CLARA REPARAIT
Ce soir-là toute la société était réunie. Chacun poussa un cri de surprise à la vue du nouvel arrivant, on lui serra la main, on le félicita sur sa bonne mine.
— Une pareille figure dénote un homme marié, dit Georges.
— En effet, je suis marié.
— Et père de famille ?
— Pas encore.
— Cela viendra. Mais en attendant dis-nous pourquoi tu as gardé un silence aussi long?
LA VIE
— Vous connaissez la cause de mon départ.
— Hélas ! soupira Arthur Moreau.
— La débine, la triste débine ! murmura Joannis.
— Pendant un certain temps il fallut obéir aux parents.
— Jouer le rôle humiliant de fils soumis et repentant.
— C'est vrai. Je montrai tant de soumission qu'on me maria.
— Malgré toi ?
— Malgré moi.
— Ta femme est jolie ?
— Heu, heu !
— Alors c'est la dot.
— Enfin, après une année d'esclavage, je reviens, bien décidé cette fois à vivre à ma guise.
— Et ta femme ?
— Oh I c'est une campagnarde bien niaise que je laisserai à son ménage. A présent que je vous ai raconté mon existence, à votre tour qu etes-vous devenus ?
— Moi, dit Georges, je suis reçu docteur,
d'un artiste
mais je ne pratique pas. Je soigne en amateur, dans un but philanthropique, les ouvriers.
— C'est d'un cœur généreux.
— Oh ! dit Raoul, c'est parce que les patrons ne t'ont pas fait demander.
— Tu estimes les autres à ta valeur, reprit aigrement Georges.
— Non, ce serait trop souvent leur faire beaucoup d'honneur.
— Enfin, tu ne crois pas au désintéressement?
— Si, mais cela dépend des individus.
— Je ne suis pas capable d'un acte de dévouement ?
— Ton dévouement, je le connais, c'est un capital qui doit, selon toi, te rapporter de gros intérêts.
— Dans tous les cas, j'agis comme je l'entends ; cela ne regarde personne.
• — Alors n'essaye pas de faire prendre le change et surtout de prendre ceux à qui tu parles pour des niais.
— Eh bien ! interrompit Gustave, que fais-tu, Moreau ?
LA VIE
— J'écris pour les petits journaux, dits littéraires, où je parle de tout et de tous. On me poursuit ; j'ai déjà été condamné trois fois et j'ai gémi quinze jours sur la paille humide des prisons. On parle de moi, on me connaît, on sait enfin que j'existe.
— Qu'espérez-vous tous les deux de cette campagne charitable et littéraire ?
— Rien que la satisfaction du devoir accompli.
— Et la réputation, dit Raoul en souriant.
— Toi, tu n'es qu'un mauvais plaisant, répliqua vivement Georges.
— Dans tous les cas, je ne m'abaisse devant personne, je ne dis pas aux imbéciles qu'ils ont de l'esprit, aux jaloux qu'ils sont spoliés, je n'appelle point les paresseux des travailleurs, et ceux qui se sont enrichis à force de travail, je ne les traite pas de voleurs. Demandez donc à Moitteur, qui est riche, s'il croit sa fortune mal acquise, lui qui ferait trois lieues à pied pour gagner deux sous ?
— Tu vois tout de travers.
— Non.
— Parce que tu gagnes de l'argent.
d'un artiste
— Voilà le grand mot lâché ! Et qui vous empêche d'en gagner ? Vous n'avez jamais pu entrer . dans un journal sérieux, et vous écrivez dans des feuilles de chou. Naturellement la société est mal organisée, puisqu'un directeur de journal refuse vos élucubrations.
— Tu le prends de bien haut depuis que ton nom est imprimé, tu n'as pas toujours été si fier.
— Oui, je comprends, mon cher Georges.
J'ai mangé ton pain, je t'ai même emprunté quelque argent, vous m'avez vu dans une misère atroce, et après ? A qui ai-je fait du tort ? Enfin causons d'autres choses.
— Oui, reprit Gustave. Clara, savez-vous ce qu'elle est devenue ?
— Disparue complètement de la circulation, répondit Arthur.
— Si nous allions voir la sortie de Bullier ?
