‹ La vie d'un artisteChapitre 13 sur 25 · REGRETS · texte numérisé non relu

REGRETS

La société du café de Ja rue de Buci était à peu près dissoute, et les jeunes gens qui la composaient se voyaient beaucoup moins souvent depuis le départ de Gustave. Raoul continuait sa collaboration au journal et écrivait en même temps dans les revues. Georges et Arthur Moreau oubliant, l'un qu'il était médecin, l'autre avocat, fréquentaient les réunions publiques pour se faire une popularité. Ils trouvaient facile de flatter des malheureux et des ignorants en leur parlant de leurs droits

LA VIE

sacrés méconnus par !e pouvoir, mais ne faisant jamais la moindre allusion à leurs devoirs. Ils se grisaient de leur propre éloquence.

A force de répéter les mêmes choses ils finirent par les croire et songèrent sérieusement à se porter à la députation. Le créole attendait le moment favorable pour solliciter les voix des nègres. Joannis était de plus en plus plongé dans ses études sur le moyen âge et ne s'occupait pas de constitutions, d'organisation sociale, de droits du peuple.

L'énergumène Moitteur continuait à pérorer, faisait des plans de campagne, donnait des leçons au gouvernement et prétendait de plus en plus que ceux qui ne pensaient pas comme lui étaient des crétins. Il alla dans quelques réunions, mais plusieurs arrestations ayant été opérées pour cause de tapage, il eut peur et se tint coi. Chez lui, la prudence dominait de beaucoup la passion, et il ne se montrait courageux qu'à huis-clos, lorsqu'il n'avait aucun danger à courir. Des Savières lisait toujours la Gazette de France-, Fohart s'entêtait quand même à fréquenter les jeunes gens

malgré la froideur que lui témoignaient quelques-uns; mais il parlait moins. Quand deux ou trois fois par semaine la société était au complet, tout le monde se disputait; on se lançait à la tête des gros mots et tout se terminait par la consommation de nombreux bocks .

Gustave était marié depuis trois mois, et, parti depuis près d'un an, on n'entendait plus parler de lui. Clara avait subitement disparu; les uns prétendaient qu'elle s'était remise au travail, d'autres disaient l'avoir rencontrée au bois dans un équipage magnifique, à côté d un homme qui, pendant longtemps, lui avait fait une cour assidue ; des naïfs prétendaient qu'elle se mourait, n'ayant pu résister à l'abandon si brusque du sculpteur.

Quant à Raoul, son opinion était toute faite : l'ex-fleuriste n'avait nulle intention de quitter ce monde : elle ne voulait plus travailler et son but était de vivre aux dépens ,des imbéciles. Tôt ou tard on la rencontrerait soit dans un huit-ressorts, soit à pied : elle était assez habile pour faire une conquête sérieuse.

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Deroy s'était retiré avec sa jeune femme dans sa petite retraite de Fontenay-sous-Bois, où il espérait travailler sérieusement. Mais quinze jours étaient à peine écoulés qu'il commençait à se fatiguer de cette vie à deux. Le ciseau lui échappait des mains quand il se plaçait en face d'un bloc de marbre; il avait de plus en plus la nostalgie de Paris, songeait à reprendre ses habitudes qu'il regrettait amèrement d'avoir rompues. Sa femme ne lui paraissait pas digne du talent qu'il se supposait. Il lui trouvait un caractère commun, des idées vulgaires, et quand elle essayait de lui parler art il la renvoyait à son ménage causer avec sa bonne, avec laquelle elle pourrait s'entendre.

Emilie fut tout à la fois surprise et froissée d'un changement aussi brusque dans les façons d'agir de son mari. Pourtant elle était certaine de n'avoir rien fait qui justifiât sa mauvaise humeur. Pour le suivre, elle avait quitté ses parents au milieu de l'hiver. La jeune femme dissimula sa douleur, pleura en cachette et montra toujours à son mari un visage sou-

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riant. Mais il finit bien par s'apercevoir de ce qui se passait, et sa mauvaise humeur s'accrut. Il sentait qu'il avait tort et cherchait à accuser tout le monde de ce qu'il appelait son malheur. Émilie avait coupé les ailes à son génie.

Enfin, n'y pouvant plus tenir, il voulut retourner à son café voir ses amis, en un mot, reprendre son ancienne existence. Il proposa à sa femme de la conduire au théâtre; cette proposition fut acceptée avec joie. C'était la première fois qu'il se montrait presque gracieux.

— Nous coucherons à l'hôtel, dit Gustave : revenir ici après minuit, il n'y faut pas songer.

Émilie fit une toilette de bon goût ; ils montèrent dans une voiture de place qui les descendit sur le boulevard, dînèrent dans un restaurant en vogue, et à huit heures du soir ils entraient à l'Opéra. La jeune femme fut éblouie à la vue de cette salle merveilleuse, tout étincelante de lumière. L'or, les diamants, la soie brillaient partout ; des bras blancs, des épaules admirables émergeaient de riches étoffes qui en faisaient ressortir la beauté.

