‹ La vie d'un artisteChapitre 16 sur 25 · RUPTURE · texte numérisé non relu

RUPTURE

Quand Deroy avait une soirée libre, il allait au café retrouver ses amis. Quelquefois même il les invitait à dîner chez lui. Comme Emilie désirait sortir de temps en temps, il proposa à Raoul de l'accompagner, soit à la promenade, soit au théâtre. Le journaliste savait parfaitement de que'le façon Gustave employait ses jours et ses nuits, mais il se garda bien de faire la moindre allusion à sa conduite.

Cependant la jeune femme finit au bout de

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quelques semaines par se clouter de quelque chose, mais comme son mari lui était indifférent, elle fit semblant de croire aux raisons qu'il lui donnait pour expliquer ses longues absences. ïl parlait toujours de l'Exposition et ne travaillait pas, c'est à peine s'il entrait dans son atelier.

Un matin Emilie aperçut sur la table de sa chambre une boîte à gants. Elle crut que Gustave, qui était rentré la veille, avait voulu lui faire une surprise, et ouvrit le petit meuble. Il s'en échappa un parfum âcre qui lui déplut, elle vit des gants, des fleurs fanées, et lut une lettre décachetée adressée à son mari.

Froissée dans sa dignité, elle porta le coffret dans l'atelier, et le surlendemain, quand l'artiste rentra, vers minuit, il trouva la porte de la chambre à coucher fermée au verrou. Il appela Emilie, qui se leva et vint lui ouvrir.

— Pourquoi donc, lui dit-il, t'enfermer ainsi ?

— Parce que je ne veux plus que vous mettiez les pieds chez moi.

— Explique-moi la cause de cette colère.

d'un artiste

— Allez rejoindre les souvenirs de votre maîtresse que vous aviez oubliés dans cette chambre.

— Que veux-tu dire avec tes souvenirs, tes maîtresses ?

— Sortez et laissez-moi !

Il voulut insister, mais injures et prières, tout fut inutile, et il dut coucher sur un lit qu'il arrangea lui-même dans une autre pièce. Il ne put fermer l'œil, toute la nuit sa femme demi-nue lui apparaissait, et il se disait que cette splendide et pure créature était cent fois plus belle que Clara. Le lendemain il fit une nouvelle tentative de raccommodement, Emilie ne voulut pas l'écouter ; au moment où il se livrait aux protestations les plus vives la domestique demanda si on pouvait entrer. Un garçon de banque se présentait 'pour toucher un billet.

— Voyons ce billet, dit Emilie.

C'était une reconnaissance de deux mille francs pour fourniture de bijoux.

— Payez ! dit-elle d'un air dédaigneux. Gustave prit dans un secrétaire deux mille

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francs et les remit à l'employé en échange de son papier timbré.

— Voilà le commencement ! reprit la jeune femme.

— Je te le jure...

— Ne jurez pas ! Vous êtes un menteur et un lâche. Sortez I Vous êtes libre, et à partir d'aujourd'hui je reprends moi-même ma liberté.

Lorsqu'elle fut seule, Emilie songea à retourner chez ses parents. Mais elle se dit qu'il serait toujours temps d'en venir là, et attendit les événements. Dans les lettres qu'il lui adressait, son père lui recommandait toujours de ne rien signer, elle se promit que, quoi qu'il arrivât, son mari s'arrangerait comme il pourrait.

Les billets se succédèrent et ne furent plus payés, des poursuites eurent lieu et le mobilier fut saisi et vendu. Emilie avait tout raconté à Raoul, qui ne parut nullement surpris.

— Vous connaissiez donc la vie que mène mon mari.

— Je m'en doutais.

— Pourquoi ne pas m'en avoir parlé ?

d'un artiste

— Vous l'avez toujours su assez tôt.

— Que me conseillez-vous ?

— Je ne suis pas un homme de loi, mais je n'aurai jamais le courage de vous, dire ce que je pense.

Emilie le regarda fixement, il baissa les yeux. Durant quelques minutes ils restèrent muets.

— Attendons, dit-elle.

Raoul, sentant que la situation devenait embarrassante pour lui et ne trouvant plus rien à dire, se retira. Quand il fut dans la rue, il se reprocha ce qu'il appelait sa bêtise, s'avoua qu'il aimait Emilie et trouva alors une multitude de phrases brillantes, de mots vrais, pour lui dépeindre sa passion. Malheureusement il était trop tard. De son côté, lorsque la jeune femme se trouva seule et réfléchit à sa position, elle eut contre son mari des mouvements de colère et de dégoût, mais le regard profond de Raoul lui revenait à l'esprit, et elle se disait avec terreur qu'il était sérieusement épris. Il ne lui avait pas dit un mot, mais elle ne s'était point trompée sur l'exprès-

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sion de sa physionomie. Cependant il fallait sortir de cette situation ; elle songea de nouveau à retourner dans sa famille, mais cette résolution ne dura pas.

— Je l'aime aussi, murmura-t-elle en tombant sur un fauteuil, et je sens qu'il me sera impossible de partir.

Pourtant il fallait vivre, les meubles étaient vendus, il ne lui restait que quelques bijoux dont la vente ne donnerait pas grand'chose. Raoul, en songeant dans la rue à ce qu'il aurait dû dire à Emilie, réfléchit brusquement à la situation précaire où elle se trouvait sans doute.

— Je vais rentrer, se dit-il, et lui proposer de l'aider, elle ne pourra me refuser.