— Songe donc que tu es marié.
— C'est parce que j'y pense que je veux me distraire.
On prit des voitures, on se dirigea derrière le Luxembourg. Gustave était d'une gaîté folle.
LA VIE
De Bullier les cochers reprirent le chemin des Halles, et à six heures du matin les jeunes gens se séparèrent après une nuit d'orgies. Raoul avait refusé de les accompagner et était rentré chez lui avant minuit.
Emilie, ne voyant pas rentrer son mari, avait passé une nuit fort agitée, et, quand elle l'entendit ouvrir la porte de l'appartement, son cœur battit avec violence. Cependant elle était loin de se douter de la cause qui avait retenu Gustave. Elle ne songea pas à lui faire des reproches et s'inquiéta s'il était malade.
— Non. Seulement j'ai rencontré des amis, nous avons soupé, et me voilà.
Deux ou trois fois par semaine, l'artiste passa la nuit hors de son domicile. Il avait fini par rencontrer Clara au théâtre et, son ancienne maîtresse lui ayant fait de l'éventail un signe amical, il se rendit dans sa loge.
Elle lui tendit la main.
— Eh bien, tu as donc quitté la maison paternelle ? lui dit-elle.
— 11 n'y a pas bien longtemps.
— Tu m'as oubliée bien vite?
d'un artiste
— C'est ce qui te trompe. Je n'ai pas cessé une minute de penser à toi.
— Je ne m'en suis pas aperçue, car tu n'as pas daigné m'écrire.
— Si, deux fois, mais n'ayant pas reçu de réponse, j'ai supposé que mes lettres ne t'avaient point été remises, ou que tu ne voulais pas entretenir des correspondances avec moi.
— Passons là-dessus. Où te voit-on?
— Au café.
— Et chez toi ?
— Impossible. Tu comprends, si l'homme d'affaires de mon père s'apercevait de quelque chose.
— Enfin, viens me voir chez moi, rue de Douai.
— Il n'y a pas d'indiscrétion ?
— Non. Le vénérable mortel qui a l'honneur de payer mon loyer et de solder les notes de mes fournisseurs ne se montre qu'une fois par semaine, et il a la politesse de me prévenir.
— Je vais t'accompagner.
LA VIE
— Non Viens dans la journée, si cela peut te faire plaisir.
Gustave mit la jeune femme en voiture et rentra chez lui le cœur gai. Il se promettait d'aller le lendemain dans la rue de Douai et ne songeait plus à Emilie ni à ses parents. Il dormit peu, se leva de bonne heure et ne travailla pas. Il sortit sans rien dire, déjeuna dans un café du boulevard, et à deux heures un fiacre le déposait à la porte de Clara. Il monta au premier étage, et une femme de chambre à l'air fort éveillé, qui vint lui ouvrir, alla prévenir sa maîtresse, qui fit aussitôt introduire son ancien amant dans une chambre à coucher délicieusement meublée.
Le lit était défait ; sur les fauteuils étaient étalées des jupes, des robes ; dans le. cabinet de toilette, par la porte restée ouverte toute grande, on apercevait, sur des tablettes, des faux cheveux, des flacons d'odeurs, des pots de pommade, et sur le parquet, des tournures, des pantoufïles, des chaussures. Ce mélange de tant d'objets dénotait la femme entretenue, prétentieuse. Gustave aspirait avec bonheur les
d'un artiste
parfums acres qui s'échappaient des vêtements, des fioles, des meubles.
Clara, vêtue d'un peignoir qui laissait deviner facilement ce qu'il avait la prétention de cacher, était debout, la figure souriante, jouissant de la surprise de l'artiste.
— Tu ne croyais donc pas me trouver ainsi ? lui demanda-t-elle.
— J'avoue que ce luxe me surprend.
— Il vaut mieux cela que de mourir de faim.
— Je ne sais pas, A quel prix ces objets sont-ils acquis?
— Ne me fais pas de morale, je t'en prie. D'abord, tu n'en a pas le droit, ensuite ce serait perdre ton temps. Si j'avais compté sur toi, je serais morte de faim.
— Je t'ai déjà expliqué la cause de mon silence. Mais, si tu avais eu la patience d'attendre et le courage de te remettre au travail...
