‹ La vie d'un artisteChapitre 20 sur 25 · UN DÉTENU A SAINTE-PÉLAGIE · texte numérisé non relu

UN DÉTENU A SAINTE-PÉLAGIE

Les jeunes gens s'attardaient souvent au café, lorsqu'une discussion intéressante était engagée, on avait toutes les peines du monde à les faire partir.

En vain le garçon les prévenait-il que l'heure était passée, que les sergents de ville étaient à la porte, ils riaient, et des Savières disait qu'il ferait mettre à pied les sergents de ville et destituer le préfet de police.

La caissière dormait, sa tête se balançait de haut en bas, de droite à gauche, sa bouche

grimaçait, les habitués riaient. On fermait bruyamment , les volets étaient posés , les barres de fer qui les maintenaient étaient solidement attachées, la rue si animée devenait calme, de loin en loin un passant attardé regagnait rapidement son domicile, un fiacre en maraude marchait lentement. On causait toujours.

Alors, il fallait employer les grands moyens, on éteignait successivement tous les becs de gaz sauf un, et encore le réduisait-on à son minimum d'éclairage. Le patron montait, roide, solennel, sa serviette sur le bras, sa pipe à la bouche. Arrivé près de ses clients, il retirait de ses lèvres le petit fourneau et, s'arc-boutant sur ses jambes, il disait :

— Messieurs, il est une heure du matin.

— Nous le savons.

— Tant que vous n'aurez que des nouvelles semblables à nous annoncer, ne vous dérangez pas.

— Les sergents de ville sont sur le trottoir.

— Priez ces braves gens d'entrer.

— C'est une plaisanterie.

d'un artiste

— Non, l'autorité nous plaît, nous avons pour elle le respect le plus profond. Ce n'est pas une plaisanterie que de lui offrir de s'asseoir.

— Et elle pourra même prendre des bocks à nos frais , pourvu qu'elle nous laisse tranquilles.

— L'autorité, pour être respectée, ne doit jamais faire parler d'elle.

— Avec tout cela, je serai mis en contravention.

— Ce serait une infamie I

— Un crime de lèse-limonade !

— Nous nous lèverons comme un seul homme contre de pareils procédés.

— Vous lèverez-vous de même pour payer l'amende ?

— On refuse de payer, on s'insurge contre les prétentions odieuses du fisc. Ça pose.

— Mais je ne veux pas être posé.

— Vous avez tort. Ce serait le point de départ de l'avenir politique le plus brillant.

— Et puis il y a la prison.

— Quoi ! vous iriez en prison ! Ce serait le

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comble de la chance! La paille humide des cachots ; martyr, victime du pouvoir ! Vous ne connaissez pas votre bonheur.

— Il y a une chose que je connais, c'est que je paierai l'amende, les frais, que je ferai la prison, tout cela ne me sourit guère.

— Vous êtes insatiable. Que vous faudrait-il donc pour vous contenter ? La guillotine peutêtre? Vous n'y allez pas de main morte.

Un bruit montait de la rue :

— Voilà les sergents de ville qui frappent, murmurait le malheureux patron.

— Laissez-les frapper, si cet exercice les amuse.

— -S'ils détériorent vos • volets , assignez hardiment le préfet de police comme matériellement responsable des dégâts causés par ses agents.

— Ce sera moi qui serai assigné.

— Apportez des bocks.

— Le robinet est fermé.

— Ouvrez-le. Un robinet doit être ouvert ou fermé, comme une porte. J'opine pour l'ouverture.

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Ces discussions , qui variaient peu , se terminaient toujours par une contravention. Ce que le limonadier craignait arriva. Un jour, outre l'amende, il fut condamné à trois jours de prison. Le soir, quand le groupe fut réuni, on complimenta la victime qui se promenait mélancoliquement à travers son établissement. Sa pipe était éteinte, signe chez lui de préoccupations graves.

On le plaisanta, on lui promit daller le voir, de lui porter des vivres en abondance pour que les plaisirs de la table lui fassent trouver le temps moins long. Des Saviéres lui jura qu'il obtiendrait la remise de sa peine ; malgré cette promesse , vint une invitation du parquet qui signifia au commerçant de se constituer prisonnier pour le lendemain au plus tard.

Il n'y avait plus à rire, il fallait s'exécuter. La journée se passa à boire, et vers six heures on se mit en route pour Sainte-Pélagie, où l'on arriva après avoir fait des stations nombreuses et absorbé des liqueurs variées. La troupe s'était égarée derrière le Panthéon ;

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des Savières protestait, Joannis essayait de faire l'historique des vieilles rues étroites entourant la prison qu'on cherchait et qu'il paraissait impossible de trouver.

Enfin, on expliqua le cas à un sergent de ville, qui conduisit le condamné et ses amis rue du Puits-de-l'Hermite, en face de la porte de la maison de détention.

Le greffier, qui ne s'attendait plus à voir ce nouveau pensionnaire, avait quitté son bureau. Il descendit en maugréant, mais à la vue des visages enluminés du détenu et de ses amis, il s'adoucit, sourit ; après les formalités remplies, la victime, confiée aux soins d'un gardien, franchit une lourde grille et disparut dans la nuit. La masse de fer se referma bruyamment, la clef massive grinça dans la serrure : Sainte-Pélagie protégeait un martyr de plus.

— Que la limonade lui soit légère ! murmura des Savières.

Les langues étaient déliées ; la connaissance fut vite faite avec le greffier, qui sortit avec les amis de son pensionnaire, et, de café

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en café, on se trouvait à minuit rue Dauphine, en face de la Rôtisseuse. La nuit se passa fort gaiement dans cet établissement. Le nom de l'infortuné prisonnier fut prononcé souvent, mais au milieu des rires. Personne ne le plaignait. Guernier des Saviéres jura que le surlendemain il irait, en compagnie de ses amis, voir le limonadier.

— Mais vous ne pourrez pas entrer tous, fit observer le greffier.

— Et pourquoi donc ? demanda des Saviéres.

— Parce que la préfecture de police ne vous accordera aucune permission.

— Nous nous passerons de la préfecture.

— Comment cela ?

— Vous-même, ou le directeur, viendrez nous ouvrir les portes à deux battants.

— Je voudrais bien voir cela.

— Vous le verrez après-demain. A présent, continua Guernier en consultant sa montre, il est temps de nous séparer ; à quatre heures du matin on peut reprendre la route de son domicile.

Cette proposition n'eut qu'un succès mé-

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diocre, mais il fallut bien la mettre à exécution, non sans avoir vidé quelques bouteilles de Champagne à la santé du détenu.

Le greffier dut prendre une voiture pour regagner la rue du Puits-de-l'Hermite. Il songeait à Guernier et se demandait si ce gros bonhomme n'était pas un fonctionnaire d'un rang élevé.

— Je le re verrai, se dit-il, et peut-être pourra-t-il me faire obtenir une direction.

Il s'endormit dans le fiacre, rêva qu'il était nommé directeur d'une prison. Le cocher le réveilla. Il quitta le véhicule, paya l'automédon, monta se coucher et reprit son rêve interrompu. Quand il ouvrit les yeux, à dix heures du matin, il venait d'être nommé directeur général des prisons au ministère de l'intérieur.

— C'est fâcheux que ce ne soit qu'un songe, cela m'allait si bien, murrnura-t-il. Enfin attendons les amis de mon prisonnier et ayons pour ce cher homme des prévenances de mère.

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