LES PROJETS D'UNE FLEURISTE
Le lendemain de cette promenade, Paris comptait un ménage irrégulier de plus. Gustave, fier de sa conquête, la conduisait à son café habituel. Ses amis essayèrent bien de la lui enlever, mais ils s'aperçurent que la fleuriste ne plaisantait pas, et qu'elle resterait fidèle à l'artiste au moins pendant quelques semaines. Les semaines s'écoulèrent, puis les mois; on constata toujours le même entêtement vertueux, peut-être même plus accentué. C'était à n'y rien comprendre. Raoul, à qui
LA VIE
on demanda son avis, déclara qu'un cas pareil ne s'était présenté depuis longtemps au quartier Latin, que les médecins devraient s'en occuper.
— Cette jeune fille veut se faire épouser, dit-il ; c'est un crime qui n'est pas prévu par le Code, cependant il y aguet-apens, captation, abus d'influence.
— Dans tous les cas, c'est son droit, répliqua Georges, si elle aime sérieusement Gustave.
— Ah! voilà le grand mot: si elle aime. Soyez certains que l'amour ne la torture pas.
— Qu'en sait-tu? demanda Arthur Moreau.
— Je l'ai étudiée. Elle a l'âme d'un homme d'affaires retors, et tôt ou tard elle se fera épouser.
— Tant mieux pour elle !
— Tant pis pour Gustave !
— Pourquoi cela?
— Parce que c'est un caractère faible et que cette femme ne le rendra pas heureux.
— Tu es un prophète de malheur.
C'est possible, mais je dis la vérité.
d'un artiste
Raoul, en effet, devinait juste, et Clara voyait dans l'artiste un futur mari. Sans qu'il s'en fût aperçu, elle lui avait fait raconter toute son existence dans ses moindres détails. Elle connaissait la situation de fortune des parents du jeune homme, était parfaitement renseignée sur ses amis, ses relations, ses espérances. Le pauvre garçon s'illusionnait, il croyait que Clara avait été séduit par son talent, tandis que cette fdle froide, sans cœur, n'avait spéculé que sur un homme faible, aimant la flatterie. Elle avait étudié son caractère et au bout de huit jours toutes ses faiblesses, tous ses défauts, lui étaient connus, elle se promit de les faire tourner à son profit. Gustave était bouffi d'orgueil, irascible et paresseux. Elle lui répéta sur tous les tons qu'il avait un talent très-grand, s'ingénia à prévenir ses désirs et le poussa à travailler.
Bientôt elle lui devint indispensable et il l'obligea de renoncer à ses fleurs pour l'avoir toujours à son atelier. Il prit un logement plus grand , rue du Jardinet, tout en conservant celui de la rue Notre-Dame-des--Champs,
LA VIE
et se mit au travail avec une ardeur qu'on ne lui avait jamais connue. Malheureusement son amour-propre étroit et mesquin ne lui permettait pas de recevoir des conseils, encore moins des critiques. Il se fâchait tout rouge quand on se permettait de ne point trouver parfaite la moindre ébauche, et Clara, qui au point de vue des connaissances artistiques laissait beaucoup à désirer, admirait tout par calcul.
Avec cet instinct de divination particulier aux organisations féminines , elle sentit que Raoul connaissait ses pensées, et elle se mit à le détester cordialement. Mais, quoi qu'elle fît, le bohème ne cessa pas ses visites à l'atelier ; il riait de tout, et, quand la fleuriste voulait prendre ses grands airs, il se drapait dans sa redingote frangée, mettait en arrière son chapeau chauve et la regardait tranquillement, attendant qu'elle cessât de poser.
— Vous savez, Clara, lui disait-il, cela ne prend pas, il faut choisir un autre moyen.
Puis il sortait, et repassait le lendemain après avoir raconté à ses amis la querelle.
d'un artiste
Mais un événement important dans la vie des artistes mit un arrêt momentané à ces disputes.