‹ La vie d'un héros; Agrippa d'AubignéChapitre 31 sur 50 · Œuvres, II, 194-202, passim · texte numérisé non relu

Œuvres, II, 194-202, passim

poir. Larmes de croyant, larmes de mari, tout cela mêlé compose une douleur bibli(jue, dune grandeur singulière. La foi ne fait qu'élargir la blessure, par la nécessité et l'impossibilité tout ensemble de la résignation. D'Aubigné fléchit, mais sur les genoux. Il supporte, lève la main au ciel, et crie. Il demeure « extatique en ses angoisses». Il tourne et retourne cette souffrance, épreuve décisive de sa foi. Plus tard, un peu pacifié, il reprend ses plaintes et les transpose en vers attendrissants :

« Plus mes yeux asséchés ne pleurent ;

« Taris sans humeur ils se meurent :

« L'âme la pleure, et non pas l'œil :

« Je prendrai le drap mortuaire

« Dans l'obscurité du cercueil,

« Les noires ombres pour mon deuil,

« Et pour crespo noir le suaire». »

En attendant ce rendez-vous suprême, l'ombre s'étend sur sa solitude. Il s'occupe de ses enfants, il lutte pour ses coreligionnaires, il écrit, travaille. Quatre années s'écoulent ainsi. Puis un

1. Larmes pour Susanne de Lesay. III. 278. — Voir encore la pièce Vision funèbre deSutanne, sur un rêve qu'il eut après

sa mort (111,201-203).

accès de fougue le reprend. La longue possession de soi dont il pouvait se vanter depuis trois ans en deçà de son mariage l'abandonne. Il poursuit de ses assiduités une femme, Jacqueline Chayer, jusque-là sans reproche, qui résiste longtemps, qui se rend à la fin. Sitôt la faute commise, d'Aubigné en a remords et horreur. Il s'en accuse, en implore à haute voix le pardon, en décharge sa complice involontaire et prend tout sur sa conscience. Puis, quand est né l'enfant de la faute, il le fait instruire, et le suit à travers la vie, ayant sans cesse sous les yeux « son ord péché ». En mourant, il lui laissera son nom, ce nom que son fils légitime, Constant, a déjà dix fois déshonoré, et que son fils illégitime, Nathan ', honorera toujours, avec toute sa descendance.

Après la mort de sa femme, d'Aubigné redoubla de sollicitude envers ses enfants, dont le plus

1. Nathan d'Aubigné, né à Nancray en Gàtinais, baptisé à Gergeau en 1600. Reconnu aussitôt par son père, qui plus tard le dota et l'établit.

âgé ne pouvait guère avoir plus de dix ou onze ans. Il ressort de ses lettres qu'il en eut au moins cinq, dont trois garçons. Ses filles, Marie et Louise, vécurent, et l'une survécut à son père; grâce à elles, sa vieillesse put être entourée de petits-enfants. Quant aux fils, deux moururent jeunes, nous ne savons au juste à quel âge. Il est certain cependant (juils atteignirent l'âge de la première éducation '. Probablement les cinq enfants vivai«'nl-ils encore lorsque d'Aubigné se trouva veuf. Le billet suivant, griftoniié par lui en voyage, éveille l'idée de trois petits lurons entre huit et douze ans, auxquels leur père aurait raconté de mirifiques histoires, entre autres celle d'un certain Guiliot le Songeur : (( Bonjour, mes enfants ! que je vous trouve à mon retour si mauvais garçons, que vous me logiez chez Guiliot le Songeur. » Ceci est dun (( papa ». Et, si étrange que cela puisse paraître. Agrippa d'Aubigné, semble avoir été un papa, voire un très bon papa.

^ Ils étaient vivants encore en décembre 1397. C'est à peu liié«: tout ce que nous en savons. L'un s'appelait Agrippa, lautre Henry.

Mais il fut surtout un père. Un père vig:ilant, ferme, à la mode antique des huguenots. Capable aussi tle courroux, et de malédiction plus tard envers son lils aîné, fourbe et renégat: Constant, le mal nommé, en lit l'expérience. A la date où nous sommes, le [)t'r'e n'a cjue faire de brandir son tonnerre. Maillezais n'est pas encore un Sinaï. Dans cette petite place forte qui est une des « villes de sûreté » protestantes, au fond de ce château qui, croulant aujourd'iiui. fait t'ii<'ore une superbe ruine, le gouverneur du lieu v;ique en paix à ses devoirs d'éducateur.

