MÉTAMORPHOSE
La veille de l'ouverture de l'exposition, étant allé porter un article à un grand journal, il monta au bureau de la rédaction, et son arrivée jeta parmi les écrivains la gaieté la plus vive. Sa mise étrange faisait toujours rire. Il s'attendait à la réponse habituelle : trop de copie, une foule d'articles sur le marbre ; cependant, si on avait de la place, peut-être pourrait- on imprimer ce qu'il apportait.
Le secrétaire de la rédaction prit ses quel-
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ques feuilles de papier noirci et entra dans le cabinet du directeur, qu'il invita à venir contempler le collaborateur qui venait se proposer. Au lieu de se lever, le rédacteur en chef, après avoir regardé la signature, dit qu'on introduisit Raoul. Stupéfait d'une pareille demande, le secrétaire attendit qu'elle lui fut répétée, puis il alla près du bohème auquel il transmit le désir de son supérieur. Sans se faire tirer l'oreille, Raoul entra, et sa chaussure dépareillée foula sans respect le tapis qui recouvrait le parquet.
L'autocrate du journal ne put s'empêcher de sourire en voyant ce paquet de nippes s'avancer vers lui. Le chapeau accordéon, au lieu de pencher sur le côté, s'avachissait sur le front et présentait son fond rougeâtre, gras et dégarni de poils, au directeur qui, pour se donner une contenance et ne point laisser éclater les rires qu'il s'efforçait d'étouffer, pria !e jeune homme de s'asseoir en lui indiquant du doigt un fauteuil.
— J'ai une proposition à vous faire, dit-il, lorsque Raoul fut entre les bras du siège moelleux.
d'un artiste
— Laquelle, monsieur!
Le chapeau fit un mouvement en avant.
— Mettez donc votre coiffure sur cette table.
— Je ne me découvre jamais.
— C'est par orgueil?
— Non, mais je vais vous dire la vérité : mon chapeau, tel que vous le voyez, me sert de garde-manger.
— Vraiment!
— Comme j'ai l'honneur de vous le dire. En ce moment il renferme, entre le sommet de ma tête et son fond, du boudin bien chaud que j'ai acheté chez le charcutier qui est à deux pas de votre maison. Comme pour prouver que ce qu'il disait était vrai, une odeur indéfinissable s 'échappant des nombreuses fissures du couvre-chef remplit te cabinet directorial, tandis que des ruisselets de graisse couvraient les tempes de son propriétaire.
— C'est une heureuse idée, monsieur, de faire servir à deux fins une coiffure. Mais venons à ce que j'ai à vous dire. J'ai lu dans des petits journaux des articles de vous qui
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m'ont frappé. Pour faire le salon dans mon journal je n'ai personne, le rédacteur qui en était chargé vient de tomber malade : voulezvous prendre sa place.
— J'accepte, si j'ai mon indépendance.
— Vous serez absolument libre.
— Alors, c'est entendu.
— Seulement, je vous ferai remarquer que votre costume est un peu usé, et, pour représenter mon journal, il faudrait en avoir un nouveau.
— Ce n'est pas facile.
— Je comprends, il vous faut de l'argent. Voici un bon de deux cents francs, à valoir sur votre future rédaction. Passez à la caisse, achetez des vêtements et apportez-moi aprèsdemain votre premier article. Voici également la carte d'entrée à l'Exposition.
Maintenant, si je ne suis pas indiscret, pourrais-je tous demander pourquoi vous courez les rues de Paris avec ce costume?
— Il n'y a pas d'indiscrétion à cela, monsieur; vous venez de me donner une grande preuve de votre confiance en me remettant ce bon de
d'un artiste
dix louis sur un travail à venir; pour vous je n'aurai rien de caché.
Raoul raconta simplement sa vie.
— Mais dans les petits journaux du quartier latin on ne paie point la copie ?
— Presque jamais, et quand par hasard ce fait extraordinaire se présente , on se montre le directeur du journal comme un phénomène.
