UN SOUPER
Au même instant arrivait un commissionnaire porteur d'une lettre à l'adresse d'Arthur.
— Tiens, de Guernier, dit le jeune homme en regardant l'adresse. Je reconnais sa calligraphie.
— Il nous annonce qu'il va arriver, sans doute.
Arthur ouvrit la lettre. En effet, M. des Savières expliquait que n'ayant pu se trouver au café à cinq heures il n'arriverait qu'à minuit.
LA VIE
— C'est bien, mon brave, dit Gustave, il n'y a pas de réponse.
Le commissionnaire, qui n'était autre que le portier de M. des Savières, salua et disparut.
— Il aurait pu faire sa commission luimême, dit Arthur, il est minuit un quart.
— C'est pour nous avertir de l'attendre, reprit Gustave.
— Et puis envoyer un commissionnaire, cela fait bien, dit un. jeune homme sec qui n'avait pas ouvert la bouche de la soirée.
— Tiens 1 Amurel qui parle! s'écria-t-on en chœur.
Celui qu'on appelait du nom d'Amurel était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, maigre, de taille moyenne, la figure imberbe; ses yeux gris, d'une mobilité extrême, allaient de l'un à l'autre. Il écoutait les conversations sans y prendre part et quelquefois durant toute une soirée ne prononçait pas vingt mots. Il n'avait jamais pris Guernier au sérieux et de temps en temps lui faisait sentir combien il le trouvait ridicule.
d'un artiste
Le portier était à peine dans la rue que l'employé entra. Il passa lentement devant le comptoir, pour faire admirer à la caissière ses petits pieds, ses mains bien gantées, sa chemise brodée. Il portait sur son bras un superbe pardessus gris demi-saison et tenait à la main la Gazette de France. S'approchant de ses amis, il s'assit à côté de Gustave et commença une discussion politique. Chacun se mit à bailler. Amurel tira sa montre :
— Il est minuit et demi, dit-il, par conséquent si nous continuons d'écouter le gentilhomme qui pérore, on va nous mettre à la porte. Pour éviter cette humiliation, sortons de cet établissement et mettons le cap sur la rue Dauphine.
— Nous allons chez la rôtisseuse alors?
— Tu as deviné, Arthur. J'espère que dans ce restaurant consacré aux noctambules, le chevalier des Savières ne parlera point politique.
Je ne force personne à m'écouter, répliqua Guernier avec aigreur.
— Ne vous querellez point et partons, dit Gustave en se levant.
LA VIE
La bande sortit du café , suivit la rue de Buci et après cinq minutes de marche arriva à la rue Dauphine. Cette voie , à une heure du matin , était alors fort animée. Le public des cafés, des brasseries, des caboulots chassé par l'heure de ces établissements , encombrait les trottoirs et la chaussée, criant, se bousculant ; seule , une porte était illuminée ; ceux qui avaient de l'argent se dirigeaient vers ces becs de gaz, s'engouffraient dans un escalier assez étroit et au premier étage trouvaient une société nombreuse et assez mal composée. Les étudiantes qu'il y avait là en quantité, attendaient, les unes qu'un client leur offrit à souper, les autres que le plat qu'elles avaient commandé fut prêt. Ces dernières avaient de l'argent et le dépensaient joyeusement, seulement on trouvait vite le fond du porte-monnaie, car les économies de ces créatures fantaisistes n'étaient jamais bien considérables.
Quand la société Amurel fit son entrée , les hommes ne se dérangèrent point, mais les étudiantes veuves pour l'instant s'approchèrent de la table autour de laquelle s'étaient
d'un artiste
placés les jeunes gens. Les yeux brillèrent, les nez s'élargirent , les estomacs se creusèrent quand les beautés peu farouches entendirent prononcer les mots de bisque, de homard, de Champagne. Les lèvres peintes dessinèrent des sourires. Guernier, toujours sérieux, déplia la Gazette de France et se mit à lire au milieu du bruit. Lorsque le potage fut servi, il replaça le journal dans sa poche d'un air de mauvaise humeur.
