‹ La vie d'un artisteChapitre 22 sur 25 · UN HOMME A LA MER · texte numérisé non relu

UN HOMME A LA MER

Pendant que Clara volait son imbécile amant, l'envoyé de Raoul partait pour rendre compte du résultat de sa visite et remettre un reçu qu'il s'était fait donner. Emilie se demandait comment elle avait pu vivre avec un être aussi vil que Gustave et lui reprochait presque sa honteuse complaisance, dont pourtant elle profitait. Bientôt cette histoire fut connue, car l'ancienne fleuriste, sans la raconter dans tous ses détails, en dit assez pour laisser deviner la vérité. Elle avait repris l'habitude de retourner au quartier Latin et s'y faisait con-

LA VIE

duire dans son coupé. Le vieux négociant qui payait ses fantaisies s'était décidé à lui offrir le luxe d'un équipage. Comme elle soldait les consommations, sa générosité attira des clients dans les établissements interlopes qu'elle fréquentait, et beaucoup burent et mangèrent sans scrupule aux frais d'une fille entretenue, tout en parlant de la corruption, de la vénalité, du manque de talent de la plupart des hommes qui devaient à un travail acharné une réputation légitimement acquise.

Joannis, Raoul, le créole, Guernier des Savières avaient signifié à Clara qu'ils ne la recevraient pas à leur table. Arthur Moreau les trouva trop bégueules et déclara que des jeunes gens, libres de leurs actions, n'avaient pas le droit de se montrer si sévères.

— C'est étonnant, disait Arthur, comme le monde est illogique dans ses jugements. Ces messieurs méprisent Clara, qui est une bonne fille, et entourent de respects la femme de Gustave, qui pourtant est la maîtresse de Raoul.

— Etonnant ! étonnant ! chantonnait Fohart,

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qui cependant tenait à distance la courtisane, ne voulant pas compromettre ce qu'il appelait sa position.

Ce qui attirait Clara sur la rive gauche, ce n'était point le plaisir de voir ses anciens compagnons, mais bien l'espoir de rencontrer Raoul, dont elle s'était violemment éprise. Elle voyait son nom imprimé dans les journaux, elle l'entendait prononcer à chaque instant. Etre la maîtresse d'un homme aussi connu était le but qu'elle poursuivait.

Ce fut en vain qu'elle tenta de lui parler, il ne la regarda pas ; elle lui écrivit, ses lettres restèrent sans réponse. Oubliant toute prudence, elle malmena son protecteur, qui finit par se lasser et disparut. Le cheval, la voiture, les bijoux, les meubles furent successivement vendus. Puis vint le tour des robes et des dentelles.

Les intimes se ressentirent de la gêne de Clara. La misère était là, hideuse et nue ; on ne vivait que d'expédients, le crédit n'existait plus.

Gustave avait disparu, il était allé cacher sa

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misère dans un quartier éloigné. Une lettre qu'Emilie reçut de ses parents lui apprit que le malheureux, devenu presque idiot, avait été ramené dans son village par son père, à qui on s était adressé pour lui donner avis de sa situation.

Clara furieuse de s'être vue dédaignée par Raoul, d'avoir perdu à cause de lui sa situation, se reprochait sa sotte passion et cherchait à se t venger. Il lui fallait tout à la fois satisfaire sa haine et son intérêt, car elle se trouvait à bout de ressources.

Elle adressa à l'écrivain une lettre où elle le menaçait d'écrire aux parents d'Emilie pour leur donner des détails sur la conduite de la jeune femme. Raoul envoya immédiatement M. Lernay chez Clara. Ce n'était plus l'appartement somptueux de la rue de Douai, mais une simple chambre, au quatrième étage, une maison meublée de la rue de Seine.

— Eh bien, madame, dit l'homme d'affaires en entrant, toujours du chantage?

— Il faut bien vivre ; répondit-elle cyniquement.

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— Parfaitement. Que demandez-vous ?

— Deux cents francs par mois, payés d'avance, surtout des garanties.

— Et si on refuse ?

— Alors j'écris là-bas. Ce sera du propre !

— Et immédiatement je vous fais arrêter.

— Cela m'est bien égal. Je ne sais plus comment me retourner, je manque de pain quelquefois et si ce soir je ne paie pas ma quinzaine on m'expulse. Vous voyez que je ne risque pas grand chose.

