‹ La vie d'un artisteChapitre 8 sur 25 · SURPRISES · texte numérisé non relu

SURPRISES

Dix heures sonnaient quand Raoul fît son entrée au café. La dame de comptoir ne le reconnut pas ; les habitués, occupés à lire les journaux, ne firent à lui aucune attention ; mais, arrivé au premier étage, où tout le cénacle se trouvait réuni, ce ne fut qu'un long cri de surprise.

— Tu as donc hérité ? Tu as découvert un trésor ? Tu te maries ? Toutes les questions se succédaient, s'enchevêtraient Raoul n'avait pas le temps de placer un mot.

LA VIE

— L'Empeu t'a acheté ? demanda un créole de la Martinique qui affectait de ne pas prononcer les R.

— Non, dit Joannis, l'amoureux du moyen âge, notre ami a visité un vieux château où il a trouvé des monceaux d'or dans un souterrain.

— Puisque te voilà riche, je serai ton médecin, dit un futur docteur.

— Messieurs, dit le bohème, quand ce flot de paroles fut épuisé, aucun de vous n'a deviné. En attendant, c'est moi qui vais vous désaltérer ce soir, et je paierai.

— Et il paiera? répéta-t-on en chœur.

— Je ne m'étonne plus, dit Gustave, d'avoir reçu ta défroque. J'ai cru un instant que tu t'étais suicidé et que tu m'avais envoyé tes nippes graisseuses comme souvenir. Mais enfin, nous expliqueras-tu la source d'une fortune aussi rapide ?

— Oui, cet or, d'où vient-il ! cria le carabin.

— Vous le saurez après-demain.

— Pourquoi pas tout de suite ?

— Parce que cela me plaît ainsi.

d'un artiste

— Il y a un secret là-dessous.

— Ça paraît louche, en effet.

Le patron de l'établissement n était pas habitué à voir la société de jeunes gens se livrer à une consommation de bière aussi considérable : aussi contemplait-il d'un œil anxieux les nombreuses canettes montées successivement se vider avec une rapidité désespérante, et se demandait-il avec inquiétude comment ce compte lui serait soldé. Il savait parfaitement que Gustave et ses amis, lorsqu'ils avaient de l'argent, allaient le dépenser dans d'autres maisons que la sienne.

C'étaient des parties de campagne, des promenades en canots, des festins chez les restaurateurs des environs de Taris, tant que durait le trésor; mais, quand la bourse était vide, que le Pactole cessait de couler, on revenait au café de la rue de Buci, l'oreille basse, consommer fort peu et causer beaucoup.

A minuit, Raoul appela le garçon, et, au grand étonnement de ce chevalier de la serviette, paya douze francs de bière. Le bohème

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partit, laissant ses amis plongés dans la perplexité la plus grande. Ils ne l'avaient jamais connu possesseur d'une pièce d'or ; généralement ses habits les plus frais sortaient du Temple, et ses pieds couverts de bottines vernies devaient se trouver gênés, habitués qu'ils étaient à évoluer depuis des années dans des chaussures invraisemblables ouvertes à tous les vents. C'était le monde renversé.

— Ce gaillà-\k se moque de nous, dit le créole de sa voix traînante.

— Mais sur quelle herbe a-t-il marché ?

— Mon ché Mo. eau, il a fait une heu.euse .enconte.

— Oui, mais dans quel genre ?

— Nous finirons bien par le savoir, dit Gustave.

On se sépara à une heure du matin, après une réflexion de Joannis l'antiquaire, qui avait émis cette idée que Raoul devait peutêtre son luxe actuel à sa plume.

— Il n'y a qu'un homme du moyen âge pour avoir quelquefois des réflexions gaies, dit Arthur.

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Raoul possédait encore quelques francs qui lui servirent pour payer une chambre où il passa la nuit et acheter le lendemain des petits pains qui devaient être sa nourriture de la journée. A neuf heures il entrait au palais de l'Industrie, regardait les tableaux et prenait des notes. A midi et demi il en sortait, se dirigeait vers un café ; aussitôt arrivé il s'installait à une table, demandait du papier et de l'encre, et commençait un article qui n'était qu'une entrée en matière. A cinq heures il le portait au journal. On eut de la peine à reconnaître le nouveau rédacteur, tant son costume l'avait changé.

— On m'a prévenu, lui dit le secrétaire de la rédaction : laissez-moi votre travail et revenez dans la soirée corriger vos épreuves.

— Le directeur n'est pas là ?