— Qu'as-tu Guernier? lui demanda son ami.
— Oh ! ces journalistes ! c'est honteux , comme ça change d'opinions du jour ou lendemain.
— Pourquoi dis-tu cela? J'aime à croire que la Gazette n'a point modifié ses idées.
— La Gazette comme les autres !
— Pas possible !
— C'est comme je vous le dis. La voilà qui mange du prêtre maintenant. Demain, j'écrirai au rédacteur en chef pour le rappeler à la pudeur.
Le souper s'acheva sans encombre, mais le lendemain, le directeur de la Gazette recevait
LA VIE
une lettre signée Un abonné où on lui signalait, en les lui reprochant, les articles contre les prêtres que contenait le numéro de la veille. On crut à une sotte plaisanterie en lisant cette missive. Cependant Guernier était de bonne foi , il avait bien lu l'article , mais pas dans son journal . Amurel avait pris dans la poche de son ami la Gazette et l'avait remplacée par le Siècle . Ce changement de feuilles dont ne s'aperçut pas le jeune homme, causa sa colère et le mit de mauvaise humeur pour huit jours. Il accusa tout le ministère, on ne le crut point , il voulut prouver ce qu'il avançait et chercha le numéro du journal, mais il ne trouva rien.
Enfin, un matin qu'il racontait son histoire pour la centième fois, son sous-chef de bureau lui dit :
— Vous vous êtes trompé de journal, M. des Savières.
— Je vous jure, monsieur....
— Ne jurez pas, c'est dans le Siècle que vous avez lu votre récit.
— Ce n'est pas possible !
d'un artiste
— Si, c'est il y a huit jours dans un restaurant du quartier latin où vous étiez avec quelques amis. L'un d'eux avait mis dans votre poche le Siècle en place de la Gazette. Tenez, voici le numéro du Siècle.
Guernier regarda, ébahi.
— Mais, comment savez-vous.... ?
— C'est l'auteur de la farce, lui-même, qui m'a tout raconté. A l'avenir, monsieur des Savières, quand vous lirez un journal, regardez le titre.
Le sous-chef quitta en riant son subordonné qui resta comme vissé au parquet.
— C'est cet animal d'Amurel qui m'a joué ce tour, murmura Guernier. Je lui revaudrai cela.
Statuaire d'un certain mérite, Gustave Deroy setait déjà fait connaître à plusieurs expositions, et son nom avait été cité avec éloges dans les journaux. Mais ces succès du début, au lieu de le stimuler, ne contribuèrent au contraire qu a développer en lui certains défauts qui alors n'étaient qu'en germe et qu'un effort moral un peu vigoureux eût suffi pour étouffer.
Le jeune artiste prit pour argent comptant les phrases louangeuses de critiques bienveil-
LA VIE
lants qui , pour ne point décourager un commençant auquel ils reconnaissent du talent, font ressortir vivement les qualités de son œuvre et évitent d'en mettre trop durement en relief les défauts.
Cette façon de rendre compte d'un tableau ou d'une statue n'est pas toujours appréciée comme elle le mérite ; le gros public n'y voit qu'une complaisance banale , et l'artiste est mécontent. Deroy n'était jamais satisfait ; la moindre critique l'exaspérait, et il ne faisait rien pour se corriger.
— Que ceux qui écrivent ainsi sur moi fassent donc une statue ou un buste, alors ils auront Je droit de juger les œuvres des autres. Ce qui ne l'empêchait pas de porter dans ses poches tous les numéros des journaux où l'on parlait de lui d'une manière favorable et de les faire voir à chaque instant à ses voisins. Il trouvait q le Raoul, vivant un peu à ses dépens, n'avait point le droit d'émettre une opinion contraire à la sienne, mais le bohème riait de ces ridicules et continuait à ne point se gêner. Envieux, Gustave dissimulait ce défaut en affec-
d'un artiste
tant d'être sceptique et dédaigneux, mais au fond tout ce qui réussissait à ses amis lui causait un profond dépit.
