UN FANTAISISTE
Le convive bizarre qui setait d'une façon si brusque mêlé la veille à la société des jeunes gens qui avaient organisé une partie de plaisir à Nogent-sur-Marne était bien l'être le plus étrange qu'on pût imaginer. Il avait fait ses études jusqu'au baccalauréat-ès-lettres, pais, fatigué d'entendre toujours la voix des professeurs, il s'était mis à étudier d'une façon tout à fait indépendante, fréquentant les bibliothèques, lisant, écrivant, rêvant.
Ses parents, avertis de son genre de vie,
LA VIE
lui supprimèrent sa pension. Au lieu de récriminer, ne voulant point céder aux menaces, il accepta sans murmurer cette décision des auteurs de ses jours. Sachant qu'il allait se trouver sans ressources, il n'essaya pas de dissimuler sa misère sous des habits d'une fraîcheur équivoque, et se dit que pendant quelque temps il vivrait un peu au hasard, en attendant qu'il se fût fait une place au soleil. Bientôt ses habits ne présentèrent au regard que des trous, des tâches luisantes; ses chaussures riaient d'une façon indécente; quand à ses chapeaux, ils ressemblaient à de vieux accordéons ayant traînés longtemps dans la boue. Pour payer le mauvais cabinet qui lui servait de logement il emprunta d'abord à ses amis, qui se fatiguèrent bien vite de ces familiarités avec leurs porte-monnaie.
Raoul fut prié par son propriétaire, d'aller autre part chercher un logis ; malheureusement la vue de sa personne suffisait pour qu'on lui demandât une quinzaine d'avance. Autant eut valu lui réclamer les sommes les plus fantastiques. Il se décida alors à choisir
d'un artiste
pour demeure les arches des ponts où il n'aurait à redouter que les sergents de ville.
Il avait fait la connaissance de gardiens de chantiers ; pendant les nuits froides et pluvieuses, il trouvait avec eux un abri et du feu.
Pour se vêtir, il eut les restes invendables de ses connaissances, qui, de temps en temps, lui offraient également à dîner ou à déjeûner. A la fin, on s'était habitué à ses visites. Son costume étonnant amusait les femmes; son esprit, son intarissable gaîté, étaient appréciés de ses camarades. Il faisait des vers pour les petits journaux du quartier latin et des articles qu'il portait aux grandes feuilles politiques. Il faut dire que ces derniers étaient toujours refusés, mais il ne se rebutait pas.
Malgré ses qualités brillantes, le pauvre garçon paraissait ne devoir jamais sortir de l'ornière où il s'était embourbé, les conseils ne produisaient sur lui aucun effet, et il répondait toujours par un mot drôle aux plus dures semonces. Ce qu'il y avait d'étonnant, c'est qu'il ne posait pas, n'attaquait pas la
société et ne se plaignait de rien ni de personne. La vue d'un beau tableau le plongeait dans une joie ineffable , la lecture d'un livre bien écrit le ravissait. Aussi, outre les musées et les bibliothèques, fréquentait-il les ateliers des peintres et des sculpteurs, et son opinion sur une œuvre avait une grande importance aux yeux des artistes.
Dès que Raoul, consulté, opinait pour qu'une toile ou' une statue fût présentée à une exposition, il était à peu près sûr que le jugement du jury serait le même que le sien. Si par hasard les jurés se montraient durs, il les traitait de crétins et voulait leur envoyer du foin pour les nourrir. Tel était Raoul. Nous l'avons laissé se promenant sur le quai Voltaire. Les voitures de la station des Saints- Pères étaient rangées le long du trottoir.
L'automédon, en voyant ce paquet de nippes crasseuses se préparer à s'engouffrer dans sa boîte, l'arrêta et lui demanda de payer d'avance.
— Moi? et pour qui me prenez-vous, s'il vous plaît ?
d'un artiste
— Pour un fou ou pour un filou qui veut se faire trimballer pour rien, sauf à passer quelque temps au violon.
— Vous netes qu'un insolent !
— Causez toujours, mon gentilhomme, Coco ne traînera vos vieilles frusques que si vous payez d'avance. Et, si vous réclamez, j'appelle un sergent de ville.
Raoul comprit qu'il ne tirerait rien de cet entêté et le laissa. A huit heures il se dirigea vers la rue du Jardinet où demeurait Gustave, qui fit une moue assez désagréable lorsqu'en ouvrant sa porte, après trois ou quatre coups de sonnette, il aperçut le chapeau effondré de son ami.
— On ne vient pas réveiller les gens aussi matin, lui dit-il de fort mauvaise humeur.
— Que veux-tu ! je me suis levé de bonne heure, j'ai proposé à un cocher de me conduire au Bois, et le brutal a refusé.