— Est-ce qu'on trouve quelquefois des individus qui risquent de l'argent dans de pareilles entreprises ?
— Souvent, mais de petites sommes, de mille à quinze cent francs.
— Diable, on ne va pas loin avec cela !
— L'imprimeur et le marchand de papier ont bientôt tout dévoré.
— Il y a aussi le loyer.
— Oh ! le loyer ne compte pas. Le bureau de la rédaction et de l'administration est tout simplement une chambre dans une maison meublée. C'est la demeure du rédacteur en chef.
— Et pour lire les articles?
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— On les porte au rédacteur en chef qui se les fait lire et finit par les accepter pour peu que l'aspirant écrivain ait l'heureuse idée de faire monter de la bière.
— Est-ce qu'on trouve facilement de quoi remplir le journal dans de pareilles conditions ?
La feuille paraîtrait tous les jours au lieu d'une fois par semaine qu'il y aurait encore trop de copie. Il en vient de tous les lycées. La province surtout donne beaucoup. C'est sur elle que Ton compte.
— Pourquoi faire ?
— Le candide provincial qui envoie un article, termine ordinairement sa lettre par ces mots : Si vous me faites l'honneur de m'imprimer, veuillez m'adresser quatre cents, cinq cents ou mille exemplaires- du numéro où paraîtra mon travail. » Vous le voyez, c'est une manne pour une misérable feuille qui, en fait de tirage, ne tire que le diable par la queue.
— C'est fâcheux que les écrivains des départements ne donnent pas beaucoup ?
d'un artiste
— Il y en a pas mal qui envoient leur élucubration, mais ceux qui demandent des numéros en payant sont l'infime minorité. Cependant il y en a. Les autres poussent quelquefois l'audace jusqu'à écrire que comme paiement, ils se contenteront de plusieurs centaines d'exemplaires qu'on leur enverra à leur domicile. Naturellement, ces articles ne paraissent jamais. Un jour pourtant , la prose d'un littérateur- amateur, président de la Société artistique et littéraire de son chef-lieu de canton, fut inséré dans le Littérateur universel, journal des Deux Mondes.
— Ce canard n'a pas vécu longtemps ?
— Deux numéros. C'est une existence peu longue, vous le voyez.
— Oh ! si elle est bien remplie.
— Vous plaisantez, monsieur. Ce pauvre Littérateur avait un bureau rue du Paon- Saint-Victor.
— Mais c'est un quartier de chiffonniers !
— On se loge où l'on peut. La rue a bien un mètre et demi de largeur, et grimpe de la rue Saint- Victor à la rue Traversière. Ses
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vieilles maisons qui sentent la misère, sont habitées par des mendiants, des joueurs d'orgue de barbarie, des guitaristes, des avaleurs d'étoupes enflammées et autres industriels du même genre. Tout le monde s'entasse pêlemêle dans des pièces d'une saleté repoussante où l'on boit, on mange et on dort. Le matin, toute cette population sort de ces hideuses retraites et se dirige du côté des quartiers riches pour travailler. Mais avant de se mettre en route, les artistes accordent leurs instruments en essayant leur voix. C'est une cacophonie épouvantable que ce mélange de sons qui s'échappent des tuyaux d'une orgue de barbarie, des flancs d'un vio'on ou d'une guitare, des profondeurs d'un accordéon. Les joueurs de clarinette, de flûte, de cornet à piston, ont les joues gonflées et les yeux leur sortent de la tête par les efforts qu'ils font pour introduire du vent dans leurs machines à musique.
Les aveugles répètent, les enfants crient, les chiens aboient, les singes que l'on habille font des grimaces, enfin après avoir bu un
d'un artiste
dernier coup, aveugles, chanteurs, boiteux, culs-de-jatte, manchots, instrumentistes se dirigent vers les quais, franchissent la Seine et vont exercer leurs talents dans les cours ou sur les places publiques.
