Hist. Univ., t. I, p. 109 (éd. de
AGRIPPA D AUBIGXE
Avec Morel, il passa de la lecture mécanique des textes à leur explication, et de la forme des mots aux idées. Cest ainsi que, s'il faut l'en croire, à sept ans et demi il traduisait le Criton. Il est vrai que ce fut « avec quelque aide des eçons » de Morel : certes ! mais, à supposer cette aide beaucoup plus complète encore, cette précocité n'en est pas moins surprenante. Aussi comprenons-nous l'enchantement du père, qui soutint son enfant de la promesse « de le faire imprimer avec son effigie enfantine au-devant du livre ». C'était ilatter, dangereusement peut-être, un amour-propre qui dut être, dès cet âge, exorbitant ; mais c'était faire de ce cas prodigieux l'état qu'il méritait. Tout cela donne à penser que le père d' Agrippa, capable d'aller de Pons à Paris pour choisir des maîtres à son fils et d'en changer trois fois en trois ans pour en garder enfin un excellent, était lui-même dune rare culture. Il sentait toute la valeur de la science, et voulait en assurer le fruit à l'enfant de très bonne heure, comme s'il prévoyait que ses années d'études étaient comptées. Au reste, la
première compagne qu'il s'était choisie, la mère d' Agrippa, élevée dans sa « maison noble de la Lande Guinemer », si voisine de la docte cour de Montargis, des villes royales de Blois et d'Amboise, avait été nourrie auxlettres anciennes tout comme une petite-fille de Louise de Savoie, ou quelque sœur de Renée de Ferrare. Ne lisaitelle pas les auteurs grecs dans le texte? et, si jeune qu'elle mourût, ne laissa-t-elle point à ce fils, qui ne la connut pas, un Saint-Basile en grec commenté de sa main, admirable relique dont le vieil Agrippa parlera plus tard fièrement à ses filles • ?
Mais Jehan d'Aubigné ne s'attarda pas à faire seulement de son fils un humaniste : surtout, il en fit un huguenot. Il y réussit sans peine. L'odieux procès d'Anne du Bourg, la mort imprévue d'Henri H et ses suites, la fai-
1. Œuvres, édit. Réaume et de Caussade (Lemerre, édit.) t. I, p. 449 ; « J'acheveray en Catherine de l'Estang vostre grand'mère, laquelle son fils qui en escrit n'a jamais veûe (et c'est ce qui m'a donné le nom d'Agrippa), mais ouy bien ses livres dans lequels j'ai estudié, ayant gardé prétieusement un Sainct-Basile grec commenté de sa main. » (Lettre A mes filles touchant les femmes doctes de notre siècle.)
blesse de l'enfant malade qui lui succéda, l'arrogance des Lorrains, tout conspirait alors au déchaînement des passions. Les pamphlets parlaient clair et pleuvaient dru. L'un d'eux, le fameux Vindiciœ contra tyrannos d'Hubert Languet, fut peut-être pour beaucoup dans la conjuration d'x4.mboise. On sait ce que fut ce hardi coup de main, tenté en 1560 pour enlever les « Guisards » et soustraire par la force le roi à leur influence. Condé était le chef occulte de l'entreprise. La Renaudie, le chef apparent, s'adjoignit les chefs dévoués de plusieurs provinces. Le père de d'Aubigné fut engagé dans la conspiration', comme lieutenant de Saint-Cire, élu par la province du Poitou. La Renaudie échoua ; les sévices furent atroces. Jehan d'Aubigné échappa, avec ses hommes. Mais, à quelque temps de là, menant son fils à Paris et « le passant par Amboise un jour de foire, il vit les têtes de ses compagnons d' Amboise, encore
1. Hist. Universelle de d'Aubigné, I, 125, édition de 1626. C'est à cette seconde édition, parue dix ans après la preniiôie, et beaucoup plus complète, que se référeront toutes nos citations.
reconnaissables sur un bout de potence, et en fut tellement ému, qu'entre sept ou huit mille personnes, il s'écria : « Ils ont décapité la France^ les bourreaux ! » Puis, le fils ayant picqué près du père pour avoir vu à son visage une émotion non accoutumée, il lui mit la main sur la tête, en disant : « Mon enfant, il ne faut pas que ta tête « soit épargnée après la mienne ; si tu t'y épargnes, « tu auras ma malédiction '. » Les suppliciés d'Amboise ne doivent certes pas être confondus avec des martyrs. Agrippa n'en reçut pas moins là le baptême de la guerre civile, et il garda toujours au cœur son serment d'Annibal.
Il avait alors huit ans et demi, il fallait cependant être écolier, avant d'être guerrier. Cette fois Jehan d'Aubigné, dont les visées semblent croître avec son importance dans le parti, va confier son fils à un homme considérable. Il le place,, à Paris, entre les mains du neveu de Valable, Mathieu Béroalde (1562).
Mathieu Brouart, ou Béroalde (Valable avait latinisé le nom de Brouard en Beroaldus, et c'est