‹ La vie d'un héros; Agrippa d'AubignéChapitre 5 sur 50 · D'Aubigné, Vie a ses enfants [Œuvres, t. I, p. Ti · texte numérisé non relu

D'Aubigné, Vie a ses enfants [Œuvres, t. I, p. Ti

ainsi qu'il signa ses savants ouvrages de chronolog-ie) faisait alors belle figure et tenait grand état de maison au pays latin. Il habitait entre le Collège du Cardinal Lemoine, où il avait été professeur, et la porte Saint-Victor, L'immeuble qu'il occupait correspond aujourd'hui au numéro 2 bis, de la rue des Écoles. Depuis qu'il avait épousé Marie Bletz, la nièce de Yatable son maître, et terminé, en parcourant l'Europe, l'éducation des deux Frégose, il recevait en pen- . sion des jeunes gens, qu'il instruisait et élevait, moyennant une redevance de 75 livres par an. Son Livre de raison, dont on a retrouvé des fragments ', nous apprend les noms des dix ou douze camarades « d'Agrippa d'Obigné ». 11 avait pour condisciples, en avril 1562, deux frères du Pré, François Gobelin, Pierre Croquet, deux frères Robineau et leur précepteur Henri Pannetier. On relève encore, dans les restes de ce mémorial do famille, les noms de Louis Blanche ou Branche, Jean Chaseray, Jean de Villiers, Pierre le Noir. Enfin, madame Béroalde,

\. N. Weiss, Bull, du protestantisme français, 1899, 134.

son fils encore enfant, un serviteur, Jean Hochedé, et une chambrière, Jeanne Gilles, complétaient ce petit cercle. Somme toute, l'intérieur de Béroalde, avec ses beaux meubles, son « cabinet de livres couverts somptueusement » qui. « ôtait le reg-ret du pays » * au petit Ag-rippa, ressemblait bien moins aux « geôles de jeunesse captive » flétries par Montaigne, qu'à la maison de quelque bourgeois cossu, voire d'un grand personnage de l'Université. La clientèle en était fort distinguée, puisque certains élèves y logeaient en compagnie de leur précepteur. Pierre de Lestoile, l'auteur du Journal de Henri III, fils du président Louis de l'Estoile, fut chez Béroalde le condisciple de l'auteur des Tragiques.

Notre écolier goûtait fort sa nouvelle vie, studieuse et confortable, lorsque la prise d'armes du prince de Condé, la saisie d'Orléans par ses troupes (avril 1562), et les combats qui s'ensuivirent, rouvrirentdéfinitivement l'ère des troubles. Cette fois, c'est la série des « guerres de reli-

1. D'Aubigné, Vie à ses enfants, p. 7. d'Aubigné qualifie Béroalde de « très grand personnage ».

gion » qui commence. Elle va durer plus d'un quart de siècle. Les horreurs d'Amboise n'étaient que le prélude du spectacle sanglant que d'Aubig-né devait avoir sous les yeux jusque vers la quarantième année. Déjà l'écolier de Béroalde, à dix ans, porte « une petite épée bien argentée et une ceinture à fers d'argent ».

Béroalde, qui avait charge d'âmes, dut mettre ses écoliers en sûreté. Huguenot lui-même, il se dirigea vers Orléans, devenu le quartier général des réformés. Il comptait, avec raison, trouver en route l'hospitalité du président de l'Estoile, au Coudray. Au surplus, Jehan d'Aubigne' était commandant d'armes dans Orléans même, sous M. de Saint-Cire. Arraché à ses livres, lancé de nouveau dans l'inconnu, le petit Agrippa eut une faiblesse, la première et la seule ; il pleura. Lors Béroalde, le prenant par la main, lui dit : « Mon ami, ne sentez-vous point l'heur que ce vous est de pouvoir, dès l'âge où vous êtes, perdre quelque chose pour celui qui vous a tout donné? » Cette parole suffît à raffermir l'âme de

l'enfant. Elle tombait à point, au début d'une incroyable odyssée (juin 1362).