Ce fut donc rue du Paon que vint le littérateur amateur pour voir ses confrères parisiens. Comme il était bien mis, il eut à peine tourné le coin de la rue qu'il fut enveloppé, assailli, bousculé par les mendiants. Les musiciens se mirent à jouer avec rage, les écloppés glapirent, et, dominant tout ce bruit comme un tonnerre, la grosse caisse poussa des mugissements formidables. Ahuri par cet accueil bruyant, le provincial montait le couloir qui s'appelle la rue et regardait les maisons. Il s'arrêta en face du numéro 9 et aperçut une planchette sur laquelle était col'é un papier. Il lut en grosses lettres noires : « Le Littérateur universel, j ournal des Deux Mondes. Rédaction et administration au cinquième. » Le jeune homme s'engouffra dans l'allée, saisit d'une main fiévreuse la corde grasse qui servait de rampe à l'escalier et
grimpa rapidement poursuivi par les airs et les cris qui partaient de la rue. Arrivé au quatrième étage, il se trouva au pied d'une échelle qui continuait les marches. Il s'arrêta, regarda autour de lui et vit une affiche pareille à celle de l'entrée ; le boniment était légèrement modifié ; il y avait : « rédaction , administration et caisse, l'étage au-dessus. » Tant de choses au sommet d'une échelle, cela lui paraissait invraisemblable. Il hésita une minute, puis grimpa une quinzaine d'échelons ; il avait à peine franchi la moitié de cet escalier branlant qu'à sa droite il aperçut une porte ornée d'une enseigne pareille à celle du palier. Le malheureux ne comprenait plus. Ses jambes flageollaient, il n'osait plus redescendre, car il devinait que la foule l'attendait et hésitait à étendre la main pour frapper à la fameuse porte dont la couleur jaune disparaissait presque entièrement sous une couche épaisse de poussière. Il frappa, une voix de l'intérieur répondit : Entrez ! La clef, une clef formidable qui eut pu servir à assommer un bœuf aussi bien qu'à ouvrir une porte,
d'un artiste
tourna dans la ferraille qui fit entendre un bruit étrange. Quand on faisait fonctionner cette modeste serrure c'était une lutte intérieure de barres de fer mises en mouvement qui se soulevaient en grinçant et retombaient les unes sur les autres sous le prétexte fallacieux de reprendre la place que leur avait fixée l'artiste auteur de ce mécanisme. La porte s'ouvrit, le visiteur quitta son perchoir et entra dans les bureaux qui se composaient d'une pièce peu grande, mansardée, prenant jour sur les toits par une fenêtre à guillotine. Nous étions là trois en train de fumer.
— Monsieur le rédacteur en chef? demanda le nouveau venu.
— C'est moi, monsieur, répondit un des fumeurs ; à qui ai-je l'honneur de parler ?
— A un de vos collaborateurs des départements : Baptistin Gossencourt, qui vous a adressé un article sur la culture des artichauts au temps des Romains.
— Parfaitement, je me rappelle. Article fort intéressant du reste.
— Et qui a fait beaucoup de bruit dans le pays.
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— Cela ne m étonne point. Style et érudition, rien n'y manquait.
— Vous êtes trop aimable.
— Je suis juste, voilà tout. A présent, qu'est-ce qui nous procure le plaisir de vous voir ?
— De passage à Paris, j'ai voulu connaître mes collaborateurs et en même temps leur offrir à déjeûner, s'ils veulent bien me faire le plaisir d'accepter ma proposition. Vqus comprenez que je ne veux point emporter votre argent chez moi.
— Quel argent?
— Celui que vous me devez pour mon article. Cette réponse jeta un froid dans la société.
— A combien l'estimez-vous, mon article? continua l'audacieux visiteur.
— Cela n'a pas de prix, monsieur. Je vous avais inscrit pour cinq cents francs à toucher à notre caisse, regrettant de ne pouvoir faire plus.
— Cinq cents francs ! nous allons nous amuser !
— Oui, seulement il y a un cheveu.
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— Ha bah! qu'est-ce que c'est que cela?