On disait de lui qu'il avait un caractère bizarre et fantasque, mais qu'au fond il était bon garçon. Seul Raoul l'avait deviné, l'artiste le sentait, et se montrait gêné en présence du bohème, qui lui disait les vérités les plus dures tout en lui demandant quelquefois à manger.
Un mois avant la partie de plaisir de Nogent, Gustave s'était lié avec une jeune fleuriste qui le menait, comme on dit vulgairement, par le bout du nez.
Il l'avait rencontrée au Luxembourg. Séduit par ses yeux vifs et ses cheveux ébouriffés, il la suivit, essaya de lui parler, mais elle ne daigna pas lui répondre. Piqué au jeu, il voulut connaître sa demeure. S 'attachant à ses pas il sut bientôt que son domicile était dans une vieille maison de la rue des Feuillantines.
Une pièce de cinq francs donnée à propos à la concierge la rendit très-loquace. Il apprit que la jeune fille se nommait Mllc Clara, qu'elle
LA VIE
faisait des fleurs artificielles , et occupait seule une petite chambre de cent cinquante francs par an, au quatrième, donnant sur un jardin. Le jeune homme était suffisamment renseigné: à partir de ce jour il écrivit quotidienement à la fleuriste, l'attendit au coin de la rue, et après trois semaines de ce manège elle se décida à lui dire qu'il perdait son temps,
— Je le sais bien, répondit-il.
— Alors cessez de me poursuivre.
— Vous n'y songez pas ? Est-ce que cela me serait possible, quand même je le voudrais?
— Vous me compromettez inutilement.
— Tant mieux !
— Comment, tant mieux ?
— Certainement. Que m'importe que d'autres pensent du mal de vous lorsque je suis sûr que rien clans votre conduite ne donne prise à la médisance ?
— Qu'est-ce que cela veut dire?
— Cela veut dire que je vous adore, que je suis fou, et que, s'il me fallait passer un jour sans vous voir, j'aimerais mieux me jeter à l'eau.
d'un artiste
— Il faut soigner cette maladie, monsieur, elle pourrait devenir grave.
— Riez tout à votre aise; mais ce que je vous dis est l'exacte vérité. Depuis plus de quinze jours je ne dors plus, je ne travaille plus, l'inspiration m'a abandonné. Accordezmoi une grâce.
— Laquelle?
— Celle de causer avec moi de temps en temps comme vous le faites en ce moment.
— Je ne vous dis pas cependant des choses bien agréables.
— Qu'est-ce que cela me fait? J'entends le son de votre voix, j'admire le sourire qui entr 'ouvre vos lèvres, le bruit léger que font vos cheveux retombant sur vos épaules arrive à mon oreille : vous croyez que cela n'est pas beaucoup pour un homme qui aime? Mais c'est le paradis entrevu, c'est un soir frais après une journée brûlante !
— Assez ! assez ! je me rends. Nous causerons comme deux bons amis, cela vous vat-il?
— Vous êtes adorable !
LA VIE
— Puisque c'est votre opinion, je ne veux point vous contredire. Mais il est l'heure de nous séparer, il se fait tard, je devrais être rentrée.
Les deux jeunes gens étaient arrivés en causant à la rue de l'Abbé-de-l'Epée, ils se quittèrent près de l'église Saint-Jacques-du- Haut-Pas. Gustave dut s'arrêter là sur la demande de sa compagne qui, vive et légère, prit la rue Saint-Jacques et ne tarda point à disparaître.
L'artiste était devenu réellement amoureux. Son entêtement s'était changé en caprice, et le caprice en une passion sérieuse. Aussi pensait-il véritablement ce qu'il disait. Quant à la fleuriste, perspicace comme toutes les femmes qui ne se sentent point protégées, se sachant jolie, et par conséquent en butte aux agaceries, aux déclarations de ceux qui se laissent charmer par de jolis pieds, une taille fine et une figure charmante, elle était sur ses gardes : en répondant à son infatigable suiveur, elle avait eu l'intention de le prier nettement daller porter ses hommages ailleurs. Il est
d'un artiste
dur, toutefois, de dire certaines choses, elle avait hésité. Gustave, profitant d'un instant favorable, s'était arrangé de façon à ne rien lui laisser dire, on peu de chose.
