Hist. unie. III, ois
La « mutation » d'Henri IV, fermant à d'Aubigné la carrière des armes, lui ouvrit toute grande celle de l'écrivain. Et d'Aubigné devait perdre au change beaucoup moins qu'il ne pensait.
« Je n'ai jamais demandé pardon qu'à Dieu et à maîtresse... »
(Agr. d'Aibigné).
NOUS connaissons le compagnon du Béarnais. Étudions maintenant l'homme lui-même et le religionnaire.
Son tempérament est un des plus vigoureux qu'ait enfantés la généreuse Gascogne. Mais il faut donner à ce mot quelque extension. Mi-Saintongeois, mi-Poitevin, d'Aubigné est enraciné au plus vif d'un terroir provincial, nourri au plus dru de sa sève. Né à l'aube sanglante des guerres civiles, sans mère, sans enfance, il saute à pieds joints dans la bataille, et, quoique arrivé en chemise, se révèle du premier coup tout armé.
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Il ne sait pas la g^uerre, il la devine. Il n'a pas moins le don do l'étude ; car sa précocité a quelque chose d'universel. En tout il pense, parle, sait, agit, plus vite et plus haut que son âge. Ses études d'enfant sont dun adolescent très avancé; à quinze ans sa curiosité est d'un érudit et d'un esprit mûr; à dix-liiiil ans, il a les passions d'un homme et d'un guerrier de profession ; à dix-neuf, la confession (ju'il clame, se croyant à l'article de la mort, « fait dresser les cheveux à la tète des capitaines et des soldats ». A vingt, il aime ; avec quelle fougue, Diane le sut, et en eut peur. Sa volonté est un arc toujours bandé, dont les flèches sont inévitables. Enfin il a de nature un talisman qui, dclaNTudr tous, le rend irrésistible: l'éloquence. La parole de d'Aubigné amoureux, de d'Aubigné furieux, de d'Aubigné généreux, est un torrent qui brise et entraîne tout. Au physique, point beau, mais l'air mâle et avantageux. Grand et fort, sans rien d'athléti(jue ; campé, plutôt que bâti. Le masque allongé, le front haut et légèrement fuyant; un grand nez s'abaissantsur des lèvres minces, larirement fen-
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dues et railleuses; des poninietles lourdes et des joues trop nourries ; de g-rands yeux dardant des flammes gaies, dans ce teint blanc et sanguin tjui double léclat des ligures rousses ; une barbe ardente, coupée assezcourt; des cheveux drus, taillés militairement, (jui devaient rester àleurposteaprès soixante-dix ann«''es: au front, la gravure d'un charbon <le peste, le! nous le montrent ses deux portraits aullirnliijurs. Criui de Genève souligne la note gaillarde et colorée, qu'atténue un peu le portrait de B;ile, plus officiel »'t aussi plus tardif. Jovial et pétulant, sans gène dans ses propos et volontiers friand de la lame, il semble que d'Aubigné dût trouver à la Cour un écueil. Grave erreur. Quand il y parut, il y fut très brillant. Ses défauts le servirent autant que ses qualités. Malgré la haine dont l'honorait la reine mère, il s'imposa, on l'a vu, à force d'esprit, d'aplomb, d'audace. Nul théâtre plus favorable au Gascon pour déployer la fécondité de ses ressources. Fallait-il un bal ? il l'organisait. Une fête galante ? il improvisait les verS;, inventait les épisodes. Un tournoi, un combat de barrière ? à lui le prix de
l'adresse et de la vigueur. Charles I\ le désig^ne parmi les élus de sa royale académie. C'est d'Auhigné qui dresse le poème du premier ballet qu'ait projeté la cour d'Henri III, et il tient à le noter; oii ? dans sa grave Histoire universelle. S'il est chéri d'Henri de Navarre, il est aussi bien venu d'un Henri (h' Guise et des princes. Il étonne; et aussi il distrait, il amuse. Sa profonde culture d'humaniste, cachée sous ses airs d'éventé, stupéfie les minces élégants de cour. Sa mémoire infaillible, ses citations imperturbables, les clouent. Ce mélange de bravo et d'érudit, de partisan et de courtisan, d'homme supérieur et de gentillàtre qui s'étale, pique, déconcerte, saisit d'admiration. Mais il y a trop de personnages en sa personne. Le vrai d'Aubigné se perd un instant da.ns tous ces d'Aubigné de façade. Il joue la comédie aux autres ; il se la joue à luimême, attentif au but nonobstant, et jamais plus calculé que lorsqu'il est le plus étourdi. Heure étrange que celle où sa jeunesse courtisane rencontrait aux portes du Louvre le vieux baron des Adrets, et engageait avec lui sur les
