‹ La vie d'un artisteChapitre 17 sur 25 · COMPLOT · texte numérisé non relu

COMPLOT

Gustave, malgré sa ruine complète, était toujours reçu par l'ancienne fleuriste, qui voulait l'exploiter jusqu'au bout, et autant par haine que par amour de l'argent, paraissait parfaitement décidée à le faire tomber au dernier échelon de la honte et de .la lâcheté.

Elle lui parla de sa femme. Il laissa entendre que Raoul était devenu son amant.

— Crois-tu que les choses soient aussi avancées ? dit-elle.

— J'en suis à peu près certain.

230 LA VIE

— Oh 1 un peu plus tôt ou un peu plus

tard, cela devait arriver.

— Ta en parles bien à ton aise.

— Comme quelqu'un de tout à fait désintéressé dans la question. Pour te consoler de tes malheurs conjugaux, je te permets de m'accompagner ce soir au théâtre.

Gustave accepta cette proposition, quoiqu'il n'eût guère de disposition à s'amuser, mais il n'avait plus de volonté et subissait celle des autres, pourvu qu'elle flattât sa paresse. Placé à côté de Clara dans une avant-scène du Théâtre-Lyrique, il regardait alternativement les acteurs et le public, bâillant à se décrocher la mâchoire, lorsque tout à coup il tressaillit. Il' venait d'apercevoir, en face de lui, sa femme et Raoul.

— Les voilà ! dit-il en poussant Clara.

— Ne pousse pas si fort. Mais elle est fort bien, ta moitié, tu as eu tort de ne pas la conserver.

Emilie, en effet, était ravissante, et toutes les lorgnettes se tournaient de son côté. Clara lit comme les autres et dit à Gustave :

d'un artiste

— Un front admirable, mon cher, des cheveux splendides, des dents, des yeux ! Et ces mains ! mais c'est un trésor que tu as perdu bêtement !

Tant que dura le spectacle, l'ex-fleuriste ne cessa de parler d'Emilie.

— Si tu veux mon opinion sur ces deux amoureux, dit-elle, je te dirai qu'ils ne sont point aussi intimes que tu crois, mais ce ne sera pas long.

— Tu dis cela pour te moquer de moi.

— J'affirme que c'est la vérité !

— Allons donc !

— Quand une femme te dit une chose sérieusement tu peux la croire.

— Les femmes se croient en tout bien supérieures aux hommes.

— C'est une prétention parfaitement justifiée, du reste. Je t'avoue pourtant que lorsqu'on trompe des individus de ta force il n'y a pas grand mérite.

— Pourquoi me mettre toujours en avant quand il s'agit de prendre un type ridicule ?

LA VIE

— Parce que tu es dans ton genre parfaitement réussi.

— Comment cela ?

— Au lieu de travailler et de te perfectionner dans ton art, tu as été jaloux de tous tes camarades et ton occupation principale a consisté à les dénigrer. Ne pouvant t élever, tu voulais abaisser les autres .

— Tu parles bien.

— J'ai entendu prononcer cette phrase à un de tes amis.

— Je suis sûr que c'est Raoul !

— Je ne me rappelle pas. Enfin, je continue. Tu me rencontres, tu me fais la cour, si je te cède c'est parce que j'espère devenir ta femme....

— Ah ! tu vois que je t'ai trompée. J'ai été cette fois plus fort que toi.

— Passons là-dessus. Tes parents t'aimaient, ils te tirèrent habilement de mes mains et te marièrent à une jeune fille, belle, bien élevée, aimante. Tu as perdu l'affection de tes parents, ta fortune, ta femme, ta réputation, comme tu avais déjà perdu ton talent et ta

d'un artiste

maîtresse. Ta vois, il ne te reste que peu de chose, eh bien ! ce peu disparaîtra comme le reste.

En prononçant ces derniers mots, la courtisane regardait Deroy avec des yeux féroces.

— Si je savais que ce que tu dis de ma femme fut vrai, reprit l'artiste, je saurais bien la séparer de son amant.

— Allons donc! et comment t'y prendrais-tu ?

— Je le tuerais !

— Un assassinat, c'est bien vulgaire.

Ensuite la cour d'assises ne t'acquitterait point, à cause de ton passé. Tu n'es pas dans la catégorie des maris intéressants.

— Cependant je ne puis supporter cet affront ! Que faire ?

— Il y a un moyen de te venger sans rien risquer, mais il est bien prosaïque.

— Lequel ?

— Surprendre les coupables, faire constater le crime ou le délit, et envoyer ta femme pour quelques mois en prison.

Gustave repoussa d'abord cette proposition

LA VIE

honteuse, mais sur les instances de Clara il finit par céder. Un peu avant la fin du spectacle, dont ils n'avaient pas écouté une note, iis sortirent, montèrent dans un fiacre dont ils baissèrent les stores et attendirent Raoul et Emilie, qui ne tardèrent pas à paraître dans les premiers groupes des spectateurs. Un commissionnaire leur amena une voiture. Raoul donna une adresse au cocher, et le véhicule disparut du côté du Pont-au- Change.

— Ils ne vont point à ton ancien domicile, dit Clara.

— Pourquoi cette supposition ?

— Parce que ta femme, par un respect que je ne m'explique pas , mais particulier à celles qui se disent vertueuses tout en trompant leurs maris, ne voudra pas, surtout le premier jour, recevoir son amant chez toi.

— Et tu conclus?

— Qu'il faut s'assurer s'ils se sont rendus chez Raoul.

Le cocher fouetta ses chevaux et se dirigea

d'un artiste

vers la rive gauche. Au coin des rues de Madame et de Fleurus, qu'il avait ordre de traverser rapidement, il rencontra un confrère qui arrivait au pas lent de sa rosse.

Clara fit arrêter les deux automédons et demanda à celui dont la voiture était vide d'où il venait. A cette question, accompagnée d'une pièce d'argent, il répondit d'abord d'une façon peu claire.

Une nouvelle pièce de deux francs, glissée dans sa large main, lui délia tout à fait la langue.

— J'ai conduit un ménage à son domicile, dit le cocher.

— A quel endroit?

— Ici à côté, rue de Fleurus.

— Quel numéro?

— Trente-cinq.

— Où aviez-vous pris vos voyageurs?

— A la sortie du Théâtre-Lyrique.

— Merci, dit la jeune femme.

— A votre service, bourgeoise !

Elle était renseignée parfaitement ; Emilie avait accompagné Raoul chez lui.

Elle remonta dans le fiacre, qui marcha

lentement pendant quelques minutes, le cocher ayant reçu l'ordre de se mettre à la recherche d'un commissaire de police. Un sergent de ville donna l'adresse de ce magistrat , qui dut se lever pour entendre la plainte de Gustave.

En regardant cet homme jeune et plein de vie, le commissaire, qui se connaissait en physionomie, haussa légèrement les épaules. Il ne comprenait point que ce mari, se prétendant outragé, vînt réclamer son intervention, au lieu de se venger lui-même.

Mais, sa profession lui interdisant tout conseil, il prit son écharpe, se fit accompagner d'un officier de paix et d'un agent, et dit à Gustave de lui montrer la route. On alla à pied jusqu'à la maison où demeurait Raoul, et au premier coup de sonnette la porte s'ouvrit. Ce fut le magistrat qui tira le bouton avec une violence calculée. Il se disait que les coupables, avertis par ce bruit insolite, auraient le temps de disparaître. Quant à Clara, elle attendit dans la voiture le résultat de l'expédition qu'elle avait préparée.

Page 1