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Du fond de sa baignoire, Emilie contemplait ces splendeurs, lorsque la musique attira son attention vers la scène ; là ses oreilles et ses yeux furent à la fois charmés, et cette soirée fut pour elle un bonheur véritable. A la sortie, elle se serrait contre son mari, regardant étonnée et émerveillée ce mouvement qui se produit toujours à la fin d'un spectacle. L'encombrement de la rue par les voitures, les sergents de ville qui maintenaient l'ordre, les gardes de Paris superbes et calmes, à cheval au coin de la rue Le Peletier, puis enfin le boulevard couvert d'équipages, de promeneurs, bordé de cafés éclairés de mille feux.

— Nous allons souper, dit Gustave, la musique me creuse l'estomac. As-tu faim ?

— Non, le plaisir que j'éprouve m'empêche de songer à autre chose.

A une heure du matin, ils entraient à l'hôtel et on les conduisait dans une chambre que l'artiste avait fait retenir d'avance.

— On nous attendait donc? dit Emilie.

— Oui.

— Comment cela ?

d'un artiste

— Pendant notre dîner, j'ai envoyé un commissionnaire ici. Tu vois, c'est bien simp'e.

La jeune femme dormit peu. Elle songeait à ce qu'elle avait vu en quelques heures et croyait avoir fait un rêve. Ses idées sur Paris étaient complètement renversées, et quand, dans son village, on lui avait parlé de cette ville immense, ces récits ne ressemblaient pas même loin, à la réalité. Le père Denoël, dans sa jeunesse , se rappelait avoir fait en diligence le voyage d'Orléans à Paris, et racontait cette course avec des détails qui n'en finissaient plus. Sa femme, d'une dévotion exagérée, considérait Paris comme un lieu de perdition et pour rien au monde n'eût voulu y mettre les pieds.

Cette terreur ou cette haine que lui inspirait la Capitale, comme disaient les gros bonnets du village, elle l'avait inculquée à sa fille , dont les idées se modifièrent brusquement quand elle connut ou plutôt devina la vérité

Aussi, lorsqu'elle écrivit à ses parents et

leur annonça qu'elle était allée au théâtre, Mme Denoël faillit se trouver mal.

Cependant il fallut en prendre son parti et subir ce qu'on ne pouvait empêcher, mais elle adressa à sa fille une lettre fort longue, où elle lui recommandait de ne point aller habiter Paris, que c'était déjà trop d'y aller quelquefois.

De retour à Fontenay-sous-Bois , Emilie repassa dans sa mémoire les toilettes qui IV vaient frappée et se promit de soigner sa mise.

— C'est peut-être parce que je me néglige trop que mon mari est si froid, se dit-elle.

Elle était, nous l'avons dit plus haut, grande et un peu forte. Depuis son mariage, elle avait légèrement maigri ; les couleurs trop vives de ses joues s'étaient adoucies, ses cheveux relevés laissaient voir un front large et poli comme le marbre ; quand ses lèvres rouges s'entrouvraient, on apercevait une double rangée de dents fines et blanches parfaitement plantées.

Elle demanda à son mari de faire un

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second voyage à Paris ; les vêtements qu'elle avait eus le lendemain de son mariage, grâce à la prévoyance maternelle, commençaient à s'user, à vieillir. Puis, ce qui était beau à Orléans, manquait de cachet sur le boulevard. Gustave, qui cherchait à tout propos l'occasion de se promener, ne se fit pas prier, et des toilettes furent commandées aux bonnes faiseuses.

Cependant l'artiste ne produisait rien, il fumait en flânant dans le bois de Vincennes, songeant à quitter Fontenay. On était au mois de mars : les jours plus longs, le soleil plus chaud, annonçaient l'arrivée du printemps. Les oiseaux chantaient plus gaiement, et aux extrémités des arbres paraissaient déjà des boutons tout près d'éclater. Un jour, après sa promenade quotidienne, Gustave, en entrant, montra à sa femme un journal parlant déjà de l'exposition prochaine des Beaux-Arts.

— Il faut que je travaille , lui dit-il , et pour cela il est indispensable d'habiter Paris.

— Pourquoi cela ?

— Je ne puis faire venir ici les modèles,

puis il faut que je visite les musées, que je revoie mes amis, en un mot, il esj dans mon intérêt de renouer mes relations anciennes.

— Ces derniers mots firent trembler Emilie.

— Tes relations ne t'ont pas servi à grand'chosê. Du reste, tu as répété souvent que tes amis ou tes connaissances n'étaient que des jaloux, des hommes sans valeur.

— Oh ! pas tous. Il y a des exceptions. Je ferai un choix.

Emilie céda, et en quelques jours Gustave eut trouvé un atelier et un logement sur le boulevard Montparnasse. Aussitôt qu'il fut installé, sa première sortie fut pour se rendre au café de la rue de Buci.

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