— Notre caissier, le misérable, est parti avec ma femme, nous emportant soixante-trois mille quatre cent dix-neuf francs dix-sept centimes.
— C'est affreux !
— A qui le dites-vous? De sorte qu'il vous faudra attendre, comme vos autres collaborateurs, que le filou soit arrêté ainsi que sa complice.
Baptistin Gossencourt regardait ce qui l'entourait et sa physionomie exprimait la plus profonde surprise. Il ne croyait qu'à moitié à l'histoire du caissier infidèle; la somme enlevée devait lui paraître hors de proportion avec l'importance du journal, la valeur du local et le manque de luxe du quartier.
— Alors il ne vous reste pas un centime en caisse? demanda-t-il.
— Tout a été enlevé.
— Moins la caisse pourtant?
— Naturellement. Qu'aurait fait le voleur de cette masse de fer? Car elle est de fer forgé, notre caisse si outrageusement violée!
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— Elle est là, sans doute? dit le provincial en montrant du doigt la porte d'un placard sur laquelle était écrit en lettres monumentales le mot : caisse !
— Oui, cher collaborateur 1
— Faites-la moi voir.
Nous n'avions point prévu cette demande. Il y eut un instant de silence, Baptistin voyant qu'on ne lui répondait pas, se leva, ouvrit le placard et se trouva en face d'un renfoncement dont les toiles d'araignées occupaient la plus grande partie.
— Si ce trou était le bureau de votre caissier, je comprends qu'il l'ait quitté.
— Vous savez, quand on n'a pas beaucoup d'argent, on fait comme on peut. C'est vrai qu'un caissier est un peu à l'étroit dans cette pièce.
— Çà! une pièce! mais c'est une boîte d'horloge !
— Ne jouons pas sur les mots et n'insultez point à notre malheur.
— Entre nous le malheur n'est pas bien grand. Voyons, allons déjeuner.
d'un artiste
— Allons ! cher collaborateur.
Nous descendîmes la fameuse échelle non sans avoir fermé à double tour la porte du bureau. Dans la rue il n'y avait plus que quelques mendiants , les autres s'étaient fatigués d'attendre. Le malin campagnard tirait des poches de son paletot des propectus de toutes les formes et les lisait avec attention. Cette lecture nous intriguait. Il nous conduisit du côté des Halles, nous rêvions déjà Baratte ou le Pied de mouton, lorsqu'il s'arrêta en face d'un établissement bien connu de ceux qui n'ont pas le sou. C'est une de ces gargottes où, pour douze sous, on a un potage, un plat de viande, un plat de légumes, dessert, pain à discrétion et un carafon de vin. Notre collaborateur ne se risquait pas beaucoup en fait de dépense. Il paya, pour quatre, cinquante sous, dont deux sous pour le garçon et dans la rue il nous quitta et disparut dans la foule. Il s'était sans doute moqué de nous.
Le directeur, que la conversation de Raoul amusait, le fît causer longtemps; le jeune homme se retira tout à fait désorienté.
En effet, il n'avait pas prévu la réception qui venait de lui être faite. Arrivé en face du guichet au-dessus duquel était écrit le mot caisse, il s'en approcha et tendit le papier par l'étroite ouverture. Le caissier, homme d'une politesse exquise, regarda le parafe du directeur, pria le porteur de mettre son nom au bas du reçu et lui compta dix pièces de vingt francs qui brillaient sur le bois noirci comme la nuit les étoiles dans un ciel sans nuages.
Le bohème prit l'or et le garda dans sa main, n'osant pas l'introduire dans une des nombreuses ouvertures qui éraillaient les différentes pièces de son costume et qui lui servaient de poches. Quand il se trouva dans la rue, Raoul se dirigea vers les boulevards.
