‹ La vie d'un artisteChapitre 12 sur 25 · MARIAGE · texte numérisé non relu

MARIAGE

Le consul prit en effet le chemin de fer et alla trouver Gustave, qui ne fut pas médiocrement surpris de cette visite. La famille Deroy le reçut assez froidement quand elle connut le motif de sa démarche. Avec sa finesse de campagnard, Deroy père devina l'intrigant et ne se laissa pas prendre à ses belles paroles. Aussi, après un séjour de quarante-huit heures, Fohart, se sentant mal à l'aise, repartit, non sans emporter une forte provision de fruits dont Mme Deroy lui fit cadeau.

LA VIE

Gustave ne le conduisit pas jusqu'à la gare; sa mère le surveillait et ne voulait point qu'il restât en tête à tête avec cet étranger. Elle respira quand eut disparu le train qui l'emportait.

— Qu'est-ce que cet homme? demandat-elle à son fils.

— C'est un intrigant, mais je le crois honnête, répondit Gustave.

— Où a-t-il gagné ses décorations, son titre de docteur ; il ne me fait pourtant pas l'effet d'un officier retraité ou d'un savant ?

— Fohart est trop prudent pour avoir jamais porté l'uniforme et il est tout l'opposé d'un savant.

— Mais pourquoi est-il décoré?

— Ah! voici. Il est président de sociétés de bienfaisance qu'il a fondées. C'est l'argent des autres qui permet à ces associations de vivre et d'entretenir leur président qui, lorsqu'une épidémie se déclare quelque part, envoie courageusement un médecin pour soigner les malades. Quant à lui, il reste à Paris, reçoit les félicitations et les décorations.

d'un artiste

— C'est un simple exploiteur?

— Pas autre chose.

— C'est une relation qu'il faut mettre de côté.

Mme Deroy causa d'autres choses, surtout de mariage. Elle tenait à cette idée, la visite de Fohart l'épouvantait, elle redoutait d'autres tentatives de la part d'amis plus influents. Enfin, après avoir tout préparé, un dimanche de septembre — le temps était beau, le soleil brillait, — la mère de Gustave se dit que la présentation aurait lieu ce jour même. Elle entendit la messe et, après le repas de onze heures, prenant son fils à part, lui demanda de l'accompagner jusqu'au village voisin. Gustave ne se fit point prier, et à une heure de l'après-midi ils se mirent en route. Sa mère amena la conversation sur la famille Denoël.

— Tu ne connais pas les Denoël? dit-elle à Gustave.

— J'en ai entendu parler seulement.

— Par qui?

— Oh! par tout le monde. Le père est un ancien juge de paix, la mère est une brave

LA VIE

femme très simple qui n'a absolument rien inventé.

— Et c'est tout?

Il y a une fille qu'on dit jolie.

— Nous allons la voir, si elle te plaît !

— Eh bien?

— Tu pourrais en faire ta femme.

— Comme vous y allez! Mais je ne l'ai jamais vue.

— Tu la verras; du reste, si elle ne te convient pas, nous chercherons d'un autre côté.

— Alors, c'est un parti pris de me marier?

— N'es-tu point d'âge d'être en ménage?

— Je n'ai jamais songé à cela.

— C'est un tort. M. Denoël a un beau bien et Emilie est fille unique.

— Ah! elle se nomme Emilie?

— Oui. Ce nom te déplairaît-il ?

— Pas du tout. Tl faut bien en avoir un, n'importe lequel.

— On t'admire dans cette famille, tout le monde parle de ton talent.

— Vraiment! Ils ont donc vu quelques-unes de mes œuvres?

d'un artiste

— Des tableaux, des dessins et mon buste en marbre qui est si ressemblant !

— Vous trouvez?

— Certainement. Je crois pourtant que tu mas flattée.

— Pas du tout.

— Enfin, tu es meilleur juge que moi.

Tout en causant, les deux promeneurs

étaient arrivés aux premières maisons du village.

— Tiens, dit Mme Deroy en désignant du doigt un gros homme qui se dirigeait de leur côté, voici le père d'Emilie.

— Il est solidement bâti.

— Que veux-tu ? à son âge ; puis il travaille si peu !

