‹ La vie d'un artisteChapitre 11 sur 25 · HISTOIRE DE PORTIER · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE PORTIER

Les membres de la société, qui se réunissaient chaque soir, causaient de Gustave dont le long séjour chez ses parents faisait émettre une foule de suppositions. Le consul Fohart eut l'idée saugrenue de faire lui-même le voyage et daller voir l'artiste dans son village.

— De quel droit irez-vous déranger des gens que vous ne connaissez pas? demanda Joannis.

— On n'a pas le droit d'étouffer un talent

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qui ne demande qu'à se développer, répondit le Cimbébas.

— Est-ce que vous voudriez lui commander quelque chose pour le pays que vous représentez?

— Pourquoi pas !

— La statue équestre du chef de l'Etat, ou simplement son buste?

— Non, mais peut-être un marbre qui serait bien payé.

— Dites plutôt que vous désirez que Gustave vous fasse un cadeau quelconque en échange de vos protestations d'amitiés.

— Monsieur Joannis, vous voyez le mal partout!

— Mais pas du tout, honorable consul, dit en riant le jeune homme, vous désirez, j'en suis convaincu, votre buste en terre cuite pour qu'il y ait quelque ressemblance entre ce portrait et les Namaquois, de plus sur la poitrine beaucoup de décorations, n'est-ce pas?

— Je n'ai jamais songé à toutes ces choses.

— Vous cachez votre jeu, vous êtes un malin

— Il faut laisser Gustave où il est, dit des Savières, qui avait lu la Gazette de France tout en écoutant la discussion.

Fohart se tut.

— Je suis allé chez vous, reprit des Savières en s adressant à Joannis, vous trouverez chez votre portier une lettre d'invitation à un dîner que j'offre sous huit jours à quelques amis.

— Et à quel propos ce repas?

— Je vous expliquerai cela au dessert.

— Nous attendons ce jour avec impatience.

— Mais à propos qu'a donc votre portier? quand on prononce votre nom il grogne, on dirait qu'il va se jeter sur celui qui lui parle.

— Ah! j'ai eu une querelle avec ce digne homme.

— Ce n'est pas possible! Joannis en guerre avec son pipelet!

— C'est pourtant comme j'ai la douleur de vous le dire.

— Contez-nous le fait !

— Le voici dans toute son horreur l

On vida les verres de bière, on en demanda d'autres et Joannis commença son récit.

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— Vous avez vu tous le représentant de mon propriétaire, le digne M. Leprince. Sa taille courte, ses cheveux grisonnants, ses yeux mobiles, tout cela en fait un type de laideur assez rare heureusement.

— Il a la physionomie distinguée d'un bandit et je me tiens à distance quand je passe auprès de lui, interrompit des Savières.

— Il possède aussi la tournure élégante d'un rôdeur de barrières, dit Raoul.

— La profession de portier en vaut une autre, répliqua Arthur.

— Non, reprit Joannis.

— Est-ce parce qu'il nettoie les escaliers et qu'il tire le cordon qu'un homme est déshonoré? Il faut gagner honnêtement sa vie pourtant.

— Pas tant d'ardeur sur la valeur des concierges, Arthur. Je reconnais comme toi que les professions les plus humbles sont respectables, excepté celle de portier.

— Comment cela ?

— Quand un individu a un métier, cocher, commissionnaire, ce que tu voudras, et installe

d'un artiste

sa femme dans une loge, c'est un appoint important au gain annuel. L'homme n'est pas concierge dans ce cas. Il y a aussi un ménage malade ou chargé de famille, il faut élever les enfants. Mais quand un homme et une femme bien portants, n'ayant qu'eux-mêmes à entretenir viennent volontairement s'échouer dans la niche appelée loge qui sert de demeure au gardien d'une maison, quand ce couple ne veut rien faire, à part d'ouvrir la porte, recevoir les lettres et répondre aux étrangers, il y a là-dessous quelque chose de louche.

— Quoi donc? demanda Arthur.

— On ne peut vivre à deux avec quatre ou cinq cents francs par an et le logement. C'est vrai qu'il y a les étrennes, le denier à Dieu, la bûche, et autres petits cadeaux, mais cela ne suffit point. Un ménage qui travaille peu ou pas, dépense, surtout quand l'esprit n'existe point et que la matière est tout. On se nourrit bien, ça coûte de l'argent. Alors si le propriétaire, comme cela arrive souvent, ne demeure pas dans son immeuble, le portier choisit ses locataires. Il préfère les célibataires

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aux gens mariés qui sont trop sérieux et desquels il n'y a rien à tirer. Les premiers, hommes ou femmes, ont presque toujours quelques relations dont on peut tirer parti.