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guerres civiles un dialogue mesuré, pensif. Ceux qui se connaissaient en hommes ne durent pas s'y méprendre : cette souplesse d'esprit trop affichée dissimulait l'acier le mieux trempé, comme cette agilité foraine cachait les muscles les plus indomptables. Dans ce parc d'efTéminés, d'Aubigné dégageait une virilité intense. « Bon pour la plume et pour le poil, celui-là », écrira de lui Brantôme. Il faisait donc le geste de ses diverses énergies, à défaul de les employer. Instinctifs exercices d'assouplissement. Et jamais, sans doute, il ne fut plus curieux à observer que dans cette réalisation simultanée de l'a être » et du « paraître » qu'il dédoubla plus tard dans son
1. (En 1574). Cette page surprenante se lit dans VHist. universelle (t. I, 215-217). A cette date, d'Aubigné, qui a 22 ans, se voit ouvrir la porte par l'huissier de la Cour, qui la refuse au comte de Bennes et au baron des Adrets. « J'eus hoùte, dit d'Aubigné, que mes capriolles et afTecteries de cour me fissent entrer sans barbe où ces vieillards estoyent refusez. Le baron sétant retiré sur un banc de la salle, me tenant debout, je l'accoste avec beaucoup de révérence..., etc. » L'entretien roula sur les froides cruautés commises par ie baron des Adrets. Et la justification méthodique qu'en présenta le vieil exécuteur est d'une vérité saisissante, et méritait d'être acquise à l'histoire. D'Aubigné, qui s'excuse de cette digression, sent bien qu'il a pris là sur le vif un des aspects du siècle.
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célèbre roman de Fœneste. Car il y a du Fœneste en lui, d'un Fœneste héroïque s'entend. Lu (( galanterie » qu'affecte d'Aubig-né, ses voiles et ses courbettes, sont plus semblables à un salut de salie d'armes qu'à de vulgaires flatteries. La cambrure de ses attitudes, la fanfare de ses paroles, cet amour de Icclat, de la parade, et môme de la parure, (jue l'on remanjuc jusque dans le poii de son écharpc blanche et l'étofTe maillée d or do ses vêtements, tout ce faste extérieur sent son cadet de Gascogne promu jeune à la Cour, et qui garda toute sa vie le goût de ce qui donne dans la vue. Si bien qu'on a pu le soupçonner, à tort d'ailleurs, d'avoir voulu jeter quelque poudre aux yeux de la postérité.
Ductile et pourtant raide, désintéressé mais personnel à outrance, généreux mais intraitable, implacable, indomptable, avec des fusées d'espiègle et des furies de lion, le caractère de d'Aubigné savère parmi les moins maniables. Uest indépendant jusqu'à la frénésie, rétif avec délices. Ses emportements ont la violence et l'éclat du tonnerre ; ses découragements sont des désespoirs
exaltés, aussi brusques et proches d'une action soudaine que ses colères. Pour une blessure d'amour-propro, il voudra tantôt fuir le maître qu'il aime, tantôt passer au service de l'étranger, tantôt même (ceci est le comble !) se faire catholique. Ses dépits sont terribles; ses bravades insensées, voire enfantines. Par ostentation de liberté, il enfoncera le chapeau quand les autres se découvrent. A dix-sept ans, il injurie presque, nous l'avons vu, un seigneur qui, ravi de sa bravoure, voulait le « donner » au prince de Condé : « Mèlez-vous de donner vos chiens et vos chevaux! » Ecuyer du roi de Navarre, quelle sorte de serviteur allait faire Agrippa d'Aubigné? 11 ne pouvait être, dans ce rôle, qu'incomparable ou impossible. Incomparable, si le cœur ou la foi se mettaient de la partie ; impossible, si l'amourpropre et le dépit entraient enjeu à leur tour.
