiles que trois ou
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quatre jours changeaient d'une façon si complète. Aussi celui dont un arbre, un coin de terre, était reproduit, se montrait-il fier et heureux. Il racontait le fait à ses voisins, et en quelques heures tout le village en était instruit.
Le père Deroy revenait à de meilleurs sentiments, son fils ne lui paraissait pas aussi débauché qu'il l'avait craint d'abord : aussi se montrait-il d'une remarquable facilité sur la question d'argent. La mère était toujours en extase devant Gustave, et se disait qu'il avait un talent hors ligne. Le jeune homme, de son côté, s'habituait à cette existence régulière et calme. Peu à peu il oubliait ses amis, Paris et ses distractions. C'est à peine si, de loin en loin, dans les moments où l'inspiration manquait, il songeait à Clara.
Mais à force d'entendre les cultivateurs, peu ferrés sur les questions d'art, l'admirer si naïvement et si sincèrement, il se persuada encore plus que ceux qui l'avaient critiqué à Paris n'étaient que des jaloux et des impuissants.
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— Je leur prouverai ce que je vaux, se disait-il souvent.
Quand des accès de vanité le prenaient, il songeait sérieusement à quitter de nouveau ses parents et à tenter encore une fois d'écraser les envieux. Il était, dans ces moments d'humeur sombre, irritable à l'excès, ne travaillait pas et parlait peu. Pour ses promenades, il choisissait les endroits les plus solitaires, se détournant quand il apercevait quelqu'un, ne répondant pas au salut du campagnard qui lui disait en portant la main à sa coiffure :
— Bonjour, monsieur Gustave !
Mrae Deroy, avec la finesse inhérente à toutes les mères, devinait ce qui se passait dans l'esprit de son fils et cherchait à combattre cette nostalgie de Paris. Elle songea au mariage. Il ne manquait pas d'excellents partis dans les environs. Plusieurs jeunes filles avec de belles dots en bonnes terres pouvaient convenir à Gustave : bien élevées, ce qui est quelque chose, riches et jolies, deux qualités fort appréciées, la première par les parents, qui ne voient que le côté positif dans la ques-
tion du mariage, et la seconde par les jeunes gens dont le cœur n'est point encore de marbre et qui aiment un visage gracieux, un beau sourire, de grands yeux bleus ou noirs, des cheveux longs et une main petite.
On chercha pour Gustave uue femme réunissant autant que possible toutes ces qualités et quand elle fut trouvée, on lui parla en conséquence. D'abord, il fit la sourde oreille et répondit qu'il ne voulait pas se marier ; mais sa mère revint à la charge, il ne dit plus non d'une façon aussi énergique, puis hésita, et enfin se décida à aller faire une visite aux parents de celle qu'on lui destinait.