‹ La vie d'un artisteChapitre 15 sur 25 · DUEL · texte numérisé non relu

DUEL

Comme l'avait dit le consul, la lettre de des Saviêres donnait quelques explications sur les causes du duel, mais ce fut le lendemain seulement que Raoul, étant allé voir l'employé à son ministère, apprit les moindres détails de ce qui s'était passé.

Moitteur et des Saviêres se trouvaient assis à une table du café du Grand Balcon. L'herboriste pérorait à tort et à travers, son compagnon lisait la Gazette de France. A la table voisine étaient trois consommateurs qui

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causaient assez haut pour être entendus des voisins. L'un d'eux, au teint hâlé, les joues ornées de longs favoris noirs, racontait le naufrage d'un 'navire qui s'était brisé sur un récif faisant partie du groupe des îles des Amis. Moitteur adorait les histoires de voyages ; il avait lu dans les journaux les péripéties de ce désastre ; avec son indiscrétion habituelle, il se mêla à la conversation, interrompant le narrateur et lui disant qu'il commettait des erreurs Le récif n'était point situé à l'endroit désigné, mais un peu plus au nord ; il n'avait point la forme d'un losange, mais celle d'un cercle ; quinze matelots avaient été noyés, au lieu de trois comme disait le conteur. Du reste, lui, Moitteur, avait lu le rapport officiel du lieutenant de vaisseau commandant la frégate naufragée.

— Vous avez mal lu, alors, dit avec beaucoup de calme l'homme aux favoris noirs.

— Je sais mieux que vous ce qui s'est passé. Quand on connaît aussi mal que vous les détails d'un fait important, on ne dit rien.

— Je vous remercie du conseil et tâcherai

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d'en profiter. Permettez-moi aussi à mon tour de vous faire une observation : c'est que lorsqu'on se trouve dans un établissement public à côté d'inconnus, on ne se mêle point à leur conversation, c'est de la dernière inconvenance.

Moitteur rougit : mais prenant le calme de son interlocuteur pour de la timidité, il lui répondit :

— Quand on entend parler aussi bêtement de choses qui sont connues de tout le monde, il est difficile de se taire.

— Quand on est insolent comme vous l'êtes en ce moment, monsieur, on s'expose à se faire allonger les oreilles.

L'homme aux favoris, sans se lever de sa chaise, allongea le bras et saisit une des oreilles velues de l'herboriste qui pâlit horriblement au contact des doigts nerveux de son adversaire.

— Vous me rendrez raison! dit-il d'une voix étranglée.

— Parfaitement, monsieur. Voici ma carte. Le malheureux Moitteur était tellement ému

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qu'il ne put saisir le morceau de carton qu'on lui tendait.

— Puisque vous ne prenez pas ma carte, monsieur, voici mon nom : Duclerc, lieutenant de vaisseau, commandant la frégate dont je contais la perte à mes amis, et auteur du rapport présenté au ministre de la marine sur ce désastre. Vous comprenez que je suis bien renseigné et que je sais ce que je dis.

Le visage de Moitteur passa du blanc au cramoisi.

Les amis du lieutenant D ^lerc souriaient de l'effarement du pauvre diable qui cherchait en vain un secours parmi les consommateurs qu'avait attirés cette querelle. Des Savières, toujours prudent, n'avait pas levé le nez de son journal, et au moment où l'officier déclinait son nom et sa qualité il était plongé dans la quatrième page, lisant avec une attention soutenue les annonces de produits destinés à faire renaître, en peu de jours, sur le crâne le plus dénudé, une toison des plus luxuriantes.

— A votre tour, monsieur, votre nom!

demanda durement le marin.

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— Moitteur, herboriste, rue Contrescarpe- Dauphine.

— C'est bien. Vous voudrez bien mettre deux de vos amis en rapport avec deux des miens. Il faut que cette querelle soit vidée demain parce que dans trois jours je dois être à Brest.

Le lieutenant et ses amis quittèrent le café; quand ils furent sortis, des Savières terminait la lecture de sa quatrième page. Il leva le nez et regarda Moitteur et parut fort étonné de sa physionomie bouleversée :

— Mais qu'avez-vous donc? lui demanda-t-il, êtes-vous malade ?

— Vous n'avez point entendu ?

— Quoi 1 que voulez-vous dire ?

— Ma dispute avec ce marin qui vient de sortir?...

— Il m'est bien arrivé quelques mots aux oreilles, mais je n'ai point cru à une dispute. Qu'y a-t-il eu ?

— Je me bats demain !

— Avec qui et pourquoi vous battezvous ?

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— Avec le marin, parce que je n'ai pas été de son avis à propos d'un navire naufragé.

— La querelle a donc été bien vive ?

— Il s'est fâché, je l'ai envoyé promener.., *~ Et il n'a pas suivi votre conseil. Oh ! ces

marins. Enfin, le vin est tiré...