11 fut. on a pu l'entrevoir plus haut, à la fois l'un et l'autre. Beaucoup plus, toutefois, le premier que le second. Comme conseiller d'Henri de Navarre, comme son lieutenant, comme l'exécuteur de ses plans les plus difficiles et les plus
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secrets, Agrippa dépasse tous ses contemporains en solidité, en prévoyance, en incorruptibilité ; j'ajoute, en abnégation. Cet homme qui se séparait si peu de lui-même sut longtemps s'oublier, parce qu'en se sacrifiant à Henri il se sacrifiait à la Cause. Chez lui, le miracle de la foi se reconnaît à ce trait. Et l'amour du maître fortifiait encore ce sentiment. Henri savait (ju'il pouvait se reposer sur dAubigné comme sur un autre lui-même, qui valait mieux que lui. C'est entre ses mains pures qu'il remit l'otage de la g-uerre civile, ce cardinal de Bourbon, dont l'évasion eût enrichi un geôlier infidèle. Au total, d'Aubigné avait rendu au roi de Navarre des services si multiples, si décisifs, qu'Henri IV était destiné à mourir son ingrat. Il le fut d'ailleurs comme il était dans sa nature de l'être, avec sérénité. El le cas de d'Aubigné n'est sans doute pas le seul. Mais il est plus grave que les autres. Et il convient de le noter. D'ailleurs, d'Aubigné l'a noté lui-même. Ce fut sa seule vengeance. Elle n'était pas sans saveur.
Ce serviteur incomparable n'en fut pas moins.
à certaines heures, le plus incommode des compagnons. Dans l'intervalle des guerres, la situation, entre Henri et lui, ne pouvait être que g^ènée et tendue. D'Auhigné savait trop de choses pour, tout en adinirant le chef, estimer beaucoup riiomme. La familiarité qui naguère, au Louvre, supprimait les distances entre deux prisonniers, les allongeait ici au contraire ; et le droit de remontrance. (ju'Agrippa s'accordait avec usure, dut maintes fois impatienter. Il était, si l'on peut dire, trop pour le serviteur, et trop peu pour l'égal. De là froissements, jalousies, rancunes fréquentes, chez l'écuyer. Quand Henri n'est pas à ses veux l'ingrat, il est 1' « inlidèle ». Qu'est-ce à dire? D'Auhigné prétendait-il au monopole de l'amitié d'Henri? On peut le supposer, à voir certaines querelles (ju'il lui l'ait. Passe encore. Mais Henri a-t-il pu se laisser a monter » contre son écuyer au point de le vouloir poignarder, noyer? Youlut-il réellement le ravaler au rôle d'entremetteur? Se complut-il à le diffamer auprès des pasteurs, et lui dressa-t-il pour cela des sortes de pièges? Se livra-t-il à l'égard de d'Aubigné à
(les actes (renvic, de sournoiserie, et même, tranchons le mot, de lâcheté '? Ces imputations sont graves, et, faute de preuves, d'Auhigné seul en porte la redoutable cliarge ; c'est tout ce qu'on en peut dire, dans la difficulté actuelle de les contrôler. D'autres, beaucoup plus plausibles, et relatives seulement au déverg-ondage d'Henri. . sont simplement répugnantes, et l'on voit que la plume dont elles sortent était incapabh' de rien craindre ni respecter. L'extrême bien et 1 extrême M mal qu'on [)uisse dii'c d'Iit'nri a élc- dit par d'Aubigné. 11 la trop aimé pour ne pas l'avoir bien connu; il l'a trop connu pour ne pas le mépriser un peu. Peu gracieux à son ordinaire, d'Aubigné dut être insoutenable dans ses mauvais jours. Une fois, il apostrophe Henri à table, et lui lance une lelh' bordée de reproches insultants, qu'Henri abandonne la salle. Peu après, il le quitte, en lui décochant le j)lus déplaisant des adieux. Un chien, rencontré couime il s'éloignait de son prince, lui fournit l'occasion d'une injure nouvelle : on sait l'histoire de Citron, cet épagneul favori du roi, au collier duquel il atta-
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cha un sonnet fort piquant, où Henri était taxé à la fois d'ingratitude et de ladrerie \ Vingt traits analogues montrent la « rustique liberté » de d'Auhigné. Les formes en étaient parfois si sanglantes, (jue son maître, sil avait usé envers lui, comme il 1 affiniir, de (jm'l(|iie déloyal subterfuge, en paraîtrait moins inexcusable à nos yeux.