Au lieu de l'attendre au coin de la rue des Feuillantines, il alla au-devant d'elle jusqu'à la rue du Caire où elle travaillait. Comme la course semblait souvent longue, on prit une voiture qui, la première fois, les ramena sans encombre jusqu'au haut de la rue Saint-Jacques, mais la seconde fois, le cocher parfaitement stylé fit un léger détour, prit les boulevards jusqu'à la Madeleine et, par les Champs- Elysées et l'avenue de l'Impératrice, gagna le bois de Boulogne.
Clara était émerveillée à la vue des innombrables équipages qui encombraient les larges allées des lacs, des cascades; c'était un monde nouveau qu'elle venait de découvrir. Pour dîner ou ne rentra pas dans Paris. La jeune fille admirait naïvement les longues rangées de lumière qui éclairaient les allées du bois, les massifs sombres, les eaux étincelantes. Elle n'avait jamais vu que les becs de gaz bordant
LA VIE
les trottoirs des rues de Paris, ou les devantures brillantes des cafés et des magasins. Elle ne connaissait pas l'intérieur d'un théâtre et en fit l'aveu à Gustave.
— Comment donc avez-vous été élevée? lui demanda-t-il.
— Très -modestement, dans une petite maison de cultivateurs dont mes parents étaient propriétaires.
— Pourquoi n etes-vous point demeurée dans votre village?
— Ma mère mourut; cette mort fut suivie, à un an de distance, de celle de mon père. J'avais seize ans. On me donna un tuteur pour administrer le peu que mes parents m'avaient laissé. Mais je n'aimais pas les durs travaux des champs.
— Vous deviez être très-délicate.
— Oh 1 ce n'est point cela qui me les faisait prendre en grippe. J'étais orgueilleuse et me salir les mains au contact de la terre m'humiliait.
— Je connais cela, ce n'est pas amusant.
— Je ne voulais point conduire les vaches
d'un artiste
à l'abreuvoir, ni chasser devant moi un troupeau de porcs. Je songeai à quitter le village. Jetais jolie, paraît-il; dans tous les cas les coqs du village me le disaient sur tous les tons.
— Ils avaient du goût.
— L'un d'eux devint amoureux fou de moi.
— Vous me rendez jaloux !
— N'ayez pas peur. Je le laissai me dire qu'il m'aimait. De temps en temps il me baisait la main ou posait ses lèvres sur ma joue. Pauvre garçon 1 II était heureux ! Deux ou trois fois, le soir vers dix heures, je sortis de ma chambrette et j'allai le trouver au fond du jardin. Là, cachés par les grands pommiers nous faisions nos projets pour l'avenir. Il avait la passion de la terre et parlait sans cesse de vignes, de prés, d'élevage de bétail. J'abondais clans ses idées et il se croyait déjà marié, père de famille, cultivant son bien. Ces conversations duraient quelquefois plus d'une heure. Alors Charles — mon amoureux se nommait ainsi — me quittait le cœur rempli d'espérances.
LA VIE
— Et VOUS ?
— Moi, je rentrais me coucher, fatiguée d'une conversation que je trouvais bête.
— Mais alors pourquoi vous moquiez-vous ainsi de ce garçon ?
— Parce que j'avais l'intention de me faire enlever par lui.
— Ce n'est pas possible !
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Du reste si ma conversation vous ennuie, je puis m'arrêter.
— Au contraire, continuez. Votre histoire m'intéresse beaucoup.
— Nous étions trop jeunes pour nous marier, ses parents à lui ne voulaient point mettre en ménage un jeune homme de vingt ans et une fillette de dix-sept. On voulait qu'il eut au moins vingt-quatre ans avant de prendre femme.
— Que disait votre amoureux ?
— Qu'il fallait attendre, mais cela ne faisait point mon affaire. Comme je ne voulais pas me marier, je ne cherchais qu'une occasion de quitter le village. Plusieurs fois je proposai à
d'un artiste
Charles de m'enlever, de nous sauver à Paris, il avait toujours refusé. Enfin irritée de sa timidité, je lui dis un soir que puisqu'il ne m'aimait pas, il était inutile de parler mariage.