— De quelle façon? interrompit Arthur.

— Il y a dans ma maison un logement à louer. Ce matin, deux jeunes gens sont venus le visiter; ma portière les conduisait, et, sur la réflexion de l'un deux, que lui et son ami étant garçons, il serait possible que de temps en temps quelques personnes du sexe faible vinssent charmer leur solitude, la concierge a répondu qu'on n'était pas parfait et que pour cela on s'entendrait; mais elle a recommandé de ne point amener de femmes trop communes. Quand les deux futurs locataires ont été partis, elle a raconté le fait au digne M. Leprince, son mari, qui a approuvé, et dit que des garçons valent mieux que des ménages ; qu'il s'agisse d'une lettre à remettre à une jeune fille, à une femme mariée, le type de concierge dont je vous parle est toujours là comme entremetteur, moyennant quelques pièces de cent sous. Il faut que la loge lui rapporte.

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— J'ai un portier taillé sur ce patron, dit des Savières, c'est une franche canaille.

— Le mien, continua Raoul, a perdu ou dépensé cent francs, il faut que ses locataires lui remboursent cette somme. Il m'a choisi pour victime. En échange de l'argent que je lui ai donné, sa femme me remit un papier, connu généralement sous le nom de quittance de loyer. Quelques jours après, passant devant la loge, il me demanda, fort poliment du reste, si je n'avais point d'argent de trop, qu'il était à la recherche de cent francs qu'il avait égarés. Mon terme était de cent soixante-dix livres, l'erreur ne pouvait venir de moi, car en quittant la loge, j'avais laissé mon argent sur une table et la portière l'avait ramassé, compté et serré. J'eus le tort de ne point envoyer promener le couple lors de la réclamation. Mon indifférence fut prise pour de la timidité et le brave Leprince se dit qu'à force de grossièretés il me ferait donner les cent francs. Ce prince du plumeau, quand je passe, me regarde avec des yeux furibonds, il grogne, saute, menace. Sa colère m'amuse. Madame ma portière se

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met aussi de la partie et les yeux chassieux de cette ancienne ouvreuse de loges lancent des éclairs.

— Et le propriétaire ?

— Je l'ai vu. Il ne s'occupe que de ses termes et n'a qu'une confiance limitée dans son portier, qui, paraît-il, n'en n'est pas à ses débuts dans ses tentatives de chantage.

— Ah ! s'écria des Savières, je me disais aussi depuis longtemps que la physionomie de l'épouse Leprince ne m'était pas inconnue. En effet, j'ai vn ces yeux pleurards, cette figure bouffie, ce gros ventre au théâtre des Caprices-Parisiens où elle a dû gagner de l'argent. Voilà une gaillarde qui entendait son métier et qui se faisait payer largement les bouquets qu'on la chargeait de remettre aux actrices. Elle a trouvé un mari qui la vaut sans doute ?

— Naturellement. Elle élève des chats, sa loge est une véritable ménagerie.

— Et ta restes dans cette maison?

— Cela m'amuse.

— Mais ce portier finira par devenir enragé et te jouera un mauvais tour.

— Je me méfie. Quelquefois, quand je rentre tard, rien n'est drôle comme de voir cette figure ignoble et grimaçante, éclairée par la lumière tremblottante d'une bougie, collée aux carreaux. S'il n'y avait pas de sergents de ville, je crois que je passerais un moment bien désagréable. Souvent du fond de son lit la portière geint, puis les chats s'en mêlent ; c'est une cacophonie qui dure généralement un quart d'heure.

— Il ne faut point trop se moquer des gens qui manquent d'instruction, dit sentimentalement Fohart.

— On a bien le droit de rire d'un imbécile doublé d'un fripon, reprit Raoul.

— Mais qui vous dit qu'il n'est pas de bonne foi ?

— Je l'ai cru un instant, mais je suis certain du contraire.

— Enfin, ces querelles ne nous regardent point.

— Mais il n'y a pas de querelle dans tout

cela. Il y a un portier peu délicat qui réclame à un de ses locataires de l'argent qu'il sait ne pas lui être dû.

Le consul se leva et partit, suivi bientôt de Arthur Moreau.

— Les voilà devenus inséparables, dit Raoul.

— Moreau a déjà plusieurs décorations, reprit des Savières.

— Je suis sûr, fit Joannis, que ce vieil animal de Fohart va relancer Gustave.

— Je le crains ! répondit Raoul.

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