Ce sont donc, entre eux leux. des « picoteries » perpétuelles. Pourtant il cotuiciit d"enregistrer, à la décliai'ge de I un et de l'autre, qut; ces
1. Voici ce sonnet, transciil par <i"Aul)i;,'nt' dans sa Vie à ses enfnnls {Œui\res. 1, o6-3T) :
Le fidèle Citron qui couchait aulrelois Sur votre lit sacié couctie ores sur la dure : C'est <:e fidèle chien qui apprit île nature A l'aire des ainys et des traistres !<■ choix :
C'est lui qui les briit,'uants elTrayait de sa voix, Et des dents les ineuiiriers ; d'où vient donc (|uil endure La faim, le froid, les coups, les desdains et l'injure, Payement coulumier du service des Roys?
Sa fierté, sa beauté, sa jeunesse agréable
Le fit chérir de vous, mais il fut redoutable '
A vos haineux, aux siens, pour sa dextérité.
Courtisans, qui jetiez vos desdaigneuses viies Sur ce chien délaissé, mort de faim par les rties, Attendez ce lover de la fidélité.
brouilleries sont toujours suivies de raccommodements sincères, Henri croit d'Aubigné prisonnier. Il oublie ses griefs, et ce soi-disant ladre engage les bagues de sa femme pour le raclieter; il le croit mort, et il le pleure. Et ceci ramène d'Aubigné, d'ailleurs fort bien portant. Une autre fois d'Aubigné, alors dans une dcini-disgràce, [)araît inopinément à la cour, llmii IV, (|ui ne l'attend pas, prononce ironiquement un « Voilà Monsitnir Monseif/neur d' Aubigné n (|ui n'annonce rien de bon. L'instant d'après, il n'en met pas moins la joue contre la sienne, et les voilà causant à cœur ouvert. Henri fait démasquer sa maîtresse, la ducbesse de Beaufort, pour qu'elle salue son vieil ami ; puis il va chercher son dernier bâtard, le petit César i futur duc de Vendôme), « leciuel il lit apporter im pour le mettre sur les bras de d'Aubigné ». Tant il est vrai qu'en dépit de tout le roi de France rendait hommage au « loyal serviteur » du Béarnais. A cette date, il savait déjà qu'il était le héros de sa future Histoiî'e. Et ce sera ainsi entre eux jusqu'à la mort, la rancune brochant surlaconliance.
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et la camaraderie d'antan planant sur le tout.
D'Aubig'né, sur ces entrefaites, s'était marié.
Il semble, à première vue, qu'il lût mieux fait pour la passion que pour le mariage. En réalité, il était fait pour les deux. Après Diane, il serenflamma, et connut l'amour partagé. Même il nous raconte qu'il portait au poignet, comme les raffinés du temps, un bracelet fait avec les cheveux de sa maîtresse : et ceci faillit lui coûter la vie, dans un combat, où, ce bracelet flambant d'une arquebusade, il désarma sa main droite pour l'éteindre et offrit aux coups sa poitrine nue. D'Aubigné d'ailleurs ne s'est jamais piqué de vertu. 11 ne fut point un saint, et le déclare sans détour. Il prétend même qu'il eût été « assez vicieux en grandes choses », et sans doute il se flatte. A moins que le puritain huguenot ne pense sur l'homme naturel comme le catholique Joseph de Maistre : « J'ignore ce que c'est qu'un scélérat ; mais je sais ce que c'est qu'un honnête homme : c'est affreux. » Toujours est-il qu'en un
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temps de mœurs ignobles et de secrètes dissolutions, il n'eut que de franches amours. Tout en lui respire la santé. Saines, ses passions ne durent pas être très volag-es. Sans doute ici nous conjecturons, car il est discret sur ce point, et cette discrétion le loue. Mais, à travers toutes ses sautes d'humeur, il est aisé de voir que le fond de d'Aubigné, c'est la constance. C'est tout le contraire d'un débauché. Plus même que tant d'autres chefs huguenots, qui furent des époux admirables, — témoin leurs lettres à leurs femmes, — plus qu'un Coligny, un Duplessis-Mornay ou un La Noue, Tàpre soldat, le solitaire qu'était d^\ubigné dut souvent rêver à la douceur d'un foyer, à l'intimité d'une union bien assortie.
