‹ La vie d'un héros; Agrippa d'AubignéChapitre 30 sur 50 · C'est-à-dire fil \>iu[ de la juie de sa venue · texte numérisé non relu

C'est-à-dire fil \>iu[ de la juie de sa venue

r/HOMME ET LE HUGUENOT 159

le ton cavalier. Celte ombre légère, — l'ombre d'une ombre ', — se projeta seule sur cette solide ailection, que resserrait encore la naissance de plusieurs enfants, et qu'avivaient tous les dang-ers courus par le foug^ueux maréchal de camp. Onze ou douze années s'écoulèrent ainsi,' pleines de ces choses que la postérité ignore, et dont se trame l'étotfe mélangée de la vie. Certes, on peut regretter que rien n'ait survécu des lettres intimes adressées par d'Aubigné à sa femme entre deux, chevauchées. iMais quel éclair ne jette pas sur son amour la clameur désespérée qu'il lance vers le ciel lorsque Suzanne lui est prématurément enlevée ! Jamais foyer renversé, espérances dévastées, affres de la solitude, inspirèi'ent-ils accents plus poignants :

1. Mais à cotte ombre il pensait souvent, ainsi que l'ait sie mainte pièce du recueil du Printemps, par exemple celle où se lisent de tels vers :

Diane, où sont les traits de ceste belle face? Pourquoy mon œil ne voit comme il voyait ta grâce. Ou pourquoi l'œil de l'âme, et plus vif et plus fort, Te voit et n"a voulu se mourir en ta mort? Elle n'est plus ici, ô mon àme aveuglée... etc.

(Le Printemps, Stances, pièce XIX).

...« Mes larmes nuit et jour avalées ont empli mon estomac, et les angoisses distillent au dedans sans cesser, d'où je puis dire que j'ai mon saoul d'adversité, que mon âme s'est saoulée de maux, et ma vie est parvenue au sépulcre. »

Frappé au cœur dans la plénitude de son âge et de ses forces (il a quarante-trois ans), il embrasse d'un coup d'œil cette bataille sans trêve que lut sa vie, et cela dès le berceau. « J'ai appris de ton Prophète à dire : Au sortir du berceau les laboureurs ont labouré sur mon dos, ils ont tiré tout au long leurs sellions (sillons) : mais, o Dieu, tu m'as fait durer pour toujours plus endurer. » Aussi n'a-t-il même plus la force de prier : « Mes genoux ne peuvent porter ma carcasse, ni mes yeux affaiblis supporter la lueur du ciel pour le regarder ». Le ciel n"a-t-il pas été sans pitié pour lui en lui arrachant celle qui était non seulement lame de son àme^ mais la source même de sa vertu ?

« Tu ne m" as point blessé aux extrémités et membres qui retranchés laissent le reste traîner quelque misérable vie. mais tu m'as scié par la

moitié de moi-même ; tu as fendu mon cœur en deux, et dissipé mes entrailles, en arrachant de mon sein ma fidèle, très aimée et très chère moitié, laquelle, comme génie de mon âme, me tenoit fidèle compagnie en tes louanges, m'exhortoit au bien, me retiroit du mal, arrestoit mes violences, consoloit mes afflictions, tenoit la bride à mes pensées déréglées, et donnoit l'esperon aux désirs de m'employer à la cause de la vérité.

« Nous allions unis à ta maison^ et de la noslre, voire de la chambre et du lit, faisions un temple à ton honneur.

(( Depuis, je marche exanimé, comme un phantosme, ou un spectre parmi les vivants : je vay mangeant la cendre comme pain, je trempe mon boire de pleurs amers comme les eaux de Mara : mes jours m'eschappent, et je demeure comme Iherbe fauchée... Je suis devenu semblable au cormoran du désert, ou à la chouette qui se tient aux lieux sauvages... ^ »

Ainsi s'écrie d'Aubigné, en son tragique déses-

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