— Non, mais si vous avez quelque chose à lui dire, je puis m'en charger.

— Oh ! dit Raoul, qui ne savait pas dissimuler, c'est que je n'ai plus le sou, et j'aurais voulu lui demander vingt francs.

— Si ce n'est que cela, je vais vous les

LA VIE

prêter ; vous me les rendrez demain ou après-demain.

— Mais vous ne me connaissez pas ?

— Nous ferons connaissance, puisque vous êtes des nôtres pour quelque temps.

— J'accepte et je vous remercie. A ce soir.

Muni des vingt francs, Raoul se dirigea vers le quartier latin et dans la rue de l'Ecoie-de-Médecine loua un cabinet meublé dont il paya huit jours d'avance, soit sept francs ; il dîna très-sobrement , passa une heure dans un cabinet de lecture et retourna au journal.

Le directeur venait d'arriver, il fit appeler son nouveau collaborateur.

— Je viens de lire votre article, lui dit-il; il est réussi : continuez comme cela, je vous garantis un grand succès.

Le jeune homme était réellement ému de l'accueil qu'il avait reçu et de la sympathie qu'il sentait avoir inspirée; sous une apparence indifférente il était sensible à la moindre prévenance et se serait battu pour défendre

d'un artiste

quelqu'un qui l'aurait obligé. Ses mains tremblaient quand le metteur en pages lui apporta les épreuves de son article.

Le directeur était enchanté de la métamorphose de Raoul :

— Ce garçon là, se dit-il, a non-seulement l'amour-propre du style, il a aussi celui de la tenue. Il fera son chemin.

Après avoir corrigé et revu ses épreuves, Raoul rentra à son hôtel au lieu d'aller au café. Le lendemain matin, tous les artistes, exposants ou non, se précipitaient sur les journaux, et, le soir, quand Arthur Moreau, Joannis , le créole, Georges, Gustave Deroy se rencontrèrent à leur centre habituel, ils -se regardèrent avec un étonnement indicible. Tous avaient lu le travail de Raoul et pouvaient à peine en croire leurs yeux.

— Eh bien ! dit Joannis, que vous disais-je hier?

— Qui aurait jamais pu croire !

— Quel intrigant que ce Raoul !

— Voilà la source de ses richesses.

— Comment a-t-il fait ?

LA VIE

A ce moment on entendit dans la rue le bruit des pas d'un cheval arrêté brusquement par son cavalier.

— Nous allons avoir des nouvelles de des Savières, dit Moreau.

— A quel propos fais-tu cette réflexion ? demanda Gustave.

— Ce cavalier qui s'arrête à la porte du café est évidemment un municipal porteur d'une missive de ce brave Guernier.

Un des garçons montait tenant à la main une enveloppe très-grande sur laquelle était écrit le nom de Joannis.

— C'est un garde de Paris qui apporte cette lettre pour M. Joannis, dit le garçon.

Le destinataire prit l'enveloppe, l'ouvrit, en tira une feuille de papier illustrée de hiéroglyphes, ornée d'un tortil de baron.

— Des Savières nous annonce qu'il arrivera à dix heures, un travail important l'ayant retenu fort tard à son bureau.

— Il est neuf heures et demie. Donnez donc un bock au municipal qui a fatigué son cheval et lui-même pour apporter un docu-

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ment de cette importance, dit Arthur au garçon.

On rit des prétentions de Guernier et de son fameux tortil. Un peu avant dix heures le lecteur de la Gazette de France arriva tenant à la main son journal favori.

— Qu'y a-t-il de nouveau? lui demanda--t-on.

— Rien, je ne sais rien.

— Vous n'avez donc pas lu les journaux ?

— Je n'en lis qu'un, cela me suffit.

— Il ne le lit même point.

— Eh bien tenez, voyez et lisez ! lui dit Joannis en lui tendant un des journaux étalés sur la table.

— C'est un article sur le salon, cela m'intéresse peu. Je vois les tableaux et les statues et je juge moi-même.

— Aussi n'est-ce point pour te faire lire un article qu'on te montre ce journal , mais donnetoi la peine de jeter un coup d'œil sur la signature, dit Gustave.

L'employé retourna la feuille et resta debout, cloué au parquet.

— Quoi ! s'écria-t-il, Raoul dans un grand journal !

LA VIE

— Mon Dieu oui, tout simplement.

— C'est à peine si j'en crois mes yeux

— Et si vous aviez été ici avant-hier.

— Je vous avais fait prévenir que je ne pourrais venir deux jours de suite.

