UN INSPECTEUR GÉNÉRAL DES PRISONS
Le détenu dormit mal. En payant, il avait obtenu la faveur d'une cellule qu'il occupait , seul. Le matin, à huit heures et demie, sa porte s'ouvrit, il demanda à boire, les excès de la veille l'avaient altéré. A midi, il reçut la visite du greffier qui se mit à sa disposition.
— Excepté la liberté, demandez-moi tout ce que vous voudrez, lui dit ce fonctionnaire.
Le limonadier profita largement de l'offre gracieuse qui lui était faite et commanda un excellent déjeuner qu'on alla chercher à un
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restaurant près du Jardin des Plantes. Les autres prisonniers se demandaient curieusement à quelle classe de la société appartenait leur nouveau collègue pour que tout le haut personnel de la prison fut aux petits soins pour lui. Le greffier n'osa pas lui parler de des Savières, ne voulant pas paraître indiscret.
Le lendemain, vers dix heures, un garde de Paris à cheval s'arrêtait à la porte de Sainte-Pélagie et remettait une lettre à l'adresse de l'infortuné limonadier. Au sommet de la large enveloppe blanche on lisait imprimés les mots : Ministère de l'Intérieur. Le cachet de ce ministère était au dos. Le curieux greffier contemplait ce carré de papier et songeait. Après l'avoir retourné dans tous les sens, il le monta lui-même au destinataire qui l'ouvrit en souriant et en lut rapidement le contenu :
— Je vais avoir quelqu'un à déjeuner tout à l'heure, dit-il au fonctionnaire.
— Le monsieur du ministère? demanda celui-ci.
— Oui, avec quelques amis.
— Faites-vous le menu de votre repas ?
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— Qn m'écrit de ne pas m'occuper de ce détail.
— Quand arrivent vos amis ?
— A midi.
— Comme votre cellule est trop petite, je vais faire mettre des tables dans une autre, plus grande, et qui est libre en ce moment.
— Merci de votre complaisance. Si vous n'avez pas un travail trop pressé, vous déjeunerez avec nous.
Le greffier était au comble de la joie. Cette invitation, il la désirait, l'attendait avec impatience. Aussi accepta-t-il sans se faire prier. Il redescendit pour donner des ordres, et quelques détenus sans importance, cochers ou commissionnaires de place, préparèrent la salle du banquet. Le bruit de l'arrivée du haut fonctionnaire du ministère s'était répandu, le directeur, aux oreilles de qui il était parvenu, ne sortit point et voulut voir le personnage.
A onze heures et demie arrivèrent la vaisselle et les victuailles apportées par quatre garçons de restaurant, puis deux voitures où
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étaient les amis du limonadier, enfin un coupé de louage très propre sur le coussin duquel se prélassait dans toute sa majesté Guernier des Savières.
Un gardien se précipita à la portière, l'ouvrit et aida Guernier à descendre. Ce dernier n'avait pas encore franchi la première porte que cinq ou six lettres étaient lancées dans son coupé. Des gardiens demandant de l'avancement sollicitaient sa protection.
Le rusé personnage comprit le manège, daigna sourire à droite et à gauche, et arrivant en face du bureau, trouva le greffier qui l'attendait. Il lui tendit la main, puis le directeur s étant avancé, Guernier s'excusa, mais d'une façon fort digne, de ne point l'avoir d'abord salué.
— Est-ce que vous voudrez bien nous faire le plaisir de partager notre modeste repas? lui demanda-t-il.
— Si ce n'est point être indiscret....
— En aucune façon.
— J'ai fait mettre le couvert de ces messieurs dans la grande cellule du deuxième,
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étage, dit le greffier, ils seront plus à leur aise.
— Vous avez eu là une idée excellente, répondit le directeur. En attendant, si ces messieurs veulent se reposer un peu.
— Non, reprit Guernier, faites-moi donc visiter la prison. Je ferai demain mon rapport.
Aussitôt, sur l'ordre de leur chef, des gardiens s'élancèrent dans tous les corps de bâtiment, les travaux des ateliers furent suspendus, les prisonniers endossèrent leurs costumes les plus propres.
Le directeur conduisit Guernier partout ; les détenus, debout, immobiles et silencieux, regardaient curieusement ce gros bonhomme, auquel on faisait ainsi les honneurs de la maison.
Il était une heure lorsqu'on se mit à table. Des Savières avait à sa droite le directeur, à sa gauche le greffier. L'après-midi se passa fort gaiement, et à quatre heures, quand les amis du limonadier se retirèrent, le directeur avait une promesse d'avoir sous peu un poste
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plus important, et le greffier était certain d'obtenir une direction. L'audacieux Guernier mit ses amis à contribution et laissa deux cents francs pour acheter du tabac ou du vin aux détenus les plus méritants, et arroser avec de la bière, du vin, de l'eau-de-vie les gosiers des gardiens qui l'avaient reçu. A sa sortie on faillit lui faire une ovation. Los voitures attendaient toujours, mais les cochers et les chevaux avaient vécu aux frais des voyageurs. On se fit conduire rue de Buci et après avoir absorbé quelques rafraîchissements dont le besoin ne se faisait nullement sentir, il fallut savoir pourquoi Guernier s'était donné une pareille importance et avait trompé le directeur et son personnel.
— Je n'ai trompé personne, répondit-il.
— Mais encore, dit Joannis, leur avez- vous laissé croire ce qui n'est pas?
— Pourquoi l'ont-ils cru? c'est leur affaire.
— Mais s'ils en parlent?
— On se moquera d'eux.
— Et l'avancement que vous leur avez promis ?
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— Ils attendront.
— C'est égal, eette façon d'agir me paraît un peu légère.
— Que voulez-vous, c'était le seul moyen de pénétrer dans cette maison inhospitalière. Ces gens m'ont pris pour un autre, c'est leur affaire.
— Vous n'avez rien fait pour les détromper.
— Ce n'était pas mon intérêt.
— Retournerons - nous rue du Puits -del'Hermite ?
— C'est inutile, le patron revient aprèsdemain. Il faudra faire préparer un dîner en son honneur. Le surlendemain , à huit heures du soir, le repas était tout prêt , on attendait le martyr qui arriva en fiacre flanqué du directeur et de son premier greffier.
Guernier se montra aimable avec ses deux protégés qu'il fit escorter par un garde de Paris à cheval, lorsqu'ils retournèrent, à minuit, à Sainte-Pélagie.
— Il faut que ce monsieur ait une fière influence pour agir comme il le fait, dit le directeur à son subordonné.
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— Oui. Mais avec tout cela, nous ne savons ni son nom , ni ce qu'il fait.
— Son nom, c'est vrai. Ce qu'il fait, nous nous en doutons bien.
— Enfin nous finirons bien par le savoir.
— Je ne suis pas curieux, mais cela m'intrigue.
— Montrons-nous généreux avec le cocher et le soldat.
La voiture s'arrêta rue du Puits-de-l'Hermite; le cocher et le municipal reçurent chacun dix francs pour boire un coup.
— En v'ià d'vrais bourgeois, dit le cocher au militaire.
— M'est avis qu'y s'conduisent bien, répondit le cavalier.
— Et pas un mastroquet d'ouvert.
— Nos chevaux en profiteront.
— C'est une idée. Je retourne vers l'Odéon, peut-être trouverai-je encore un client.
Les deux hommes regagnèrent les environs du Luxembourg au pas de leurs bêtes et se séparèrent près de la rue Corneille où un couple attardé grimpa dans le fiacre.