‹ La vie d'un artisteChapitre 6 sur 25 · JOURS DE FIÈVRE · texte numérisé non relu

JOURS DE FIÈVRE

L'exposition annuelle des beaux-arts s'organisait au palais des Champs-Elysées. Dans les environs du monument on voyait arriver de tous les côtés des commissionnaires portant les uns des tableaux gigantesques, d'autres des toiles microscopiques. La fièvre avait envahi les ateliers, chacun causait avec ardeur, donnant son avis, critiquant souvent, se montrant avare d'éloges ; les gens de lettres ont la réputation de se traiter entre eux assez durement, mais il faut entendre les peintres et les sculpteurs !

LA VIE

Pour eux, les œuvres des confrères n'ont aucune valeur,- et, si un journal en a dit du bien, c'est par pure camaraderie. Il ne faut attacher à ces louanges banales aucune importance. Il y a bien par-ci par-là quelques exceptions, mais elles sont rares. Lorsque le jury fonctionne, tout le monde est sur des charbons ; on recueille les moindres paroles, on tâche de connaître d'avance les sentences qui seront rendues. Une fois terminé le travail des jurés, ceux qui ont envoyé leurs œuvres sont prévenus par lettre de la décision prise.

Alors recommence une nouvelle procession de commissionnaires allant chercher les tableaux non acceptés. Toujours, pour cette deuxième course, l'artiste change de porteur. Il se croirait humilié, si l'homme à la veste de velours qui a fait le premier voyage portant sur son crochet le travail de plusieurs mois savait que cette toile, dont son auteur lui a fait peut-être admirer les beautés, a été brutalement refusée. Dans la salle où sont entassés les tableaux marqués d'un R il se passe souvent des scènes bizarres. Ceux qui n'ont

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que des toiles de dimension modeste se risquent quelquefois à aller eux-mêmes les reprendre.

Les uns les regardent avec amour, les mettent bien en lumière et les montrent aux employés qui, par condescendance ou par ignorance, trouvent tout superbe et déclarent que, s'ils eussent été du jury, ils n'auraient point eu le courage de refuser de semblables merveilles. D'autres affectent une dignité exagérée, se montrent froids et calmes, partent sans même daigner jeter un regard sur les individus chargés de leur présenter le reçu qu'ils doivent signer, enfin quelques-uns prennent la chose gaiement, rient et font des jeux de mots.

Gustave avait envoyé une statue de marbre représentant une jeune fille nue. Du jour où le bloc entra dans l'atelier jusqu'au moment de sa transformation définitive, Raoul suivit le travail de son ami, lui donnant des conseils qu'il se gardait bien de suivre. Quant le sculpteur eut mis la dernière main à son œuvre, le bohème, le chapeau sur l'occiput et

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les bras croisés, en fit plusieurs fois le tour et signala plusieurs défauts qu'il considérait comme très-graves.

— Je te répète pour la centième fois que tu n'y connais rien ! dit Gustave furieux.

— Et moi je te dis pour la première fois que ta statue sera refusée. Ecoute-moi, tu as encore le temps...

— Laisse-moi tranquille, je sais ce que j'ai fait.

— Alors n'expose pas.

— Tu m'ennuies 1

— C'est possible. Enfin agis comme tu l'entendras, mais je te le dis encore une fois, tu ne seras pas accepté.

Le sculpteur, furieux, sortit laissant son critique seul à l'atelier. Raoul haussa les épaules et, après avoir encore jeté un regard sur le marbre, il partit et se rendit au café où s'était réuni tout le cénacle. Naturellement on parla des exposants.

— Gustave se prépare une jolie catastrophe, dit-il.

— Quoi I tu supposes qu'il échouera? demanda Georges, qui envoyait un tableau.

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— Aussi sûr que je suis certain que tu seras reçu.

Enfin le grand jour arriva : le jury s'était réuni, les journaux donnèrent d'avance leur opinion sur certaines œuvres ; ils n'eurent que des phrases dédaigneuses pour le marbre de Gustave. Celui-ci, tout en affectant de mépriser les avis et de le prendre de haut avec les écrivains spéciaux, fut très-ébranlé en lisant ces comptes -rendus II était d'une humeur atroce et répondait avec grossièreté à une parole polie. Quand il reçut la fatale lettre lui annonçant que sa statue était refusée et qu'il pouvait la faire reprendre, sa fureur ne connut plus de bornes.

— Ce sont ces journalistes jaloux et impuissants qui sont cause de mon échec ! s'écria-t-il .

Raoul essaya de l'apaiser ; les premiers jours il lui fut impossible de se faire écouter, et lorsque l'artiste se calma, ce ne fut point grâce aux raisonnements de ses amis, mais tout simplement parce que l'orgueil avait repris chez lui son empire, et que fermement

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il finissait par croire que son éviction était le résultat de rancunes qui ne pouvaient se satisfaire d'une autre façon.

Clara reçut quelques éclats des colères de son amant, aussi l'amour qu'elle lui portait, n'ayant jamais été bien vif, disparut complètement. Désormais elle était persuadée de son impuissance artistique, et le prestige qu'elle avait subi un instant et qu'elle s'était imaginé être une passion sérieuse n'existait plus. Gustave ne fut désormais à ses yeux qu'un homme vaniteux, grossier, se vengeant sur ceux qui l'entouraient de ses déboires et des prétendues insultes qu'il s'imaginait lui être adressées.

Cependant la fleuriste ne voulut pas le quitter; elle continua sa chasse au mari, espérant que ce caractère faible et emporté finirait par céder à son désir. Aussi accompagna-t-elle partout l'artiste, au bal, au café, dans ses promenades. Elle attendait qu'il eût prononcé une phrase pour applaudir. Gustave devint de plus en plus sa dupe, et souvent, lorsqu'elle partageait énergiquement son avis,

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il l'embrassait, lui disait qu'elle seule devinait son génie.

Par curiosité Raoul suivit attentivement ces nouvelles manœuvres, qu'il était bien décidé à ne point contrarier. Du reste, il avait à s'occuper de choses plus sérieuses.

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