— Je puis vous affirmer que si vous mangez, si vous payez votre garni, ça ne sera point avec l'argent que je vous remettrai. J'étais venu, je vous l'avoue, dans l'intention de vous laisser volontairement un secours, mais vous l'avez pris sur un ton qui m'a déplu. Vous ne savez peut-être pas que M. Deroy est mort et que sa femme portera dans un temps donné, un nom honorable et fort connu.

— Gustave est mort ! s'écria Clara, mais alors Raoul et Emilie vont pouvoir se marier.

— Vous avez deviné. Adieu I

LA YIE

M. Lernay sortit, laissant l'ancienne maîtresse de Gustave plongée dans des réflexions qui n'étaient pas gaies.

— Ma menace n'a pas produit d'effet, murmura-t-elle. Quand je songe que c'est à ce Raoul maudit que je dois ma ruine. C'est parce que je l'ai aimé que je me suis compromise. Ah ! si je le tenais à ma disposition, il n'y aurait pas de supplices assez raffinés pour lui I Mais non ! je sens que je me jetterais à ses pieds pour tâcher de fondre son cœur de glace. Il va épouser la femme de Gustave ! Plus d'argent, peu de ressources, ma position n'est pas brillante. Il faut tout oublier et tâcher de me refaire une position. Je suis jeune, jolie et le nombre des imbéciles n'a pas diminué. Tout espoir n'est pas perdu.

COUP DE TÊfE

D'un autre côté, Arthur Moreau et ses quatre ou cinq compagnons se trouvaient à bout de ressources. Plus de crédit, plus d'argent, des vêtements râpés, des bottes éculées, des chapeaux effondrés. On fumait toute la journée avec les maigres sommes que Ton empruntait à de simples connaissances. On demandait cinq sous pour affranchir une lettre ; trois sous pour monter sur l'impériale de l'omnibus, s'il pleuvait on ne pouvait rester exposé au mauvais temps il fallait alors six

sous, afin de pouvoir se placer dans l'intérieur du véhicule. Chacun se donnait plus de peine et déployait plus d'activité pour arriver à obtenir quelques sous que s'y on s'était appliqué à un travail honorable et rémunérateur. Parmi ces déclassés il y en avait qui s'occupaient d'art et de littérature, alors ils exploitaient les artistes et les écrivains. Ils connaissaient le chiffre des appointements des rédacteurs des différents journaux de Paris qui devenaient leurs tributaires. Le sculpteur avait toujours un buste de commandé sur lequel on lui avait promis une forte avance dans quelques jours; il demanderait cinq francs et même moins et rapporterait cette petite somme aussitôt que lui-même aurait été payé. Il en était de même du peintre avec son tableau, de l'écrivain avec son roman reçu par le directeur d'un grand journal. Ces façons d'opérer n'ont qu'un succès très-éphémère. Dans le groupe dont Arthur Moreau était le chef on sentait que cette existence devait avoir fin. On risqua le grand coup.

Un complot fut organisé, mais au moment

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ni

où, avec l'illusion de ceux qui croient sérieusement ce qu'ils désirent, on supposait qu'il allait réussir, un des besoigneux vendit le secret à la police, et les réformateurs furent envoyés en Afrique, après un procès assez long où des avocats stagiaires se firent à leurs dépens une réputation d'hommes politiques.

Le calme Joannis dit au créole en apprenant la condamnation :

— Les places seront pour les défenseurs. Ils ne valent pas mieux que les accusés, mais les voilà lancés.

— Vois-tu, mon cê, répondit l'homme des utopies, je te le épète, il n'y a de vai au monde que la philosophie.

L'herboriste Moitteur, qui avait été un des plus violents en paroles au commencement où il fréquentait la société des jeunes gens, fut inquiété, mais il nia tout et jugea à propos de tomber malade.

Il fut mis hors de cause, et, tremblant de peur, se sauva en province pour se faire oublier.