— Est-ce que sa femme est taillée dans les mêmes proportions ?

— Non, Mme Denoël est longue et mince, mais c'est une très-bonne et très-digne femme.

— La maigreur n'empêche pas les qualités.

— Enfin, ne plaisante pas, sois sérieux.

— Je vous le promets.

LA VIE

L'ancien juge de paix netait plus qu'à une vingtaine de pas ; il leva la tête en entendant causer et marcher, et poussa un cri de surprise :

— Madame Deroy !

— Monsieur Denoël I

— Quel heureux hasard !

— Ce n'est point un hasard, nous allons chez vous.

— Tant mieux ! C'est monsieur votre fils que vous nous amenez? fit Denoël en regardant Gustave.

— Oui, monsieur.

— Ah ! mon ami, permettez-moi de vous appeler ainsi, moi qui vous ai vu si petit !

— Il y a longtemps de cela.

— Il me semble que c'est hier. Vous couriez dans le jardin de votre père, cueillant les fleurs, vous couchant sur les plates-bandes, vous étiez un petit diable.

— Votre mémoire est excellente.

— Ce que j'ai vu et entendu une fois, je ne l'oublie pas. Du reste, quand on a été magistrat....

d'un artiste

Le bonhomme tenait beaucoup à sa qualité de juge de paix.

— Il y a des professions qui exigent cette qualité que je constate en vous.

— Nous voici arrivés, dit M. Denoël en s'arrêtant près d'une porte en bois peint ; ma femme va être agréablement surprise, car elle ne vous attend pas.

La porte ouvrait sur un large vestibule. L 'ex-magistrat, marchant le premier, entra dans une pièce assez grande ou, assise près de la croisée, se tenait Mrae Denoël.

— Je t'amène madame Deroy et son fds, s'écria-t-il.

— Comment dis-tu, mon ami?... ai-je bien entendu ?

— Certainement ; tiens, vois plutôt, dit le gros homme en se collant au mur.

Une conversation des plus banales s'engagea entre ces quatre personnages, et Gustave, considérant Mme Denoël, convint que sa mère n'avait pas exagéré en lui disant qu'elle était très-maigre. En effet, la digne femme, serrée dans une robe étroite, avait une ressemblance

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assez frappante avec une perche surmontée d'une tête de bois sculptée avec un couteau ; le nez paraissait à peine, les yeux à fleur de peau étaient sans éclat, des manches d'une robe noire s'échappaient des mains osseuses aux doigts noueux, en un mot, tout l'opposé de son mari.

Celui-ci, au moral, n'était ni bon ni mauvais. Chez lui les qualités n'existaient pas plus que les défauts. Il affectait l'indifférence eu matière de religion. C'était le type du bourgeois niais et prétentieux, disant qu'il faut un culte pour les femmes et les enfants, que c'est nécessaire au point de vue moral. Mais il détestait les prêtres, parlait sans cesse de leur ambition, de leurs intrigues, et combattait la calotte, qu'il voyait partout cherchant à établir son influence par des manœuvres souterraines. Sa conversation était remplie de ces phrases bêtes et sentencieuses particulières aux esprits obtus qui se croient de profonds philosophes. Ils parlent de Voltaire sans l'avoir lu et des jésuites sans les connaître.

d'un artiste

Mme Denoël attendait sa fille, qui était allée voir une de ses amies. Gustave ne s'amusait pas dans cette société et espérait que l'arrivée de la jeune fille animerait un peu la conversation. Il y avait plus d'une heure qu'on causait de la pluie et du beau temps, la conversation languissait, les mêmes réflexions étaient répétées, et on sentait les efforts faits pour trouver des mots ; les bâillements devenaient impossibles à dissimuler, quand M1,e Emilie entra.

C'était une belle et grande personne à l'air un peu déluré, mais dont la physionomie respirait la bonté. Gustave se dit qu'avec une jolie dot Mlle Denoël ne devait pas être en peine d'un mari, et convint que sa mère n'avait pas eu mauvais goût en la choisissant pour lui. Les paroles revinrent sur les lèvres desséchées, les phrases, moins cherchées, furent compréhensibles, les bâillements disparurent, on eut presque de l'esprit. L'artiste fut frappé de ce changement brusque dû à Emilie et put se convaincre que, sans manifester des prétentions exagérées, elle avait

appris beaucoup, causait bien et savait par politesse se mettre au niveau de ceux qui l'entouraient.

