‹ La vie d'un héros; Agrippa d'AubignéChapitre 44 sur 50 · L.B.D.D. (voir ci-dessus, page · texte numérisé non relu

L.B.D.D. (voir ci-dessus, page

Eglise, do montrer cette Église sous la croix, d'interpréter les desseins de la Providence sur la Jérusalem moderne. Les Ti^agirjues étaient dédiées aux frères et aux (ils des martyrs, aux fidèles, mais aussi aux lâches et aux dégénérés : monument de gloire et d'opprobre, dans la pensée de leur auteur. \J Histoire, elle, était dédiée arrogamment, noblement, simplement, « à la Postérité ». Leur apparition soudaine, à cette heure critique, ressemblait trop à un défi pour que la ruine de d'Aubigné ne fût pas désormais résolue.

Le burgrave de Doignon sentait sa perte d'autant plus inévitable qu'il était attaqué dans ses œuvres vives par son propre sang, par son fils. Constant d'Aubigné, homme non sans talents, mais sans foi, sans cœur, sans moralité, sans pudeur, fanfaron de vices et hypocrite de repentirs, faisait à son père une guerre plus redoutable que ses ennemis. Il est prouvé qu'il avait fait de Maillezais. comme l'en accuse son père, « un berlan, un bordeau ». Ses torts furent tels, qu'on put voir d Aul)ignc et son gendre,

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Adde (le Cauinont, iiiarclicr répée à la main contre Constant, qui les venait assiéger et « pélarder ». Quelle résistance pouvait encore se promettre Agrippa, quand son fils uni(jue marchait contre lui V

Il fallut donc désarmer. Le vieux huguenot, acculé, se résigna h rendre ses chères forteresses, ces citadelles dont chaijue pierre était pour lui un symbole de foi. Du moins les remit-il, après lui, au plus digne. Ce fui à Henri de Rohan, le gendre de Sully, le dernier représentant ilu vaillantisme huguenot. D'Épernon, très puissant en Angoumois, et ambitieux de l'être davantage en Poitou, ollrait sous main deux cent mille livres comptant ; Rohan n'en offrait que cent mille, dont cinquante comptant, et le reste assez peu garanti. D'Aubigné ajouta la ruine matérielle à l'autre, en choisissant Rohcn pour son acquéreur. Il se retire alors à Saint-Jean-d'Angély, sous la protection de Rohan lui-même. Il y active l'impression du second tome de son Histoire. Celui-ci paraît en 1618, « à ses dépens ». Aussitôt le volume est condamné et brûlé; c'est celui qui contient les

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événements de l.i Sainl-Barlhélemy. D'Aultigné ne s'éiricul [tas [)Our si peu; il s'eiiieul davantage l()rs(|ue la cour refuse à Rohan l'autorisation de désig^ner du moins d'Aubig^né pour son lieutenant à Maillezais. Cette fois, c'est la pioscription en France. Oblig-é de chercher à l'étranger « le clievct de sa vieillesse et de sa mort », il liesilr un iiisl.inl. Le prince d'Anlialt lui fait (les ptdposilions llatteuses. 11 n'accepte pas. Mais, se voyant ainsi recherché, il s'enhardit à demander à Louis Mil. non sans présomption, de vouloii" bien lui indiijuer celui des Ktats voisins où il aura pour agiéable que d'Aubigné se réfugie. Le roi se garde naturellement de traiter sur ce pied avec un sujet quasi rebelle. C'est alors (jue d'Aubigné, mettant à profit des relations déyà anciennes avec le pasteur Goulard, de Genève, d'ailleurs invinciblement attiré par la cité de Calvin et de Théodore deBèze, entre en pourparlers, d'ai)ord indirectement et sous prétexte de se documenter pour son /fisfoire^. puis directement.

1 . Il achevait alors le troisiùine et derdier volume, qui parut en 10:20.

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avec les syndics de Genève, et fait proposer au Petit Conseil, qui l'agrée, son plan d'établissement délinitif dans cette ville. Il ne s'agit plus (jue d'atteindre Genève sans encombre, chose malaisée. Enfin d'Aubigné re'alise les restes de sa petite fortune, s'entoure de quelques bommes déterminés, trompe ou évite ceux qui la guettent, traverse indemne toute la France, depuis le Béarn jusqu'à la Savoie, écbappe à Gex au marquis de Cypières « qui le poursuivait ayant son portrait », et arrive enfin sain et sauf, n'ayant perdu que la moitié de son bagage, dans la ville de Genève. C'était le l^' septembre 1620. Cette fois, il touchait au port.