Au bourg de Courances, un parti de chevaulégers cerne les fugitifs et les fait prisonniers. Béroalde est volé ; d'Aubigné se voit arracher, malgré ses pleurs, sa petite épée ; on le jette en prison ; puis, comme son habit de satin blanc le désigne pour un fds de personnage, on le tire de là pour jouir de sa frayeur, en le menaçant du bourreau et du bûcher. Il répond impétueusement que r « horreur de la messe lui ôtait celle du feu ». L'inquisiteur Démocharès (le même qui avait instruit le procès d'Anne du Bourg), l'interroge à « part », et sa colère croît à chaque réponse. Le commandant Achon, fait venir des violons, et demande au petit condamné de danser une gaillarde : ce qu'il fait si rondement, que tous l'admirent. Là-dessus, fureur de Démocharès, qui fait rejeter en prison tout le monde. Et Béroalde de préparer gravement ses compagnons à la mort. Le bourreau est là. C'est pour le lendemain. Ils sont perdus? Ils sont sauvés. Leur gardien, un gentilhomme qui avait été

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moine, ému de compassion et d'admiration, s'offre à les sauver «pour l'amour de cet enfant». Il corrompt le corps de g-arde, prend le petit par la main, et fait évader de nuit toute la troupe à travers g-rang-es et champs de blé, vers Montargis. Tel est le second épisode de l'enfance d'Agrippa.

L'odyssée continue. Maintenant Ag"rippa est à Montargis chez la duchesse de Ferrare, caressé, choyé; trois jours durant, elle le fait asseoir « sur un carreau auprès d'elle pour ouïr ses jeunes discours sur le mépris de la mort ». Il n'avait pas traduit Criton en vain, et il savait déjà se faire valoir. Trait à retenir. L'antiquité et le prêche font de lui un discoureur précoce. S'il écoute bien, il s'écoute mieux encore. Quant à sa mémoire, elle tenait du prodig'e. Tel est d'Aubig'né à dix ans.

L'odyssée continue. Voilà Béroalde et sa troupe à Gien, puis à Orléans, chez M. de l'Estoile. La peste éclate. C'était un fléau de plus à connaître. Elle saisit d'Aubigné : il voit mourir, dans sa chambre, un chirurgien et quatre per-

sonnes, dont madame Béroalde*. 11 en réchappe.

11 fut soigné par un lidèle serviteur, nommé

Eschalart, « depuis ministre en Bretagne, qui

ne l'abandonna jamais, et sans prendre mal le

servit jusqu'à la fin, ayant un psaume en la

bouche pour préservatif ». D'Aubigné ne dit

point que ce psaume l'ait sauvé. Mais il ne serait

point d'Aubigné, s'il ne l'avait pas cru.

A son retour d'un voyage en Guyenne, Jehan

d'Aubigné trouva son fils guéri mais « un peu

débauché », c'est-à-dire très indiscipliné et de

mauvais ton, comme il est naturel après de tels

débuts. Il lui envoya donc un habillement de

bure, avec ordre « de le mener parles boutiques

pour choisir quelque métier, puisqu'il quittait

les lettres et l'honneur ». Agrippa ressentit si

i. Toutes ces assertions de la Vie ont pu être contrôlées dans le Livre de liaison de Béroalde. « Lapeste, cependant, s'enforça... Et après notre Seigneur nous visita, et le grand du Pré (l'écolier mentionné plus haut) eut la peste, de laquelle il mourut, ayant été transporté chez un gardeur de pestiférés nommé Le Coq. Agrippa d'Aubigné fut visité aussi de la main de Dieu, et en échappa. Loys Blanche aussi, et en est échappé. Item ma chamberière. que j'envoyai àl'Hôtel-Dieu, et n'en eut que le mal. Ma femme Marie Blet^ nièce de mon bienfaiteur M. Vatable par sa sœur Jeanne Valable, en mourut... » (N. Weiss, art. cité).

vivement la correction qu'il « tomba en fièvre frénétique et faillit à en mourir: et puis, étant relevé, alla prononcer à genoux devant son père une harangue, de laquelle les lieux pathétiques arrachèrent les larmes des écoutants, et sa paix fut marquée par quelque dépense qui excédait sa condition ». Voilà bien le pathétique naturel à d'Aubigné, son flot d'éloquence passionnée. Cette scène a son pendant, huit ans après. Grugé par un fermier qui lui niait sa redevance et le faisait passer pour mort (il n'en valait guère mieux), d'Aubigné, miné de fièvre, se fait porter par bateau à Orléans, placer dans une « chaire » basse devant les juges, et là plaide avec une telle intensité d'émotion que « ses parties se levèrent de leur place, et s'étant écriés qu'autre que le fils d'Aubigné ne pouvait parler ainsi, lui demandèrent pardon ».