— Mais vous savez bien que je suis fou de vous, me répondit-il.
— Il y a un an bientôt que vous me dites cela.
— Et je vous dis la vérité.
— J'en doute. Car enfin je suis sans appui...
— Et votre tuteur !
— Un tuteur ne remplace pas un père et une mère. Je suis fatiguée d'être à charge aux autres, je veux être ma maîtresse.
— Ayez un peu de patience.
— Quatre ans, n'est-ce pas? J'aimerais mieux me jeter dans le puits du jardin.
— Vous êtes donc bien malheureuse ?
— Oui.
— Que faut-il faire ?
— Obliger vos parents à nous unir.
— Par quel moyen ?
— Je vous l'ai déjà dit, enlevez-moi. Prenons le chemin de fer et partons pour Paris.
LA VIE
— Ce sera un scandale affreux I
— Je le sais. Mais on nous mariera.
— Et nos parents, que diront-ils ?
— Ils crieront d'abord, puis ils se calmeront. Je lui demandai pour la dernière fois : voulez-vous me conduire à Paris ?
— Laissez-moi réfléchir.
— Il me faut une réponse tout de suite. Charles prit sa tête dans ses mains, des
larmes coulaient sur ses joues; après une lutte intérieure de quelques instants, la passion l'emporta :
— Eh bien ! Clara , me dit-il d'une voix tremblante, nous partirons quand vous voudrez.
— Tout de suite !
— Mais je n'ai rien de prêt , il me faut de l'argent.
— Vous possédez, m'avez-vous dit, six cents francs d'économies. Cette somme est renfermée dans un sac en toile et sous clef, c'est vrai, mais la clef est dans votre poche. De mon côté, j'ai deux cents francs; avec cela on peut vivre en attendant la décision de
d'un artiste
vos parents. Allez, dépêchez-vous, soyez ici dans une demi-heure au plus tard.
Mon amoureux me quitta en baissant la tête. Je doutais de son courage. Cependant, je retournai à ma chambretle où je pris mon argent et quelques hardes enveloppées dans un mouchoir et, sans regret, je quittai probablement pour toujours la maison de mon tuteur. Mon cœur battait, mais c'était la peur que Charles ne vînt pas, qui le faisait battre. Enfin, ce timide garçon arriva, il pleurait. Je dus le sermoner pour lui donner un peu d'énergie. Nous partîmes ; au jour nous étions à la gare la plus voisine. Ce fut moi qui allai prendre les billets, Charles aurait éclaté en sanglots devant le guichet de l'employé. Enfin nous montons en wagon et le train roule vers Paris , où nous arrivons vers quatre heures de l'après-midi. Nous nous installâmes dans un quartier éloigné, aux environs de la gare d'Orléans. Charles écrivit aussitôt à ses parents qui lui répondirent immédiatement qu'ils consentaient à son mariage. Fou de joie, il me montra la lettre.
LA VIE
— Eh bien, lui dis-je, retournez à votre village, seul, quant à moi, je reste ici.
— Comment cela ! et mes projets ?
— Je veux demeurer à Paris et ne veux point vous épouser.
— Vous vous moquez de moi !
— Je parle sérieusement. Je ne vous aime point ni ne vous ai jamais aimé, séparonsnous.
— Mais pourquoi m'avoir presque forcé de vous accompagner ?
— Je ne pouvais venir seule à Paris, il me fallait un prétexte. J'ai donc dû me faire enlever par un garçon honnête, laborieux, ayant des parents dans l'aisance.
— Mais qu'allez-vous faire à Paris ?
— Je n'en sais rien encore. Je verrai.
— Vous vous perdrez !
— Ne craignez rien.
— Je reste avec vous.