Le hasard le servit à point. Ce serait un roman, si ce n'était de l'histoire. En 1577,. après une scène violente avec son maître, Agrippa quittait tout, bien décidé cette fois à servir sous le duc Casimir de Bavière. Avant de se diriger vers l'Allemagne, il voulait prendre congé de ses amis en Poitou, et vendre son bien. Mais « il en advint autrement; car, arrivant à Saint-Gelais (près
de Niort), même avant de tiescendre de cheval, il vit par une fenêtre Suzanne de Lezay, de la maison de Vivonne, de l'amour de laquelle il fut tellement picqué, qu'il trouva son Allemagne chez les sieurs de Saint-Gelais et de La Boulaye... » C'était, on le voit, le coup de foudre. Naturellement, les deux amis en profitèrent pour le retenir. Agrippa se laissa faire, car cet « amour nouveau fut mêlé d'impatience de repos », c'est-à-dire qu'il brûla aussitôt de déposer les armes, comme il brûlait la veille d'aller se battre. Pour tout dire, il a vingt-cinq ans.
Non seulement Suzanne de Lezay était belle, mais elle avait assez de noblesse et de richesse pour que d'Aubigné parût à la famille un trop mince parti. Elle était orpheline et mineure. Son oncle et curateur, le sire de Bougoin, tint longtemps à l'amoureux la dragée haute. Mais l'obstacle doubla lacharnement de d'Aubigné. Six années durant, sinon sept', il obstina sa pour-
1. La Vie dit 1584; Lalanne dit le 6 juin 1383. C'est lui qui a raison, malgré les dires de M. Bordier (dans la France protestante, article Aubigné).
suite, sans perdre pour cela l'occasion à un combat. Habilement, il jeta Henri de Navarre dans ses intérêts. Celui-ci e'crivit plusieurs fois à Suzanne ; ces billets trouvant la famille incrédule, il en confirma l'authenticité' envenantluimème ; et « avec mascarades et courses de bague, honora la recherche de son domestique ». Ici d'Aubigné se rengorge un peu ; quoi de plus naturel? « Cest amour mit en liesse tout le Poitou j)0ur les balets, combats à la barrière, carrouzels et tournois qu'entreprit l'amoureux, et à qu«'l(jues-uns se trouvoyent le Prince de Condé, le Comte de La Rochefocaud (sic) et autres Grands, et en grand nombre. Cela ne faisait que doubler l'envie et blasphémer le païs contre un courtisan, (jui au lieu de plaire aux yeux des rustiques, les esblouissait
1. Ces billets lurent longtemps conservés dans la famille. Cent quinze ans après, ils furent retrouvés à Mursay. dans l'ancienne propriété de Suzanne de Lezay, où Mme de Mainte- j non avait été élevée, et ils lurent envoyés à Mme de Maintenon par sa tante Mme de Villette. comme le fut aussi l'exemplaire de la Vie demeuré à Mursay {Françoise (fAubigné, par Henri Gelin, Niort. 1899). — Le voyage d'Henri en Poitou à celte date est également prouvé (Lièvre, Ilist. des protestants du Poitou. I, 209).
seulement. » Le curateur résistait toujours. Finalement, d'Aubig^né s'avisa d'un stratagème. Car, s'il était entendu aux ruses de guerre, il ne l'était pas moins aux ruses d'amour. Sa trop petite noblesse étant le derrurr obstacle, il résolut de le rompre. 11 souffla un sien ami, Tiflardit-re. qui suggéra à Bougoin de s'engager formellement à accorder sa pupille si l'amoureux pouvait apporter « quelques titres de noblesse et d'antiquité ». Je sais très bien, disait le bon apôtre Tilï"ardièr«»^ a qu'il ne saurait fournir de telles pièces ». Mais d'Aubigné, qui avait justement (ce basard est admirable ! ).. recouvré ses titres « avec quelques meubles du château d'Arcbiac ' », prit Bougoin à « cette fourbe » qu'il lui avait dressée, et prouva tout ce qu'on voulut. Et il avait de quoi prouver; et toute cette généalogie ancienne, de même que la filiation entre les Aubigné d'Anjou et les Aubigné de Saintonge, qui a fait doute naguère pour de bons esprits, paraît au-