— Cela ne me surprend pas. Mais d'où sors-tu ?
— De chez moi. Il y a des courants d'air affreux, j'ai craint d'attraper un rhume. A
LA VIE
propos, te reste-t-il quelques gouttes de cognac, de rhum sur les rayons de ta bibliothèque.
— Cherche, quant h moi, je vais me coucher.
— Crains la paresse, Gustave, et ses conséquences redoutables.
— Laisse-moi tranquille avec tes sermons. Les conséquences de la paresse sont un repos délicieux et un sommeil excellent.
— Alors je te laisse. Repose-toi et dors.
— A tout à l'heure. Cherche mon cognac et bois-le.
Sans plus de façon, Raoul entra dans une petite pièce où trois ou quatre planches attachées au mur étaient décorées du nom pompeux de rayons dont l'ensemble formait la bibliothèque. Sur ces planches on voyait quelques romans, une paire de bottes, des bouteilles vides ou à demi-pleines, des verres, des bottines de femme, des brosses, un pot de cirage et un corset usé. L'ameublement se composait d'un vieux fauteuil.
Le bohème trouva facilement ce qu'il désirait, avala une gorgée de cognac et s'ins-
d'un artiste
talla sur le fauteuil, qui lui parut moins dur que la planche de la nuit.
Il s'endormit promptement; à midi, quand il ouvrit les yeux, Gustave était parti.
— Il aura eu peur de m'offrir à déjeûner, ce n'est pas d'un bon cœur, murmura-t-il.
Mais, songeant que ses provisions n'étaient pas épuisées, il les sortit de ses poches et de son chapeau, les étala et se mit à manger. Il s'offrit un grog en guise de café, chercha en vain du tabac et sortit pour se rendre à la bibliothèque. Les employés le connaissaient et étaient habitués à son costume, mais, lorsqu'il se plaçait à un endroit quelconque, l'odeur qui s'échappait de ses vêtements faisait fuir tous ses voisins. L'hiver, quand les calorifères étaient allumés, il se mettait toujours en face d'une bouche, la chaleur arrivant en plein sur ses habits les liquéfiait, et une odeur indéfinissable se répandait clans l'immense salle. Aussi Raoul était-il légendaire à la Bibliothèque impériale et à celle de Sainte -Geneviève.
De la rue du Jardinet à la rue de Richelieu,
LA VIE
le soleil fit largement l'office d'une bouche de chaleur. Les débris du repas de la veille, entassés dans les nombreux compartiments du paletot, dans les poches du pantalon et au fond du chapeau, avaient laissé des traces de de leur séjour. Les femmes poussaient de petits cris et se jetaient vivement de côté pour que leurs robes n'effleurassent pas Raoul, qui marchait sans s'occuper de ceux qu'il rencontrait, ne paraissant pas se douter qu'il causait les éclats de rire des hommes et la terreur des femmes.
Le soir, il chercha à voir quelques-uns de ses amis et se rendit rue de Buci, à un café qu'ils fréquentaient habituellement. Aucun n'était arrivé ; il lut les journaux, et quand Arthur Moreau entra il le trouva plongé dans les Débats. Bientôt la société fut au complet et des discussions interminables , qui ne finirent qu'à minuit, furent entamées Raoul retourna sous le pont des Arts où il retrouva sa planche de la veille.
— Quel drôle de garçon ! dit Georges lorsqu'il eût disparu, il a vraiment de l'esprit.
— Et beaucoup, répond Arthur, mais il se néglige trop.
— Je le trouve fort amusant, dit la blonde Clara.
— Aurais-tu par hasard un caprice pour lui? dit en riant Gustave.
— Et quand cela serait ?
— Je ne t'en ferais pas mon compliment.
— Tu es jaloux.
— Moi , jaloux de Raoul ? pour qui me prends-tu ?
— Je te dis que tu ne l'aimes pas parce qu'il s'est permis de critiquer un buste de faune que tu viens de terminer.
— Qu'est-ce que cela peut me faire d'être critiqué par ce bonhomme mal mis ?
— Cela t'exaspère, car Raoul t'a dit que, pour bien réussir une tête de dieu ou de clemi-dieu, il fallait connaître sa mythologie.
— Eh bien ?
— Il prétend que tu mettrais la foudre aux mains de Neptune et un trident dans celles de Jupiter.
— Il ne faut pas qu'il fasse le fier : ce
matin encore n'est-il pas venu me demander l'hospitalité?
— Je te conseille de le lui reprocher. Cette délicatesse de ta part ne m'étonne pas.
La discussion allait prendre une tournure fâcheuse, quand les autres jeunes gens s'interposèrent et finirent par rétablir une harmonie relative entre les deux querelleurs.