MARCHÉ
Les deux complices retournèrent rue de Douai. Clara se montra gaie, passionnée, remonta ce qu'elle appelait le moral à son amant, et le décida à demander une grosse somme pour retirer sa plainte. Le malheureux, épuisé par la vie qu'il menait, abruti par les phrases d'amour de l'ancienne fleuriste, promit tout ce qu'elle voulut. Elle ne le quitta plus un instant, craignant qu'il ne changeât d'idée. A deux heures de l'après-midi ils étaient encore en train de déjeuner lorsqu'on annonça une visite.
LA VIE
— Faites entrer, dit Clara à la domestique. Un instant après, le visiteur était introduit.
Correctement vêtu de noir, le nouvel arrivant, homme d'une cinquantaine d'années, prit un siège qu'on lui présenta et, sans tâtonnements, expliqua le motif de sa démarche. Il était envoyé par Raoul pour savoir à quelles conditions le procès en adultère pourrait ne pas avoir lieu. Gustave voulut répondre et faire des phrases, mais Clara lui coupa la parole :
— Vous savez, monsieur, qu'il y a de la prison? dit-elle à l'homme d'afi ^res.
— Peut-être, madame.
Comment cela?
— Mme Deroy peut de son côté déposer une plainte contre son mari, dont la conduite n'est pas des plus régulières.
Qui le prouvera?
— Une enquête dont un acquittement pourrait bien être le résultat, et les parties seraient renvoyées dos à dos. Dans tous les cas, la peine appliquée à Mme Deroy serait peu dure et on obtiendrait certainement sa grâce.
— Alors vous concluez ?
d'un artiste
— Qu'il vaudrait mieux s'entendre, fixer une somme d'argent et terminer ainsi cette querelle.
— C'est une infamie ! s'écria Gustave, sentant se révolter en lui ce qui restait encore de sentiments honorables.
— Pouvez-vous, monsieur, établir la différence qui existe entre une bonne et une mauvaise action ? demanda l'étranger.
— Mieux que vous ! Je vous ordonne de sortir!
— Je ne suis pas chez vous ; je suis désolé d'avoir à vous le rappeler.
L'artiste leva la main sur son interlocuteur, Clara le retint et l'obligea à se rasseoir.
— Laisse-moi terminer cette affaire, lui dit-elle.
L'effort qu'il venait de faire l'avait épuisé. Gustave retomba lourdement sur une chaise. Sa maîtresse, avec un cynisme inouï, se tourna du côté de l'homme d'affaires, qui n'avait pas bougé de sa place, et, ramenant la conversation au point où elle s'était trouvée brusquement interrompue, elle dit :
— Que proposez-vous ?
LA VIE
— C'est à vous de dire un chiffre.
Après un débat assez long, on s'arrangea à vingt mille francs qui devaient être apportés le soir même.
Le messager partit rendre compte de sa mission à Raoul, qui l'attendait avec impatience.
— Qu'avez-vous fait? lui dit-il, dès qu'il entra.
— Tout est terminé, mais à un prix assez élevé : vingt mille francs, Il les faut aujourd'hui.
— Revenez à six heures.
Cette courte conversation avait eu lieu dans le cabinet de travail de l'écrivain. Emilie était restée au salon.
— - Je te laisse seule pendant une heure ou deux, lui dit Raoul ; ne t'impatiente pas. J'aurai le désistement, et tu seras tranquille.
Il était loin de posséder la somme nécessaire et fut obligé de courir chez des amis riches qui ia lui avancèrent. Il rentra seulement à sept heures. L'homme d'affaires l'attendait depuis une heure.
— Voilà ce qu'il faut, lui dit-il en mettant
d'un artiste
dans sa main Ja liasse de billets de banque. Allez vite et revenez promptement.
Clara, appuyée sur le rebord de la croisée de sa chambre, regardait dans la rue et commençait à craindre que l'homme ne revînt pas. Mais, quand elle vit un fiacre s'arrêter en face de sa maison et l'envoyé sortir de la voiture, elle poussa un soupir de joie et rentra s'asseoir prés de Gustave.
Le timbre retentit, la domestique alla ouvrir et vint annoncer M. Lernay. Clara pria d'attendre un instant pour ne point avoir l'air trop pressée ; enfin, n'y tenant plus, elle dit d'introduire l'agent d'affaires qui, avant toute chose, écrivit sur une feuille de papier libre un acte qu'il fit copier tout au long à Deroy sur du papier timbré. Par cette pièce il déclarait renoncer aux poursuites contre sa femme.
— Je croyais, dit-il, qu'une simple lettre au procureur impérial pouvait suffire.
— En effet. Mais comme la dépense est minime et que le temps est le même, cela ne change rien à la chose.
Le reçu des vingt mille francs subit les
LA VIE
mêmes formalités et coastatait pourquoi cette somme était donnée.
L'artiste se récria, il y eut une lutte terrible entre les deux complices. Clara pria et menaça, cherchant des raisons à donner à son amant pour le décider, et, n'en trouvant pas, M. Lernay crut un instant l'affaire manquée, mais il tenait son désistement ; il se leva pour partir.
— Toutes ces paroles sont inutiles, et je vous laisse, dit-il aux deux personnages.
— Rendez-moi ma lettre ! s'écria Gustave.
— Jamais !
— Vous ne sortirez pas d'ici !
— Je vais appeler.
— Reste seul alors, je t'abandonne ! dit Clara.
La passion reprit son empire, et l'artiste céda et écrivit le reçu tel que le voulait l'homme d'affaires, qui, lorsque tout fut signé, remit les vingt billets à l'artiste. En les regardant Clara avait des tremblements, ses yeux étincelaient. Lorsque l'homme d'affaires eut disparu, elle prit le petit tas de papier
d'un artiste
joseph, le serra dans un coffret dont elle garda la clef et dit à Gustave de se préparer à sortir. Il répondit qu'il était fatigué.
— Nous prendrons l'air, cela nous fera du bien.
11 céda comme toujours, prit son chapeau, et, quand ils furent dans la rue, presque déserte en ce moment, Clara l'arrêta et, le regardant fixement, lui dit :
— A présent que tu n'as plus rien , ni argent, ni honneur, je te laisse et garde comme souvenir l'argent qu'on vient de te remettre ; adieu !
Après ces quelques mots, prononcés d'une voix railleuse , elle remonta vivement , le laissant sur le trottoir immobile, paraissant attaché à l'asphalte.
Deroy comprit qu'il avait été joué. Le premier moment de surprise passé, il se mit en colère et voulut se venger de sa maîtresse, mais aucun moyen ne se présentant à son esprit il descendit vers le centre de Paris. En franchissant le pont des Arts, des idées de suicide lui traversèrent la tête, l'eau qui
LA VIE
tourbillonnait au-dessous de lui l'attirait, le courage lui manqua. Il alla au café où ses amis étaient réunis. Son air sombre les frappa d'abord, mais bientôt les discussions, un instant interrompues, reprirent leur cours, et à une heure du matin on se sépara après avoir parlé longuement de la meilleure forme de gouvernement à donner à une nation, de littérature et d'art. Gustave coucha dans un hôtel du quartier, mais il ne put dormir.