Il les prend très au sérieux, comme lit pour lui son père, noble homme Jean d'Aubigné. Il sait tout le prix de la « nourriture » première. Aussi donne-t-il à ses lils, bientôt réduits à un seul, une éducation « plus digne du seigneur que du pauvre gentilhomme ». Il le fait « par les plus doctes et excellents personnages » qu'il ait pu « arracher des plus grandes maisons » en renchérissant d'offres, hafnis auctis. Et de fait, il apparaîtra toujours, aux lettres de son fils Constant, que, si son âme est tortueuse,

son style est singulièrement net et fort. C'est qu'il avait été à bonne école. Le précepteur que d'Aubigné lui avait donné ainsi qu'à ses frères, un M. Tonipson (probablement un Écossais réfugié en France), avait eu l'esprit forgé à l'enclume de la controverse. D'Aubigné lavait vu se « désempètrer » dans une dispute sur l'arianisme, où lui-même avait fait office de commissaire. Aussi tenait-il k ce qu'il « trempât» de même sorte lesprit de ses enfants. 11 ambitionnait pour «'ux non seulement le savoir et la culture, mais la solidité de lesprit qui maintient le vrai, et l'acuité de la pointe qui perce à jour l'erreur. Celte métbode, oii la dialectique tour à tour forte et subtile joue le rôle essentiel, est une méthode toute protestante : on l'enseignait avec ardeur dans les Académies réformées. Elle sent la joute et la guerre, plus que le moyen âge et la casuistique. Elle est, à cette Hâte, l'arme de l'esprit et de la foi. D'Aubigné voulait larmure complète pour ses garçons, lui (|ui vn fut toujours enveloppé connue un lioplite, au point d'enserrer le célèbre du Perron dans ses

syllogismes, et de l'y étreindre jusqu'à l'étouffer. « Je vous prie que notre jeunesse, écrit-il à M. Tompson, soit instruite à se défendre plutôt qu'à enseigner les autres ». Aussi, rien qui soit « fondé à la piaffe », c'est-à-dire dirigé vers la parade, comme chez les Jésuites. Rien non plus de trop adouci, atténué, dans les exercices de logique. La simplicité de la colombe n'a rien à voir avec ce temps. Il faut savoir construire et détruire un raisonnement ; employer à l'occasion « l'acier de la subtilité »; tantôt triompher par la vigueur, tantôt pouvoir « dévider les ruses de Thomas d'Aquin, Scotus etleurs compagnons* ». Et donc, si d'Aubigné voit un jour ses enfants broncher sur la mineure d un syllogisme, il y rêve à cheval, et fabrique là-dessus un vers latin en baroco, simple moyen mnémotechnique, qui les mettra en garde contre la faute. Moyen un peu barbare^ et qui sent son Despautères, il l'accorde. Mais Despautères a du bon, dit-il aussi : quand il s'agit de l'utile, il ne faut point

1. A M. Thompson, précepteur de mes enfants, lettre, [Œuvres, l, 420-422).

songer au délectable. Et l'on a parfois besoin de petites clefs pour ouvrir plus proinptement. Toute cette pédagog"ie, énergique et batailleuse, est sing-ulièrement frappée au coin buguenot. Elle veut, « outre la houlette pour les brebis, une fronde contre les loups ». Elle est forte, mais étroite. D'Aubigné avait été mis lui-même par son père à plus large école. Mais le caractère de notre personnage s'y peint au vif. Et, puisque d'Aubigné pédagogue devait du moins être signalé en passant, on voit combien léducateur est différent ici dun Rabelais, ou d'un Montaigne.

Il ne se contente pas de soutenir le précepteur : il enseigYie lui-même. Mais il prétend assujettir les humanités à l'édification. La mythologie païenne est sommée de lui fournir une moralité chrétienne. Le mythe d'Hercule, si plastique, lui permet « d'enseigner un chemin nouveau qu'il faut prendre en ces parterres pour en user sans abus ». L'Hercule chrétien, héros de la foi, dominera l'autre de toute la supériorité de ses travaux de renoncement. Ainsi le sanglier d'Érymanthe,

réduit au symbole^ sigriifiera (ju' « il faut vaincre en nous la nature porcine ». Le « lion néniéan » figurera l'orgueil qui nous saisit en adolescence. Il faut donc nous vaincre en vainquant ce lion; et, comme Hercule le dépouilla de sa peau pour porter les insignes de sa vicloii-e, ainsi devonsnous « porter sans cesse sur nous les marques que nous avons vaincu au bon combat ». Hésione, de même, sera lÉglise esclave, attendant le héros qui travaillera à sa liberté. Cette mythologie est datée d'avant ledit de Nantes '. Parmi ces leçons de « prédicantereau » (comme eût dit Ronsard), on saisit cependant le maître qui aime les choses de suc, et qui donne à ses auditeurs le goût des sources. Il fait lire à ses enfants la Théogonie d'He'siode, se réfère aux meilleurs mythographes de son temps, comme Noël le Comte, et profite d'une fièvre quarte pour faire passer du grec classique en français duxvi^ siècle le traite' dePaléphate llspl (xuQùiv. Cet homme ne faisait décidément rien comme personne.

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