UN DRAME DANS UNE CHAMBRE
En sortant du théâtre Raoul avait en effet donné son adresse au cocher. En descendant du fiacre et en payant sa course, il regarda si personne ne rôdait dans les environs, mais tout était calme, et le bruit sourd des rares voitures circulant dans ce quartier éloigné arrivait seul à son oreille. Emilie ne descendit que quand la porte fut ouverte et, légère comme une gazelle, disparut dans l'allée sombre.
Raoul, dissimulé derrière la grille en fonte ouvragée qui formait la partie supérieure de
LA VIE
la porte, attendit encore un instant, mais il ne vit rien, tout semblait tranquille. Il prit la main de la jeune femme pour la diriger, et ils montèrent lentement les deux étages. Le cœur d'Emilie battait à rompre sa poitrine. Elle était à peine entrée dans l'appartement qu'elle voulut partir. Raoul combattit doucement cette idée.
— Je redoute un malheur ! dit-elle.
— Cette crainte ne s'explique pas.
— Vous les avez vus en face de nous ?
— Oui, mais quel rapport cela a-t-il avec votre situation? Ils sont partis heureux, sans crainte et sans remords.
— C'est qu'ils n'ont pas de conscience.
— Voyons, calmez-vous.
Tout en lui parlant, en essayant de la tranquilliser, Raoul enleva à Emilie son chapeau ; ses cheveux dénoués lui couvrirent les épaules et enveloppèrent sa taille souple.
— Que vous êtes belle ainsi? s'écria-t-il. Elle finit par reprendre un peu de calme et
par rire de sa peur. Elle voulut voir l'appartement.
d'un artiste
— Surtout pas de souvenirs de femme ! je suis jalouse.
— Vous ne trouverez rien qui puisse vous froisser.
La visite fut bientôt terminée. Le logement se composait d'une entrée, une salle à manger, une cuisine, un salon, une chambre à coucher et un cabinet de travail dont les parois étaient dissimulées par des rayons chargés de livres. Aux murs il y avait des tableaux, des dessins, des aquarelles, cadeaux d'artistes.
— Eh bien ! suis-je compromis? demanda-t-il en riant.
— Je n'ai pas fouillé les tiroirs.
— Voici les clefs, ils sont à votre disposition.
— Mais c'est un véritable nid, ici.
— Tant mieux que vous trouviez tout bien ! Vous êtes la maîtresse absolue.
— Et si vous alliez m'abandonner pour une autre ?
— Pouvez-vous dire cela sérieusement ? Ce nid, comme vous l'appelez, ne retentira que de nos caresses, et jamais vos larmes n'y couleront.
240 LA VIE
— Vous voyez bien que j'ai déjà pleuré ! dit-elle en se dégageant des bras qui l'entouraient.
Il était deux heures du matin quand le commissaire de police avait sonné à la porte de la rue. Raoul et Emilie entendirent parfaitement, mais ils crurent que c'était un locataire en retard et ne prêtèrent aucune attention à ce carillon. Quelques minutes plus tard des pas lourds résonnèrent dans l'escalier, on s'arrêta sur le palier, et le bruit sec du fil de fer frôlant le mur arriva à l'oreille de Raoul.
— C'est ici qu'on vient, dit-il.
— Je suis perdue I s'écria Emilie en se dissimulant sous les couvertures.
— On tira de nouveau le cordon, cette fois la sonnette retentit. Raoul se leva.
— Où vous cacher ? il n'y a pas moyen de fuir !
— Je reste ici, reprit la jeune femme; le sort en est jeté, allons jusqu'au bout, je serais trop ridicule si l'on me trouvait dans une armoire.
A demi vêtu, Raoul alla à la porte et demanda ce qu'on lui voulait.
— Au nom de la loi, ouvrez! répondit le magistrat.
Il n'y avait pas à hésiter. La clef tourna dans la serrure, et, à la lumière de la bougie qu'il tenait à la main Raoul vit les quatre hommes qui se préparaient à entrer.
— Vous avez ici une femme, Mrae Deroy? demanda le commissaire.
Faites votre devoir, monsieur.
Tout s'était passé sans bruit; le commissaire, l'officier de paix et le sergent de ville entrèrent l'un après l'autre.
Quand ce fut le tour de Gustave, Raoul demanda s'il ne pourrait l'obliger d'attendre sur le carré.
— C'est le mari, dit le magistrat, il doit nous accompagner.
Arrivé dans la chambre, il vit des jupons, une robe, tout une toilette féminine étalée sur les chaises, puis, assise sur un lit, Emilie regardant ces étranges visiteurs. Son cou magnifique s 'échappant de sa chemise brodée, ses bras blancs retombant sur les couvertures, ses cheveux dénoués couvrant de leurs flots
LA VIE
épais l'oreiller brodé où la place de sa tête était encore marquée, formaient un bizarre contraste avec les paletots noirs, les figures sombres qui emplissaient la petite et coquette chambre.
Gustave, en songeant que ce corps gracieux avait appartenu à un autre, que ces lèvres rouges et voluptueuses avaient laissé échapper des mots d'amour, des exclamations passionnées adressées à un étranger, que ces bras l'avaient entouré, pressé amoureusement, sentit un accès de rage lui mordre le cœur et s'avança vers la couche. Le commissaire arrêta ce mouvement.
— Madame est votre femme? lui demanda-t-il .
— Oui, monsieur! répondit-il d'une voix sourde,
— Qu'avez-vous à dire, madame? fit-il en se tournant vers Emilie.
— C'est la vérité, cet homme est mon mari, dit-elle en haussant les épaules.
— Alors je n'ai qu'à constater? Levez-vous, madame, si votre mari l'exige, et suivez-nous.
d'un artiste
us
— Où la conduisez -vous? s'écria Gustave.
— Au poste d'abord et ensuite au palais de justice.
— Alors, c'est la prison?
— Oui, en attendant le jugement. Cependant, si vous ne l'exigez point, votre femme sera libre jusqu'au jour où on l'appellera devant le tribunal.
— Jamais ! qu'elle soit enfermée !
— Misérable 1 dit tout haut Emilie.
Gustave n'étant plus influencé par Clara
finit par dire qu'il ne demandait rien que la constatation du délit. Le commissaire se contenta de prendre les noms, les adresses et sortit. Raoul l'accompagna jusqu'à la porte, et, quand il n'entendit plus les pas dans l'escalier, alla rejoindre sa maîtresse qui fondait en larmes. Il essaya de îa calmer, mais le scandale qui la menaçait lui causait une peur terrible.
— C'est une affaire d'argent, lui dit-il, un homme d'affaires intelligent arrangera tout cela sans bruit.
— Puisses-tu dire vrai. Cependant, quoi qu'il arrive, aime-moi toujours.
— Douterais-tu de mon amour? Crois bien que, sans la crainte de te faire de la peine, celui qui se dit ton mari n'aurait pas mis les pieds ici.
D'un autre côté, une fois dans la rue, le magistrat quitta Gustave qui, chancelant comme s'il eût été ivre, courut rejoindre Clara.
— Eh bien 1 lui dit-elle dès qu'il fut à portée de sa voix.
— Ils étaient ensemble.
— Tu les as fait arrêter!
— Non.
— Imbécile ! Ce n'était pas la peine de les déranger.
— Le commissaire a fait son procès-verbal.
— Alors, cela suffit. Partons.