Mrae Deroy et son fils furent invités à dîner, et ils ne quittèrent la maison de M. Denoël qu a dix heures du soir. L'ancien juge de paix leur fit un bout de conduite.

— Eh bien, mon enfant, que dis-tu d'Emilie, demanda Mme Deroy.

— Elle est fort bien.

— Cette réponse ne te compromet pas.

— Que voulez-vous savoir ?

— Te plairait-elle pour femme ?

— Ceci demande réflexion.

— Oui. Mais enfin penses-tu que nous puissions retourner chez ses parents ?

— Si cela vous convient, je n'y vois pas d'inconvénients.

— Tu me dis cela d'un air bien indifférent !

— Vous comprenez que je ne suis pas épris de la fille de votre amie ; seulement, puisqu'il faut à toute force que je me marie, elle me plaît, et, quant au reste, agissez comme vous l'entendrez.

d'un artiste

— C'est bien parlé. Laisse-moi faire, et tu verras .

— Oh ! je suis sur que vous réussirez,

— Vaniteux I

— Pas du tout. Comme vous semblez préférer Mlle Denoël, votre plan de campagne est tout préparé, vous avez mon assentiment ; maintenant cela marchera vite.

— Le plus vite sera le mieux.

Mme Deroy était enchantée de la docilité et de la soumission de son fils et se promettait de mener les choses rondement. Le lendemain elle parla à son mari et fat très-surprise en s'apercevant qu'il ne partageait pas tout à fait ses idées. Il hésitait.

— Pourquoi, lui dit-elle, parais-tu mécontent?

— J'ai peur.

— Rien n'explique ta crainte.

— Vois-tu, Gustave n'est peut-être pas aussi converti que tu le crois.

— C'est une erreur.

— Je le désire, mais je ne puis m'empêche r de redouter l'avenir. Si ses défauts, au lieu

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d'avoir disparu comme nous le supposons, reparaissaient tout à coup, il ferait un triste mari, et sa pauvre jeune femme souffrirait par notre faute. C'est une chose grave que tu entreprends, songes-y bien. Réfléchis avant de t'engager plus avant.

— Notre fils n'est pas ce que tu crains, un dissimulé, un fourbe...

— Je n'ai point prononcé ces mots. Mais je crois connaître Gustave, il est apathique, un peu jaloux.

— Pas du tout. La cause de son apathie est la solitude où il vit. Crois -tu que nous sommes bien amusants pour un jeune homme? La jalousie? et de qui serait-il jaloux ?

— Des artistes de son âge qui ont réussi quand il a échoué.

— Dis tout de suite qu'il n'a pas de talent.

— Je ne peux pas dire cela, puisque je ne le pense pas, mais il manque d'énergie.

— Ce sont des mots. La preuve ?

— Elle n'est que trop facile à donner. Tu te souviens dans quel état il est arrivé

ici, tu savais par notre correspondant à Paris quelle existence i! menait et dans quelle misère il était plongé. Te souviens-t-il de ses accès de colère durant les premières semaines de son séjour chez nous?

— Ce que tu dis est vrai, mais il ne faudrait point conclure que Gustave est un mauvais sujet.

— Je crois le contraire, mais on peut rendre sa femme malheureuse et soi-même, par la même occasion, sans avoir les vices des individus qualifiés de mauvais sujets.

— Le mariage fera disparaître ce qui reste en lui du passé.

— Je le désire. A présent, agis comme tu l'entendras, mais rappelle-toi que, s'il arrive un malheur, je t'aurai prévenue.

— Je m'en souviendrai, mais pour rire de tes terreurs.

— Alors, nous rirons ensemble.

Malgré tous les raisonnements si justes de son mari, Mme Deroy voulait marier son fils et se persuadait qu'une femme jeune, jolie et assez spirituelle aurait sur

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lui assez d'influence pour lui faire oublier Paris.