Il faut dire qu'il avait rompu toutes rela-

LA VIE

tions avec Moreau et sa bande, ne se souciant pas de voir sa bourse mise à contribution par des farceurs, et ne voulant point surtout compromettre sa réputation d'honnête homme. Ayant hérité d'un oncle qui lui avait laissé un domaine superbe, le terrible Moitteur se livra avec frénésie à sa passion pour la chasse. Un jour, étant venu à Paris, il se rendit au café de la rue de Buci et raconta ses exploits cynégétiques.

Il dit que chassant dans un champ en culture, il était tombé tout son long sur le sol, son fusil avait parti accidentellement. En se relevant Moitteur aperçut à une vingtaine de pas devant lui deux perdrix blessées. Il courut, ramassa ces oiseaux et en vit deux autres de tués. C'était le résultat de son coup de fusil tiré dans les conditions singulières qu'il avait dites. Il se remit avec Raoul et Joannis et les invita à aller passer quelques temps chez lui. Emilie, devenue la femme de Raoul, fut de la partie. On fixa le jour du départ, on prit rendez-vous au café, où l'on dînerait. Chacun fut exact, le repas tirait à sa

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fin, on avait parlé beaucoup de des Savières qu'on ne voyait plus. Le bruit des pas d'un cheval retentit sur le pavé de la rue :

— Tiens ! dit Moitteur en riant, est-ce que Guernier nous enverrait une dépêche ?

Il avait deviné juste. Le garçon appelé du dehors, sortit et rapporta pour Raoul une lettre. L'écrivain décacheta la missive, la lut rapidement et dit au garçon :

— Donnez quelque chose à boire au garde de Paris. Il n'y a pas de réponse.

— Que t'écrit-il? demanda Joannis.

— Il m'annonce son prochain mariage, et c'est tout.

— Quoi ! pas de détails, s'écria Moitteur.

— Rien.

— Guernier se marie en province, dit Joannis.

— Il doit faire un beau mariage? interrogea Raoul.

— Un demi million.

— Mais il n'a pas le sou !

— Non, puisqu'il a eu l'intention d'épouser sa blanchisseuse pour liquider sa note.

— Parle donc, la future ?

LA VIE

— Est jeune.

— Après ?

— Appartient à une excellente famille.

— Après ! après !

— Elle est d'une honnêteté irréprochable.

— Achève donc !

— Seulement elle est souffrante.

— Ah ! nous y voilà !

— Très spirituelle.

— C'est tout ? .

— Et orpheline. C'est ce qui la décide à se marier.

— Et des Saviéres nous cache ce trésor !

— Oui, car il vient de donner sa démission au ministère et c'est la dernière fois qu'un cavalier nous apporte de sa part une lettre avec l'entête ministériel.

— Mais il ne quitte pas Paris?

— Si, il va habiter la province où il sera le baron des Saviéres tout court, Guerrier n'existera plus. Il a retrouvé, prétend-il, ce titre dans de vieux parchemins de famille et il est en instance au ministère de la justice pour faire rétablir la baronnie à son profit.

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— Ce Guerrier a le diable au corps, dit Moitteur. Il se fera adresser la Gazette de France à son château?

— Peut-être, reprit Joannis, car depuis qu'il veut être baron , c'est toujours le Constitutionnel à la main qu'il aborde les fonctionnaires de l'Etat. Pour terminer, je vous dirai que connaissant beaucoup la famille de la future, j'ai connu toutes les démarches faites par Guerrier pour atteindre la dot. Il ne se doute point que je suis dans le secret.

— Je lui souhaite beaucoup de chance en ménage, dit Moitteur, mais il est temps de nous mettre en route pour le chemin de fer. Il ne faut pas manquer le train.

— Ni vos perdrix non plus , dit en riant Joannis . Ils demeurèrent une semaine chez Moitteur

qui se montra plein de prévenances. Il était enchanté d'avoir sous son toit et à sa table deux hommes de talent, dont l'un était fort connu. Cela le posait dans la contrée.

En revenant à Paris, Raoul fit remarquer à Joannis que le nom du consul n'avait point été prononcé chez leur hôte.

— Le pauvre homme est devenu gâteux, dit Joannis, du reste Moitteur ne le voit plus depuis longtemps. A propos, le portier Leprince est gardien de l'immeuble où je demeure. Il balaie, époussète toute la journée; sa digne compagne continue d élever des chats. Elle est remplie de prévenances pour ces félins dont la société paraît lui procurer beaucoup de satisfaction.

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