Le père ne se révèle pas moins à nous que le fils dans l'épisode précédent. Il voulait bien dun fils soldat de la Cause, comme lui-même, non d'un soudard. L'épée remise au fourreau, il renvoyait l'enfant aux livres. Heureux d'ailleurs

de le voir si sensible au point d'honneur, il marquait sa paix « par quelque dépense qui excédait sa condition ». 11 avait la main larg-e, trop large, puisque Agrippa devra bientôt renoncer aux quatre mille livres de rentes de Thérilage paternel en raison de « dettes immenses » ; mais il ne faut pas mesurer à l'aune bourgeoise le partisan dont les fières prodigalités ne visèrent jamais que la Cause, ou son fds.

Cependant ce modèle d'abnégation allait disparaître, acteur et victime du premier succès politique des huguenots. Combattant à Dreux, dépositaire des prisonniers de marque après cette bataille, blessé gravement à l'affaire des Tourelles, désigné, « le quatrième de son parti », pour traiter de la paix après l'assassinat de Guise, il entra, mal guéri, dans le « pavillon violet de r[le-aux-Bœufs », près d'Orléans, oiî s'accomplirent les préliminaires d'Amboise (1563). Nommé « maître des Requêtes pour servir de chancelier en la Cause », en reconnaissance de ses services, ii ne rentra chez lui que pour mourir de sa blessure. Quand il congédia son fils.

ses dernières paroles furent, pour lui rappeler le serment d'Amboise ; son dernier acte, pour écrire au chef du parti, le prince de Condé, « avec prière de ne donner sa charg^e à homme qui ne fût résolu à mourir pour Dieu ». Il avait dit (( à Dieu » d'avance à son fils, le baisant « hors sa coutume » ; il mourut seul, stoïque. Noble et énerg^ique figure, qui gagnerait à être mieux connue, mais dont les principaux traits revivent, amplifiés, dans celui qui fut en grande partie son œuvre.

Agrippa cependant était retourné aux études. Béroalde avait été nommé, le 22 novembre 1562, professeur d'hébreu à l'université d'Orléans. L'enfant fréquenta sous sa direction les classes publiques (les « publiques », comme l'on disait alors). Après la mort de Jehan d'Aubigné, son curateur, Aubin d'iVbbeville, « l'entretint aux études du bien de sa mère », et le laissa encore un an entre les mains de Béroalde. A treize ans, il l'envoya à Genève. Agrippa écrivait alors en

LA JEINEPSE M

vers latins avec une facilité d'improvisateur, lisait « tout courant les rabbins sans points », avait fait son cours de philosophie et de mathématiques : néanmoins, on inlligea à son jeune amour-propre Ihuiniliation du collège, sous prétexte qu'il ignorait « quelques dialectes de Pindare » ; motif étrange, surtout étrangement formulé. Tant il v a qu'il se déplut à Genève^ malgré l'indulgence de Théodore de Bèze pour ses « postiqueries » (polissonneries). 11 se serait même dégoûté des études, sans la fille de son hôte, la célèbre Louise Sarrazin. Le souvenir qu'il lui a donné dans sa vieillesse mérite d'être relevé : « J'étais entièrement détourné de la (langue) grecque sans elle; mais elle, ayant reconnu en moi quelque aiguillon d'amour en son endroit, se servit de cette puissance pour me forcer par reproches, par doctes injures auxquelles je prenais plaisir, par la prison qu'elle me donnait dans son cabinet comme à un enfant de douze ou treize ans (lisez de treize à quinze) à faire les thèmes et les vers grecs qu'elle me donnait. J'étais logé et nourri dans cette maison qui foi-

sonnait d'un père et de quatre enfants et d'une sœur, qui tous ont été excellents en diverses professions, et ont produit une race pleine d'honneur ; mais la fille, à cause de son sexe, était la merveille de la maison ^ » D'Aubig-né. on le voit, connut toutes les précocités.