1. Aubin d"Abbeville, ouralcui d'Agrippa, clait juge à Aichiac.
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jourd'hui démontrable et même démontrée'. Le voilà marié (6 juin 1683). Quel époux fitil ? Et quelle femme fut Suzanne de Lezay ? Tout semble prouver qu'en eux l'union des âmes compléta celle des cœurs. L'amour et la foi se confondirent au foyer du religionnaire : il goûta pleinement le bonheur liug^uenot. S'il en parle peu, c'est que sans doute, sur l'article du ménage, il pensait comme Montaigne. C'est aussi pudeur naturelle. Car ce cynique était surtout un chaste. Une dignité morale parfois exquise compense ses forfanteries, et les rachète. Si, dans sa Vie à ses petits-enfants, il dit peu de chose de cette
Suzanne de Lezay, si longtemps recherchée, si tendrement aimée, si passionnément pleurée. il est encore plus bref sur la compagne de sa vieillesse, cette Renée Burlamachi, dont il estimait à son prix la très haute valeur. Mais ce qu'il dit de l'une comme de l'autre suffit. Une ou <leux circonstances lui servent de pierre de touche pour
1. De la noblesse d' Agrippa d'Aubigné et de Mme de Maintenon, par Camille Ballii (Angers, Germain et Grassin, 1906). La démonstration de M. Ballu nous paraît irréfutable. Tous les dires de d'Aubigné y sont vérifiés un à un.
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signaler leur caractère, et il passe. Ailleurs, il a et»; plus explicite. Le cri (juil a poussé sur le tombeau de Suzanne est peut-être le plus profond, le plus poignant qui retentisse dans toute son œuvre.
En rapprochant li'S courts passag-es où il est question d"elle. nous saxons du moins trois choses. Elle était discrète. Peu de temps après son mariage, d'Aubigné la (juilta pour accomplir une mission 1res périlleuse : il allait demander raison à Henri III. au nom du Béarnais, de l'allront fait à la rein»' de Navarre, violemment démas(juée par un capilainr des gardes à son départ de Paris. Ci'aignant un malheur, — il faillit être poignardé, — Agrippa avait « envoyé en garde à sa femme l'original » de sa com??iission dans une «. boette cachettée, ce (jue contre l'ordinaire de son sexe elle observa ».
Elle l'aimait, au point que sa vie était suspendue à celle de son mari. D'Aubigné en donne une preuve bien touchante, où sa propre délicatesse éclate. On dirait une scène de la Joie fait peur. Après les sanglants combats d'Angers
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(1583), où flAubigné passa pour- mort, sa fomnie vit arriver «. (juinze chevaux et sept mulets «le son mari, son (-hapeau, son espée, et pour tel spectacle tomba à la renverse ». Cependant celui-ci, vivant, et n'ayant gardé qu'une coiffe et une épée courte, soupçonnant que son bagas^e l'avait pu devancer, u partaf*-ea la joye de sa veniie ' à sa iemme par deux bilirls. l'un <le dix lieues, appr«'li('ndaiit <|in' d'uiit' prompt<' joie on peut (pût) mourir ».
Elle e'tait capable de jalousie. Quoique Diane de Talcv fût morte, et d'Aubip^né plus que consolé, Diane vivait encore dans le souvenir de d'Aubigné, au point de le faire soupirer jusque sur la couche conjug-ale. De là un étrang^e dialogue nocturne, où les sanglots de Suzanne interrompirent les soupirs de son mari. Nous avons cité plus linut (page 75), le sonnet qui résume cette scène singulière.
Cette jalousie rétrospective fut d'ailleurs, croyons-nous, la seule (jue d'Aubigné ait éveillée dans le cœur de sa femme. Aussi en parle-t-il sur