Œuvres, I, o
alors, dans ses mains droites mais étroites, une àme qui devait toujours lui filer entre les doigts. Car d'Aubigne, dans les premières années de la Ligue et même jusqu'au delà du trône, n'est pas seulement le compagnon d'Henri de Navarre, mais son prédicateur; non pas simplement son confident, mais presque son confesseur. Il a le verbe prêt pour défendre les droils de son maître, au risque de sa vie, comme il fit à Blois, en 1576, dans sa dangereuse ambassade, qu'il aggrava de bravade; mais il a aussi des sermons à brûlepourpoint, et des « méditations » à offrir, fortes et grandes, à son maître bien-aimé. Ce chapelain en cuirasse manie à volonté la rapière du capitaine et l'épée de l'esprit. C'est un Calvin guerrier. Et longtemps, très longtemps, Henri, dont la pensée vise déjà ailleurs, se plaira au cliquetis de sa théologie martiale, écho prolongé de ses jeunes victoires.
Ainsi d'Aubignéj sermonnaire a latere du roi de Navarre, peut passer pour représenter la « prédication protestante » à la cour d'Henri, avant son avènement. Les dates nous manquent,
mais on en devine au moins une. N'est-ce point en 1576 que lut conçue la méditation sur le Psaume Ll, « écrite à l'occasion d'une repenlance que fit le roi, étant roi de Navarre, à la Rochelle » ? L'auteur note qu'elle fut très bien reçue, et plusieurs fois prononcée par Sa Majesté, avec toutes les contenances d'un cnnur contrit et repentant'. Mais la psycholog^ie de ce roi si prompt à la repenlance est cliose à coup sûr décevante, car nous le voyons, à roccasion du baptême d'un fils, contremander tout à coup à d'Aubi^né un carrousel jugé trop dispendieux, et lui ordonner une « méditation », gala plus économique, que d'ailleurs d'Aubigné fournit également à point. L'idée peut même venir qu'Henri se soit théologiquement diverti de son écuyer tout en le flattant. D'Aubigné n'était que saintongeois, le Béarnais était Gascon et demi. Aussi semble-t-il difficile de marquer une précise limite entre l'édification d'Henri et son amusement. Quand d'Aubigné croit le tenir, c'est lui qui joue de d'Aubigné et avec quel doigté !