Aussi se mit-elle aussitôt en campagne et fît-elle les premières démarches auprès de M. Denoël, qui répondit avec emphase que cette union des jeunes gens lui paraissait sortable de tous points et qu'il ne voyait aucun inconvénient à ce qu'elle se fit.

Sa femme se montra un peu plus difficile. Gustave avait vécu longtemps à Paris, sa conduite légère était connue, et ne devrait-on pas attendre un peu avant de donner une jeune fille, pure et naïve, à un ancien viveur ?

Le magistrat, qui se piquait de tolérance, avait toujours une réponse aux objections de sa moitié. Si l'artiste s'était amusé, fallait-il lui en faire un crime ?

— Enfin, mon ami, tu conviendras avec moi qu'on peut craindre beaucoup.

— Ce sont des niaiseries. Tu sais bien qu'un garçon ne s'élève pas dans un couvent.

— C'est un tort.

— Je ne dis pas non, mais c'est comme

d'un artiste

cela. J'aime ma fille, mais je ne voudrais pas pour elle d'un mari n'ayant jamais quitté les jupons de sa mère.

— Tu parles bien légèrement des mères 1

— Non, je parle de leurs jupes, qui peuvent être fort respectables, les tiennes, par exemple. Cependant il arrive un moment où un jeune homme éprouve le besoin de les quitter.

— Tant pis 1

— Ou tant mieux ! mais nous ne pouvons pas changer ce qui est.

— Gustave n'a-t-il pas laissé de dettes à Paris ?

— Oh! pour cela, je m'en charge. Sois certaine que je prendrai des renseignements sérieux avant de compter la dot. Les affaires avant tout.

L'artiste, une dizaine de jours après la visite faite en compagnie de sa mère, était reçu dans la famille Denoël. Emilie le voyait sans plaisir et sans peine ; on lui avait dit de le considérer comme son futur mari, et, comme elle ne le trouvait ni mieux ni plus mal qu'un autre, elle se dit que peut-être ses parents avaient

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raison, qu'avec Gustave elle jouirait d'un bonheur complet. Cependant les plaisanteries qu'il risquait sur ses parents lui déplaisaient, elle se disait que les petits ridicules de M. et de Mme Denoël ne devaient pas être relevés par leur futur gendre.

Le mariage fut célébré vers la fin d'octobre. La petite église du village avait été ornée pour la circonstance : l'autel de la Vierge tout tendu d'étoffes blanches, le maître-autel brillant de dorures, surchargé de fleurs artificielles, le prêtre couvert de ses plus beaux ornements sacerdotaux, les enfants de chœurs en surplis blancs, avec ceinture et calotte rouges.

Les compagnes d'Emilie chantèrent le Vcni Creator ; la noce traversa une foule de campagnards qui attendaient à la porte de l'église pour voir les mariés ; les gamins firent partir des pétards, et le lendemain, sauf quelques bonnes femmes, personne ne parla plus de ce fait qui avait occupé tout le monde.

Les deux jeunes gens s'installèrent dans une petite maison que leur avait donnée M. Denoël. Mais Gustave s'ennuya vite de la vie tranquille

d'un artiste

qu'il menait. Il ne pouvait plus sortir à cause du mauvais temps et essayait en vain de prendre lebauchoir ou le pinceau.

L'inspiration ne venait pas, la force lui manquait, et au mois de décembre il avait décidé sa femme à le suivre près de Paris où il voulait acheter une propriété. De cette façon, disait-il, nous aurons tons les avantages de la campagne et je pourrai visiter les musées.

Les parents firent quelques objections.

M. Deroy sentit ses craintes se réveiller, le juge de paix regretta ce qu'il appelait sa précipitation, mais le mal était fait : on céda, le jeune ménage prit le chemin de fer et s'arrêta à Juvisy. Gustave, avant de rentrer définitivement à Paris, comme c'était son intention, voulut d'abord avoir une maison à lui. Il se rendit à Fontenay-sous-Bois et trouva tout meublé ce qu'il cherchait. Il fut mis en possession immédiatement, paya comptant et retourna chercher sa femme qu'il avait laissée deux jours à Juvisy avec une domestique.

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