— Tu m'as dégoûtée pour toujours de travailler. Causons sincèrement. Que fais-tu?
— Toujours la même chose.
LA VIE
— Rien alors. As-tu des ressources?
— Oui.
— Ton père s'est donc adouci?
— Un peu, mais il a posé des conditions.
— Dures?
— Très dures.
— Jouons carte sur table. Ne mens pas. Es-tu seul à Paris?
— Non.
— Une femme légitime ou une maîtresse?
— Une femme.
— Jolie?
— Je n'en sais rien. Je l'ai épousée par force.
— Et tu l'abandonnes assez facilement. Mais si elle rencontrait un homme qui lui fît la cour?
— Elle est trop niaise pour comprendre ce ' qu'on lui dirait, puis elle a apporté de son village un fonds d'honnêteté qui lui fera repousser tous les soupirants.
— Mon pauvre garçon, tu es bien naïf! La naïveté, ou la bôtise, si tu préfères, est ce qu'on peut exploiter chez un homme. Du
d'un artiste
reste, c'est ton affaire, cela ne me regarde en rien.
En causant, Gustave setait approché de Clara, lui avait pris la taille, l'embrassait fiévreusement et lui jurait qu'il n'avait jamais aimé qu'elle. A six heures du soir il se roulait à ses pieds, priant, pleurant et ne voulant plus sortir. * *
— Si tu fais du bruit, je te défends de revenir ici, lui dit-elle.
— Pourquoi te montres-tu si sévère?
— Cela me regarde. Plus tard nous verrons. Tous les jours il retourna rue de Douai,
implorant des faveurs que le premier venu eût obtenues avec de l'argent. Il fit des cadeaux, souscrivit des billets. Clara acceptait tout et ne se départissait pas de sa rigueur. Cependant, à la fin, craignant, à force de duretés, d'éloigner Gustave, elle céda et continua à le ruiner.
Connaissant ses ressources, elle ne lui demandait que des sommes relativement peu importantes, mais elle lui faisait mettre son nom au bas de reconnaissances que plus tard
il faudrait bien solder. Pour s'éviter tout désagrément, les billets étaient souscrits à l'ordre de fournisseurs usuriers qui lui donnaient de l'argent ou des bijoux, Ils sortaient ensemble, et l'artiste avait fini par oublier complètement sa femme, qu'il ne voyait que les jours où le protecteur mystérieux de sa maîtresse se rendait rue de Douai.
Ses amis connurent bientôt sa conduite, Georges et Arthur s'amusèrent de cette aventure qu'ils trouvaient fort drôle. Le consul Fohart plaignait le sculpteur qui, disait-il, avait eu le tort grave d'épouser une femme qui ne le comprenait point.
— Alors, lui répliqua Raoul, c'est à cette pauvre fdle qu'il faut jeter la pierre.
— Je ne dis pas cela, mais enfin Gustave s'est mal rencontré, il n'a point eu de chance !
— Yoilà qui est drôle, par exemple, dit Joannis ; des parents n'ont qu'une fille à laquelle ils font donner de l'instruction et qu'ils élèvent dans les meilleurs sentiments. En âge d'être mariée, un jeune homme offrant ou paraissant offrir toutes les garanties de
d'un artiste
moralité et de fortune lui est présenté, elle l'épouse. Elle a pour lui toutes sortes de prévenances, admirant ses œuvres, ne le contrariant en rien. Tout à coup ce mari se dégoûte de cette existence qu'il trouve trop terre à terre et va retrouver une ancienne maîtresse, moins jolie que sa femme, moins instruite, et c'est la fille entretenue qui l'emporte. C'est à elle qu'on sacrifie tout, et si celle qu'on abandonne au logis se plaint, on doit lui dire qu'elle a tort.
— Comme vous vous emportez, monsieur Joannis ! répondit Fohart.
— Avec vous il n'y a pas moyen de faire autrement. Vous ne défendez que des causes mauvaises et des gens tarés.
Le garçon monta, s'approcha de Raoul et lui remit une lettre portant le cachet du ministère.
— C'est de Guernier, dit Joannis en jetant un coup d'œil sur la large enveloppe. Garçon, donnez un verre de cognac au cavalier qui a dû apporter cette missive. Un soldat doit préférer la fine Champagne à la bière.