Retournant sur ses pas, il fut bientôt en face de la maison où habitait la jeune femme. Le cœur lui battait, il hésita, puis s'armant de courage il monta et sonna. Ce fut Mme Deroy qui vint ouvrir. Elle rougit et referma vivement la porte pour qu'il ne s'aperçut point de son émotion.

— Avez-vous du nouveau ? demanda-t-elle.

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— J'ai songé à une chose.

— Laquelle ?

— C'est difficile à dire

— Dites toujours.

— Vous ne devez plus avoir beaucoup d'argent? et vous-même m'avez dit que vos parents refusent de vous en envoyer.

— Hélas ! mon pauvre ami, mes ressources sont en effet bien maigres. Ce n'est point à vous que je cacherai ma position : cependant ma mère m'a écrit qu'elle m'aiderait.

— Eh bien, voici, en attendant les événements, une petite somme que je vous avance.

— Je ne puis accepter.

— Puisque je vous dis que c'est une avance, un prêt, si vous aimez mieux.

— Tenez, ne parlons pas d'argent, cela me fait trop souffrir et me rappelle toujours ma misère.

— Je vous connais, vous souffrirez tout plutôt que de me demander un service, et la pensée de vous savoir malheureuse me torture.

— Vous êtes bon !

— Je ne sais pas si j'ai cette qualité, mais

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je sais que je vous aime...

— Taisez-vous !

— Pourquoi ne pas parler ?

— Vous savez aussi bien que moi ce qui nous sépare?

— Est-ce qu'il compte cet homme qui vous ruine pour une drôlesse ?

Raoul était lancé , il fut éloquent , pressant, et Emilie finit par lui avouer qu'elle l'aimait.

— Croyez que sans vous, sans la crainte de ne plus vous voir, je serais déjà partie. A présent que j'ai eu la faiblesse de laisser voir ma passion, laissez -moi pendant quelques jours seule.

— Quoi ! je ne pourrai pas venir ici ?

— Non, pas avant que je vous écrive. Promettez-le moi.

— Puisque vous l'exigez !

Raoul, en quittant Emilie, était fou de bonheur et chancelait comme un homme ivre. Il monta dans une voiture et se fit promener pendant plusieurs heures, ne songeant qu'à une chose, c'est qu'il était aimé.

Les jours s'écoulaient pour lui avec une

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lenteur désespérante, et il ne voyait rien venir. Il ne sortait plus, pour avoir immédiatement la bienheureuse lettre qu'il attendait.

— Mon propriétaire a pourtant changé de concierge, se disait-il, si c'était encore le digne monsieur Leprince qui fut chargé de me remettre ma correspondance, j'aurais des soupçons. Mais monsieur Leprince fait manœuvrer son plumeau et son balai dans un autre immeuble.

Enfin, le douzième jour, il commençait à craindre sérieusement, lorsque son nouveau concierge monta et lui remit un billet apporté par un commissionnaire. Il n'y avait qu'un mot écrit sur ce papier : « Venez ! » et audessous, la première lettre du nom d'Emilie.

Le portier reçut vingt francs pour sa peine, et, en descendant, il contemplait le napoléon qui brillait dans sa main, et se livrait aux réflexions les plus profondes.

— M. Raoul a été très agité en déchirant l'enveloppe, se disait-il, il m'a donné une belle pièce d'or: donc la lettre est d'une femme, mon locataire est amoureux. Il s'est

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montré généreux, je lui pardonne de m'avoir appelé imbécile plusieurs fois.

Raoul prit son chapeau, ferma violemment la porte, descendit comme une trombe et faillit culbuter le concierge qui n'était point encore revenu de sa surprise et continuait son monologue.

— Il n'y a que l'amour pour nous rendre aussi pétillants, murmura philosophiquement le représentant du propriétaire.

Le jeune homme héla un cocher au boulevard Montparnasse, et en dix minutes, il était transporté à la porte d'Emilie. Ce fut elle qui ouvrit.

— Je vous attendais, lui dit-elle en souriant.

— Vous saviez donc que j 'étais chez moi ?

— J'en étais sûre.

— Que s'est-il passé pendant mon long exil?

— D'abord j'ai écrit à mes parents. Ils m'ont répondu aussitôt d'aller les rejoindre, ce que j'ai refusé formellement de faire et j'ai obtenu au contraire qu'ils me continueraient

d'un artiste

la pension mensuelle de cinq cents francs qu'ils se sont engagés à me servir depuis mon mariage. Du côté matériel, vous le voyez, je suis tranquille.

— C'est votre mère qui a décidé monsieur Denoël à vous aider.

— Oui. Cette pauvre femme souffre de mon malheur et fait tout ce qu'il est possible pour me rendre la vie moins dure.

— Et lui ! l'avez-vous revu ?

Emilie comprit qu'il s'agissait de son mari, dont Raoul ne voulait pas prononcer le nom.

— Oui, il m^a écrit, me jurant qu'il m'aimait. Il s'y prend un peu tard. Tous les jours il vient rôder par ici.

— Il finira par se lasser.

Les deux jeunes gens sortirent et se promenèrent à pied sur le boulevard. Raoul pressait doucement le bras d'Emilie appuyé sur le sien ; il était si heureux et elle tellement émue, que pas un mot ne s'échappait de leurs lèvres Mme Deroy n'était plus cette jeune femme indolente et insensible devenue du jour au lendemain la compagne d'un homme qui

n'avait pas su se faire aimer et 1 avait toujours traitée en pensionnaire novice. La passion venait de la transformer brusquement, elle redressait sa taille souple, ses yeux brillaient, sa parole était devenue vive et animée.

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