— Il faut le boire. Je connais ce proverbe. Partons.

Des Savières paya la consommation et quitta l'établissement, suivi de son ami qui se traînait péniblement. L'employé du ministère avait parfaitement suivi la querelle, mais il était trop prudent pour s'en mêler. Il ne se souciait point d'avoir un duel sur les bras et laissait cette charge désagréable à Moitteur. Il fut décidé qu'il serait un des témoins de l'herboriste et qu'on demanderait à Raoul de vouloir bien être le second. Des Savières quitta Moitteur, monta dans une voiture et se fit conduire au ministère où il écrivit la lettre que reçut Raoul au café. Quant au pauvre herboriste, il alla dans un autre établissement public où il resta attablé jusqu'à une heure du matin. Il regagna son domicile à pied, se coucha et

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s'endormit d'un sommeil de plomb. Il eut des rêves épouvantables. Des marins armés de fusils, de haches d'abordage, de sabres l'entouraient et voulaient le mettre en morceaux.

Quant il se réveilla il était grand jour. Il s'habilla lentement, écoutant tous les bruits qui venaient de Ja rue, Chaque fois que la porte de son magasin s'ouvrait, il était obligé de s'asseoir. Vers onze heures il entendit une voiture qui s'arrêtait devant sa maison. Deux hommes descendirent du fiacre et pénétrèrent dans la boutique. Le garçon qui servait les clients les connaissait comme des amis de son patron, il les fit monter au premier étage. L'herboriste faillit se trouver mal en entendant les craquements de l'escalier. Enfin Guernier des Savières et Raoul parurent :

— Etes-vous prêt? interrogea le premier.

— Vous vous êtes entendus?

— Parfaitement. Au pistolet, à vingt pas. On recommencera jusqu'à ce que l'un des adversaires soit atteint gravement.

— C'est une boucherie l s'écria Moitteur atterré.

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— Ce diable de marin n'a rien voulu entendre. Il est féroce. Allons, préparez-vous; une voiture est en bas qui nous attend.

L'herboriste acheva de s'habiller, mangea légèrement et essaya, mais en vain, de secouer la tristesse qui l'envahissait. Quand il eut terminé son repas, il dit à ses amis :

— Je suis à vos ordres, partons !

Les trois hommes montèrent en voiture et Raoul donna au cocher l'adresse d'un restaurant à Saint-Mandé, tout près du bois de Vincennes. On rencontra dans cet établissement l'officier, ses deux témoins et un chirurgien de marine. Moitteur frissonna à la vue de son adversaire.

La petite troupe se mit en marche. Il n'y avait personne dans cette partie du bois. On trouva facilement un endroit où la lutte pouvait avoir lieu. Les sept hommes s'arrêtèrent, les témoins chargèrent les pistolets, mesurèrent la distance, et, après toutes les formalités accomplies, se retirèrent pour donner le signal, Moitteur tremblait comme une feuille, ses dents s'entrechoquaient ; le marin, placé à

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vingt pas, lui paraissait un géant. La peur lui donna de l'audace. Il venait de trouver un plan qui mettait sa vie hors de danger, mais nuisait considérablement à sa réputation au point de vue du courage. Il jeta sur le gazon son pistolet et quitta sa place, au grand ébahissement des assistants.

— Mais que faites-vous donc ? lui crièrent ses témoins.

— Vous le voyez bien, je m'en vais.

— Pour quelle raison?

— Parce que je ne veux pas me battre.

— Vous avez peur ?

— C'est possible.

— Alors faites des excuses.

— Je ne ferai rien !

— C'est ce que nous allons voir, dit l'officier qui s'était approché.

L'entêté herboriste reçut une paire de soufflets et partit. Le chirurgien lui demanda s'il avait besoin de ses services, mais Moitteur était trop heureux d'être débarrassé de ce duel qui l'avait tant préoccupé qu'il ne répondit rien et bientôt il eut disparu sous la futaie.

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Tout le monde riait à se tordre de ce dénouement grotesque. On revint déjeûner au restaurant et chacun but à la santé de l'intrépide Moitteur. Un procès-verbal de cette fameuse rencontre ne fut point jugé nécessaire. Le lendemain le récit de cette équipée paraissait clans tous les journaux. Les voisins de l'herboriste lisaient cette histoire et la commentaient d'une façon peu favorable à Moitteur qui devint le but des quolibets et des plaisanteries des gamins du quartier. Tous les matins les volets de sa boutique étaient couverts de phrases injurieuses, de dessins faisant allusion au peu sanglant duel du bois de Vincennes.

Moitteur essaya de faire face à l'orage, mais au bout d'un mois il renonça à la lutte, vendit son fonds et se retira dans un quartier éloigné, où allaient le voir Fohart et Arthur Moreau qui essayèrent de le consoler en vivant à ses dépens.

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