LA VIE
L'homme au tablier blanc obéit.
— Que nous annonce des Savières ? demanda Joannis ; il nous prévient sans doute qu'il sera ici dans un quart d'heure ?
— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, répondit Raoul, c'est plus grave.
— Vraiment I Lis vite , nous sommes tout oreilles.
— Ne croyez pas que je plaisante !
— Va donc! nous sommes sur des charbons.
— Moitteur....
— Eh bien ?
— Il se bat, il a un duel !
— Ce n'est pas possible !
— La lettre de des Savières est trés-nette sur ce point. Le terrible herboriste va sur le terrain à la suite d'une discussion qu'il a eue aujourd'hui avec un officier de marine.
— Diable, la situation me paraît tendue, dit Joannis.
— Ce pauvre monsieur Moitteur, reprit Fohart, ce marin l'aura insulté sans doute.
— Qu'en savez-vous ? répliqua durement Raoul.
d'un artiste
— C'est une simple supposition.
— Eh bien, monsieur le consul, si vous croyez ce que vous dites votre devoir est d'aller voir l'insulteur et de lui débiter ce que vous avez sur le cœur.
— Mais cette querelle ne me regarde point.
— Attendez donc alors avant de vous prononcer, d'être mieux renseigné.
Fohart, ne se sentant pas soutenu, garda la silence. Les jeunes gens se creusèrent la tête pour deviner le motif qui avait amené la dispute ; après avoir fait une foule de suppositions ils se séparèrent attendant le lendemain avec impatience.
Arthur et Fohart partirent ensemble.
— Si des Savières avait écrit où la dispute a eu lieu on serait allé aux informations, dit Moreau.
— Ni vous ni moi n'avons lu la lettre, il est probable qu'elle donne des explications que Raoul a gardées pour son ami Joannis.
. — C'est encore possible.
— Je jurerais que c'est vrai. Ces deux
LA VIE
hommes sont cachotiers et affectent de nous tenir à distance.
— Ils cherchent un motif pour seloigner de nous. Du reste cela m'est égal.
— Pas du tout ! Il faut les surveiller, ne pas les quitter d'une minute. Continuons de les ennuyer.
Fohart avait à peine achevé sa phrase qu'il poussa un cri, fît un soubresaut, et porta la main à sa cuisse. Arthur se retourna brusquement et se trouva face à face avec Raoul et Joannis.
— Tiens! vous nous suivez? s'écria-t-il.
— Vous venez de passer devant nous sans nous regarder tant vous étiez occupé à causer. Malgré nous vos paroles sont arrivées à nos oreilles et ma foi, je n'ai pu résister au plaisir d'allonger un .coup de pied à cet excellent monsieur Fohart.
— Vous me rendrez raison, s'écria le consul qui se frottait toujours.
— Bonne nuit, reprit en riant Raoul et continuez de nous ennuyer. Mais avant de vous coucher soignez votre blessure.
d'un artiste
Prenant le bras de Joannis il l'entraîna sur l'autre trottoir laissant Arthur complètement ahuri et Foliart humilié et furieux.
— Ils nous espionnaient, dit le consul quand il n'eut plus à craindre d'être entendu.
— Mais nous avons passé devant eux, reprit Moreau, au lieu de nous suivre ils nous précédaient.
— Allez-vous les excuser, à présent !
— Je comprends que le formidable coup de pied que vous venez de recevoir embrouille un peu vos idées.
— Pourquoi n'est-ce pas vous qui avez été le point d'arrivée de la botte de Raoul ?
— Il vous aura donné la préférence, vous devez en être flatté.
— C'est cela, moquez-vous à présent !
— Je serai un de vos témoins.
— Nous verrons cela. Demain nous recauserons de cette affaire.
— Oui, si votre mal ne vous retient pas au lit. Bonsoir.
Le représentant de Cimbébas regagna son domicile en ruminant des projets de ven-
geance. Il rêva que Raoul traversant une rue avait été renversé par un omnibus, piétiné sous les pieds des chevaux et coupé en morceaux par les roues du véhicule. Ce rêve lui fit du bien.