Plus d'un demi-siècl.' auparavant il avait quitté Genève en écolier qui s'évade. Il y rentrait en fuyard, en proscrit. Mais ce fuyard était un des rédacteurs de Tédit de Nantes ; ce proscrit était investi d'une « procuration générale » des Églises réformées de France. C'était un exilé hautemen, représentatif qu'accueillait la cité. Un grand

personnag-e, au caractère mi-religieux, mi-guerrier, devenait son hôte officiel. Son air, ses armes, sa suite militaire, désignaientle maréchal de camp, le compagnon d'Henri. Sa conversation décelait l'auteur des Tragiques et de Y Histoire Universelh. L'accueil fut déférent, empressé. Les syndics, le Petit Conseil, flattés, fêtèrent cet hôte de marque. Au festin de réception figurèrent, dit d'Auhigné, de grands « massepains » à ses armes. Dès que d'Auhigné eut jeté les yeux sur le Crest pour y élever, dans la banlieue de Genève, un petit manoir, toutes facilités lui furent accordées. Son logement provisoire en ville fut gracieusement acquitté par la Seigneurie. Le fisc l'exempta des impôts. La cité de Calvin honorait ainsi le héros de l'Église militante et vaincue dans sa victoire, la ville lihre s'acquittait envers l'historien qui transmettait à la postérité le glorieux épisode de « l'Escalade «. L'une et l'autre enfin voyaient, dans ce guerrier éprouvé, une garantie de plus pour leur fière et périlleuse indépendance.

D'Aubigné ne deineuiait pas en reste avec

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Gonève. Il lui vouait son activité, son bras, son épée. Son cœur surtout. Il était impatient de prouvera cette « Sion», — selon les termes d'une lettre à Goulard, — qu'il en avait « sucé le lait» dans sa jeunesse. De sa jeunesse, il trouvait encore des témoins; si Thc^odore de Bèze, le censeur indulgent de ses « postiqueries », avait disparu depuis loiif^temps, Louise Sarrazin, son amie d'enfance, était toujours là, maintenant vénérable grand'mère couronnée de petits-enfants, après un triple veuvage. Et, parmi les syndics, d'Aubigné retrouvait avec joie un neveu de Louise, Jean Sarrazin, petit-fils de son ancien maître Philibert Sarrazin. Mœurs, traditions et culte, antiques ruelles à degrés escaladant la colline oii trône la cathédrale Saint-Pierre, longs couloirs tortueux de ville crénelée et menacée, il retrouvait tout en place, avec, en plus, un vague espoir de guerre européenne dont il se forgeait d'avance une félicité. Aussi un tressaillement de bonheur guidait-il son geste, lorsqu'il offrait à la ville un exemplaire de son Histoire timbré à ses armes, avec cette inscription : <( A la cité de Dieu,

(Jenève la Sainte, et ses très /ion. et mafjnif. Selfjneurs, Théod. Agr. Daubif/né, reçu à brus ouvers en leur sein, V (ous) D (éclie) les restes de ses labeurs et de sa vieK»

L'enchantement dura deux années. D'Auhigné, avec les gentilshommes de sa suite, tenait état de maison dans la rue du Vieux-Collège. Le dimanche, en grand costume, il se rendait à la cathédrale et s'asseyait, en face de la chaire de Calvin, au banc d'honneur, à une place qui lui était réservée. Au conseil de guerre son avis faisait autorité. La situation politique, entre 1(120 et 1622, s'assombrissait partout, parmi les premiers mouvements confus de la guerre de Trente ans. Genève courait des risques sérieux. Le duc Charles-Emmanuel aurait volontiers pris sur elle une revanche de l'affaire manquée en 1602. L'expérience de d'Aubigné, passé maître dans la fortification, était ici précieuse. Pour compléter les défenses de la ville, il traça le plan des tra-

1. Ce volume se voit dans une vitrine de la salle Aniy Lullin. à la Biltliothèque de Genève, non loin d'un portrait de d'Au- Li^Miti qui semble avoir été peint vers 1610.