— Oui, nous avons reçu votre lettre apportée comme toujours par un garde de Paris.

— Eh bien ! que s'est-il passé avant-hier ?

— Raoul est venu, mis à la dernière mode.

— Je la connais sa dernière mode : pantalon frangé, souliers éculés et le reste dans la même gamme.

— Avant-hier c'était tout le contraire.

Bottines vernies, pantalon et paletot neufs, linge immaculé, canne et gants.

— Ce n'est pas possible !

— De l'or dans sa poche.

— C'est invraisemblable !

— Nous l'avons vu, nous lui avons parlé et il a payé pour une douzaine de francs de liquides.

— Vous vous moquez de moi !

— Enfin, voilà un article, dit Joannis, c'est là l'origine du luxe qui nous a surpris.

d'un artiste

— Mais, comment est-il entré dans un journal aussi important, reprit Guernier, ce n'est point en offrant du boudin au directeur.

— Peut-être a-t-il été recommandé ?

— Mais par qui ?

— Par lui-même, répondit Joannis.

— En voilà une bêtise, dit Guernier en haussant les épaules, Raoul recommandé par Raoul ! c'est de la plaisanterie !

— Il a écrit beaucoup dans les petits journaux du quartier.

— Ces canards ne passent pas l'eau et ne sont lus que par ceux qui les remplissent de leur prose.

— Dans tous les cas, il faut qu'il y ait eu quelque chose pour que Raoul ait pu entrer brusquement dans un grand journal. Nous saurons cela plus tard I

A ce moment, Raoul arriva. Tout le monde lui fit des compliments. Les phrases doucereuses cachaient bien des pensées jalouses, mais on allait avoir besoin du bohème et il était de tout intérêt de le ménager. Pouvant à son gré distribuer l'éloge ou le blâme dans

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les colonnes d'un des journaux les plus importants de Paris, laisser volontairement de côté un tableau ou une statue, ou en parler sans citer le nom de l'auteur, c'était ce qu'il fallait éviter.

La curiosité était surexcitée. Des Savières surtout tenait à savoir de quelle façon Raoul s'était fait une place au soleil. L 'ex-bohème raconta simplement la vérité. Joannis seul le crut, mais les autres ne pouvaient admettre ce moyen comme trop simple.

— Quoi I interrogeait Guernier, vous êtes entré comme cela et vous n'avez pas eu peur?

— J'ai été un peu ému quand le directeur ma fait appeler mais ç'a été tout.

— C'est extraordinaire!

— Extraordinaire tant que vous voudrez, mais enfin c'est comme cela.

— Si nous offrions un punch à notre ami, dit Guernier. La proposition fut acceptée et on but jusqu'à minuit et demi.

— Sapristi, mon petit, disait Gœlina à Raoul, tu es mieux mis que le jour de notre

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promenade à Nogent. Comme tu es, on t'aimerait presque.

— Voyons, pas de déclarations qui pourraient aboutir à un duel, dit en riant Gustave.

Ce dernier, en rentrant , réveilla Clara pour lui raconter les aventures invraisemblables de Raoul.

— Tu n'auras jamais le courage de ce garçon, répondit la plumiste.

— Ne nous disputons point à cause de lui, Clara, il pourra m être utile.

— A présent vous lui trouvez de l'esprit, du talent!

— Que veux-tu, les opinions changent.

— Les vôtres surtout et celles de vos amis. La cause invo'ontaire de toutes ces querelles

intimes ne se doutait point des passions qu'il soulevait. Tendant un mois, il eut chaque semaine deux articles ; le directeur était enchanté du succès de son collaborateur et se félicitait de sa perspicacité à lui d'avoir deviné un écrivain sous des vêtements graisseux. Lorsque le Salon fut fermé, il proposa au jeune homme de l'attacher à son journal.

— Vos articles vous seront payés à vingt centimes la ligne, lui dit-il ; voyez si cela vous convient. Comme on n'a pas toujours à parler d'œuvres d'art, vous ferez des revues de livres, des variétés. Soignez votre travail, vous voilà lancé, votre avenir et votre réputation dépendent absolument de vous.

Raoul accepta cette proposition avec un plaisir qu'il ne chercha même pas à dissimuler, et devint bientôt une autorité dans le monde littéraire. Tous les quinze jours, il donna deux à trois colonnes au journal; il eut son public, et le directeur, de son côté, se frottait les mains en songeant à l'excellente recrue qu'il avait enrôlée.

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