— Pas le moins du monde. Il faut nous séparer, je le veux. Le pauvre garçon eut beau prier, supplier, je ne cédai point et comme il ne voulait pas se mettre en route, je quittai
d'un artiste
la maison meublée où nous occupions chacun un cabinet, car j'avais voulu qu'on crût que nous étions frère et sœur. Huit jours après mon départ je retournai à mon ancien logement. On me dit que mon frère était parti le lendemain de ma disparition.
— Bien, me dis-je, il sera retourné dans son pays. En labourant il m'oubliera.
— Alors il vous fut possible de vous amuser en toute liberté ?
— Je n'y songeai même point. Je ne connais pas Paris.
— Alors le village valait mieux.
— Allez-vous me faire de la morale?
— Je n'y pense pas. Mais cependant en abandonnant ainsi un avenir certain , une position aisée et honorable pour l'imprévu parisien, vous aviez un but?
— Peut-être.
— Vous êtes pour moi un véritable problème. Vous me faites presque peur.
— A ce point-là?
— Oui.
— Alors cessons de nous voir.
LA VIE
— Vous en parlez bien à votre aise.
— Vous me demandez qui je suis, d'où je viens, je vous raconte mon existence, remarquez que rien ne m'y force, et vous êtes mécontent.
— Je me demande toujours pourquoi vous êtes venue à Paris ?
— Eh bien, je vous le dis, je vous l'affirme, j'ai quitté mon pays pour Paris dans l'intention de vivre en travaillant.
— Et vous avez trouvé de l'ouvrage tout de suite ?
— Non, j'ai dû faire un apprentissage.
— Où logiez-vous?
— Dans la maison où je demeure actuellement.
— Mais qui vous a dirigée, nourrie au lendemain de votre séparation ?
— Une payse qui est mariée et exerce le métier de fleuriste me reçut, m'apprit à faire des fleurs artificielles , et comme j'avais assez de goût pour ce genre de travail , en peu de temps j'eus une profession. Je dus ensuite travailler pour ma maîtresse d'apprentissage,
car je lui devais deux mois de nourriture et de logement. Enfin je finis par me placer et me mis dans une petite chambre. A présent vous connaissez ma vie aussi bien que moi.
— Et votre tuteur ne vous a-t-il point aidée?
— 'Us est trop pauvre et chargé dune nombreuse famille. On ma laissée à Paris pour avoir une bouche de moins à nourrir.
Clara disait vrai. Gustave l'écoutait raconter son existence avec la joie d'un égoïste. Il se disait que ses amis, qui le plaisantaient souvent sur sa timidité auprès des femmes, seraient surpris et jaloux en voyant sa conquête: aussi il éprouvait un plaisir très-vif en songeant d'avance à la mine qu'ils lui feraient.
— Ils vont crever de jalousie, songeait-t-il. A dix heures du soir, les deux jeunes gens
montèrent en voiture, Clara eut des étonnements inouïs à la vue de ce bois éclairé par des becs de gaz dont la lumière vive retombait sur les étoffes soyeuses de robes auxquelles elle donnait un éclat plus vif. Les ornements des harnais des chevaux, les bor-
dures en métal des voitures, avaient leclat de l'or et de l'argent. En remontant l'avenue de l'Impératrice, la fleuriste demanda si c'était tous les jours le même spectacle.
— Oui, quand il fait beau, répondit Gustave.
On revint par les boulevards encombrés de promeneurs, on s'arrêta à Tortoni, et la fleuriste parut fort étonnée de la quantité d'amis du sculpteur.
Elle lui demanda ce que faisaient tous ces jeunes gens : les uns étaien; journalistes, les autres peintres , sculpteurs , graveurs ou simplement des connaissances, des flâneurs qui fréquentent les ateliers, blâment, louangent, donnent leur avis sur tout, sans connaître rien.
Gustave ayant produit son effet se leva , sa compagne en fit autant. Les cafés se fermaient, les promeneurs devenaient rares. Quand les deux jeunes gens eurent , après avoir suivi la rue Richelieu, franchi le pont des Saints-Pères et gagné la rue Notre-Dame-des-Champs, deux heures et demie sonnèrent.
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— Où allons -nous? dit Clara d'un air effrayé.
— Peu vous importe , puisque je suis avec vous.