— Il me faut des habits, se dit-il, mais avant de me vêtir en gandin — le petit-crevé n'était pas encore inventé — un bain me serait nécessaire. Il ne fut pas longtemps à trouver un établissemement où, en échange de quelques sous, on lui présenta un petit carton qui lui donnait droit à une baignoire, Quand il ouvrit la main lui servant de porte-monnaie pour
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tirer un napoléon, la grosse femme qui était au comptoir eut des soupçons et faillit dire à un garçon d'aller chercher le commissaire de police. Cet or, avec ce costume de chiffonnier, lui paraissait sortir d'une source suspecte. Elle se ravisa et rendit la monnaie, tout en considérant curieusement ce bizarre baigneur. Elle appela quand même un garçon et, désignant Raoul, lui commanda de le surveiller.
— Non-seulement il est mal mis, dit-elle, mais il exhale une odeur épouvantable.
— C'est sans doute la saleté, madame.
— Non, la crasse ordinaire sent moins mauvais. Enfin ! il m'a payée, prenez garde à votre linge.
Aussitôt qu'il fut introduit dans un cabinet et enfermé à clef, Raoul retira ses loques et prit dans son chapeau le boudin complètement refroidi. Après trois quarts d'heure d'ablution, il se trouva assez propre et replaça sur son maigre corps les lambeaux d'étoffes qui gisaient sur le parquet. Le bain lui ayant ouvert l'appétit, il dévora sa charcuterie et sonna.
La porte s'ouvrit, le garçon parut et regarda
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si les serviettes étaient dans le cabinet. 11 les aperçut étalées sur le bord de la baignoire et sa figure inquiète se rasséréna. Raoul lui présenta une pièce de dix sous qu'il reçut dans sa large main, et, ramené par ce pourboire à de meilleurs sentiments, il se dit que pour être mal vêtu son client n'était pas moins un jeune homme ayant de l'usage.
Le bohème s'occupait fort peu de ce qu'on pensait de lui, il ne songeait qu'à la bonne fortune qui venait tomber sur sa misère.
— Voyons maintenant un costume, murmura-t-il.
Les magasins de confection sont nombreux dans Paris et leurs étalages brillants arrêtent les flâneurs qui contemplent les vêtements variés à travers les glaces. Raoul, après avoir regardé les prix et fait d'avance un choix, entra résolument, au grand ébahissement des employés. Pour cent vingt francs il eut un joli costume d'été : un pantalon gris, gilet et frac noirs, une chemise et un chapeau.
Le tailleur n'avait en lui qu'une confiance médiocre; sous le prétexte spécieux de porter
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à son longuement ses vieux habits, il s'informa de son domicile. Raoul donna l'adresse de Gustave Deroy, artiste, rue du Jardinet. Comme ses chaussures éclataient de rire, il chercha un établissement où il pourrait s'en procurer. Un quart -d'heure après, sa transformation complète était opérée, il s'offrit même une canne.
— Mes amis vont être bien étonnés, songeait-il, et ne me reconnaîtront pas sous cette brillante enveloppe. Ah! diable, et moi qui oubliais le coiffeur!
Il lui restait en poche une trentaine de francs : il put donc s'offrir quelques consommations. Paris lui semblait plus beau, plus gai que d'habitude, les promeneurs avaient un air de béatitude qui le remplissait de joie. Il dîna dans un restaurant à prix fixe, et son étonnement n'avait pas de limites en songeant qu'il payait et donnait des pourboires aux garçons.
Il savourait son café à la terrasse d'un établissement du boulevard quand la nuit le surprit. Au ciel brillaient des myriades d'é-
toiles, les becs de gaz s'enflammaient l'un après l'autre, les glaces des devantures étincelaient, un double courant humain occupait le large trottoir, des files de voitures se dirigeaient vers la Madeleine pour gagner les Champs-Elysées et le bois de Boulogne.
Raoul eut un instant l'idée de prendre une voiture et de faire comme beaucoup de ceux qu'il voyait : flâner un peu. Mais il songea à ses amis d'abord, et ensuite réfléchit que les deux cents francs étaient réduits à vingt environ. Il fallait être économe Ce fut à pied qu'il descendit la rue Richelieu, traversa le pont des Saints-Pères et gagna la rue de Buci.