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vaux à f xiMulcr aux boulevard du Pin, au quarlicrSainl-Anloine, au quartier Saint-Jean. Aussitôt il était appelé à Berne, chez les alliés de Genève, et, pour mettre Berne à l'abri d'un coup de main, il établissait un plan général de fortifications, plantaitle premier piquet, en présence des autorités solennellement convoquées. Bàle le mandait dans le même but, envoyait un magistrat au-devant de lui, le recevait en grande pompe et le traitait magnifiquement, lui et les siens, pendant près d'un mois (du 1" au 25 mai 1G22). Il est probable qu'il faut rapporter à ce séjour le portrait de Sarburg, (jui a tous les caractères d'un hommage officiel. Là encore, d'Aubigné traçait un vaste plan d'ensemble; il enserrait la ville, sur le papier du moins, dans une enceinte de 22 bastions, dont quatre seulement furent exécutés. A son retour, il inspectait les travaux de Genève avec son gendre Adde de Caumont. Il y intéressera bientôt son fils naturel, Nathan, mathématicien et ingénieur, qui porte alors le nom de La Fosse. Un grand plan s'élabore dans sa tète : faire des cités helvétiques un camp pro-

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testant au service dune tedération des puissances réformées. Genève lui paraît, non sans raison, un point stratëg^ique admirable pour y faire jouer les ressorts d'une contre-Ligue européenne, et pour nouer les fils diplomatiques avec l'Angleterre, les Pays-Bas, Venise. Un écho du « grand dessein » semble palpiter dans la correspondance décousue, — et d'ailleurs fort mutilée, — d'Agrippa à cette époque. Mais si c'est là « sa » politique, est-ce celle des nations réformées? Est-ce celle de Genève? Le brouillon national ne va-t-il point être le brouillon européen?

11 le fùl devenu, sans conteste, si son action eût été aussi libre que son désir. Mais la cité calviniste, au pouvoir jaloux, prudent, le rappela vite à la réalité. Mainte fois, le conseil, prenant ombrage d'actes ou de propos inconsidérés, dut faire à l'hôte gênant des remontrances. Tantôt c'est une question de politique extérieure où on le prie de ne pas s'ingérer, tantôt c'est une réclamation de Miron, l'ambassadeur du roi de France à Soleure, qui se plaint des « blasphèmes » répandus contre son maître par un sujet réfugié;

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tantôt une représentation du roi lui-même pour le môme objet. Un jour, c'est une contestation frivole avec un seigneur allemand, le comte de Uanault, pour la préséance à la cathédrale ; un autre jour, chose autrement grave, c'est une intelligence avec un [> rince d'Allemagne pour laiif marcher une petite armée suisse contre les ti,.uprs .h" lEmpereur. A tout coup, d'Aubigné l)roleste de ses bonnes intentions, s'excuse et c»Vle. Les Genevois n'en sont pas moins inquiets, et le souliaitent plutôt hors de Genève qua Genève même. Encore, quand d'Aubigné bâtit le Crest, s'informent-ils si ce ne sera pas une forteresse : ils craignent un nouveau Doignon à leurs portes. Bien leur en a pris d'avoir reçu l'ancien maréchal de camp en hôte, sans lui d )nner le titre de a bourgeois ». Us peuvent ainsi répondre, à Paris, que d'Aubigné continue à être un étranger parmi eux, qu'au surplus il s'est rotiré « en une sienne maison aux champs ». En même temps, ils le font ofHcieusement avertir qu'il les obligera d'être moins fréquent en ville. Et d'Aubigné, voyant Genève se retirer de lui

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comme naguère la Rochelle, se confine désormais dans sa srig^neurie dû Crest et se résig^ne, cette fois sans espoir de retour, à « pendre sa petite épée au crochet ». D'ailleurs, la France s'est maintenant donné un maître. Richelieu dirig^eses destinées ; le temps est passé des aventures. D'Auhiji^né le sent enfin. Il va s'assagir, — relativement, — vers la soixante-douzième année. Un événement s'est produit dans sa vie qui l'incline au calme et fait planer sur sa fin une paix inconnue.

Le 24 avril l()2.'i, plus que septuagénaire, il s'était remarié. Mariage de situation et de convenance, évidemment ; mais acte de haute volonté des deux parts, auquel les circonstances prêtent un certain caractère de grandeur. Quand d'Auhigné présenta sa demande, il ne laissa pas ignorer à l'intéressée (ju'il venait d'être condamné à mort à Paris, par contumace, pour la quatrième fois. Il éprouvait ainsi la femme qu'il avait choisie. Celle-ci, vaillante, mit avec allégresse sa main dans la main du condamné. Ce geste présageait ce qu'elle fut : la digne compagne de

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