Toutefois la liberté avait pour lui plus d'attrait que sa maîtresse de grec elle-même. Il dut s'échapper de Genève, puisque nous le voyons à Lyon « sans le su de ses parents », s'adonnant aux mathématiques, voire à la magie, mais « aux théoriques » seulement, ajoute-t-il bientôt ; exposé à mourir de faim, et pleurant de grosses larmes dans la Saône, quand un sien cousin, envoyé par Coligny, le rencontra par fortune, solda l'hôtesse, et le rapatria.

Que faire de cet adolescent terrible, sinon le confiner en Saintonge, et le tenir sous clé en

1. Œuvre.t,{. I, 448, Aînés filles, touchant les femmes doctes de ce siècle. — D'Aubigné cite Ik-dessus « un épigramme », ou pièce de vers latins, du « docte Meiissus » à la louange de Louise Sarrazin : Ad Lodoycan (sic) Sarracenam. — Les vers sont tort jolis, et non sans anologie avec ceux que d'Aubigné écrivait lui-même, et dont les manuscrits sont conservés au château de Bessinge.

attendant? C'est ce que fit le tuteur d' Agrippa, « à bon escient », dit la Vie. Précaution ellemême inutile. Comme un faucon captif, le jeune prisonnier se « bat à la perche ». On a beau l'enfermer, emporter tous les soirs ses vêtements chez son curateur, entre cet esclavage et l'essor définitif il n'y a plus que l'épaisseur d'une occasion. La voici. En i.o67, la guerre se renflamme (secondes guerres de religion). Agrippa complote son évasion. Une nuit, au signal convenu d'une arquebusade, il se dévale en chemise au moyen de ses « linceulx », franchit deux murailles, court pieds nus, criant et saignant, après les cavaliers, monte en croupe derrière le capitaine, gagne une arquebuse à la première rencontre, est équipé à Jonzac par les officiers, et son premier acte est de porter l'épée à la gorge d'un parent qui le voulait ramener. Le voilà soldat de l'armée réformée. Il met au bas de sa cédule: « A la charge que je ne reprocherais point à la guerre qu'elle m'a dépouillé, n'en pouvant sortir plus mal équipé que j'y entre ! »

Partout où l'on se bat, il court. Ce n'est pas

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de la bravoure, c'est de la furie. Sièges, assauts, escarmouches, surprises, passages de gués dangereux, tout lui est fête. Il y a chez lui du héros et du casse-cou. Vingt fois il rougit son épée neuve. A la prise de Pons, il venge une tante qu'un capitaine avait voulu violenter. On le trouve à Jazeneuil, à Jarnac, à la Roche- Abeille, mais il perd a l'occasion de Moncontour ». Libre jusqu'à la provocation, indépendant jusqu'à l'insolence. Remarqué par le prince de Condé, qui lui fait offrir place en sa maison, il répond au négociateur, M. de la Caze : « Mèlez-vous de donner vos chiens et vos chevaux ! » C'est ce quil appelle en passant sa « rustique liberté ».

Au cours des troisièmes guerres, on lui confie vingt « enfants perdus », ou éclaireurs. C'est son premier grade. Il a dix-huit ans (1570). Il est enseigne au siège de Cognac, où il montre une telle témérité, que son chef, dAnières, lui confie l'honneur de la capitulation. Mais ce soldat sans peur ne fut pas toujours sans reproche. Il avait parfois maille à partir avec sa conscience.

Il y parut, lorsque, attaqué d'une fièvre qui faillit l'emporter, il proféra tout haut sa confession, laquelle « fit dresser les cheveux à la tête des capitaines et des soldats qui le visitaient ». Ses pilleries, ses exécutions, avaient donc passé la mesure, en un temps de rapine et d'assassinat. Tache qui serait ineffaçable sur cette héroïque jeunesse, si, en vrai fils de Jehan d'Aubignë, il n'avait publiquement crié son repentir, et si, surtout, il ne s'était amendé. La crise rouge est passée maintenant : « Cette maladie le changea entièrement, et le rendit à lui-même ». 11 va traverser une autre crise, peut-être plus dangereuse à ses vingt ans.

Après la guerre, l'amour.

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